DENISE.

_P.-S._--Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre

les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la

fin d'une lettre pleine de riens.

Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous

m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux

êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs

pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a

contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la

tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que

de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.

J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse,

curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement

de coeur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand,

quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue

chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre

belle-soeur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et

calmer ses inquiétudes!

On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une

fille.

Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle

vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du

grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air

qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris,

hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère

leur moral et fait de ces gens des détraqués sans coeur, sans

tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables

seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables

quelquefois, des inconscients toujours.

Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l'encre étalée

prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous

écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient

dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La

seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à

mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de

viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque

matin.

Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine,

manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau--l'acharnement

ne suffirait pas!--le morceau de filet, puis rouler la viande dans du

sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui

redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà

lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le

ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la

viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours

peut lui sauver la vie.

Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la pauvre digère maintenant et

sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon

ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout

comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à

l'_in-octavo_.

Amitié amoureuse · 第 202 / 469 题