Ma chère amie,
Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la
confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois
pas--cette question est si délicate--avoir manqué à mon devoir en vous
disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas
suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait
intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous
plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre
absolue discrétion.
Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps
insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a
fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment où
tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie;
pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.
Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre
soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du
mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont
interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse
d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!
Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d'une
nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible
et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous
entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et
qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second
plan.
Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous
m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et
furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel
chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je
dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes
que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi
que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à
moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et
croissante affection, une grande estime.
Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus
délicats. Écrivez-moi vite.
Votre, très affectueusement.