_Denise à Philippe._
Nimerck, 12 avril.
Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le coeur tout le
jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle
campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous
aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre,
calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher
et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si
loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis
m'apparaissaient dans une grande douceur.
Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous
aimons? Nos coeurs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme
d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de
vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés
pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je
voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à
supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des
jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon coeur; vous
l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus
délicate expression.