10 avril.

Ma chère amie,

Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la

confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois

pas--cette question est si délicate--avoir manqué à mon devoir en vous

disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas

suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait

intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous

plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre

absolue discrétion.

Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps

insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a

fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment où

tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie;

pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.

Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre

soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du

mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont

interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse

d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!

Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d'une

nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible

et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous

entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et

qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second

plan.

Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous

m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et

furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel

chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je

dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes

que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi

que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à

moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et

croissante affection, une grande estime.

Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus

délicats. Écrivez-moi vite.

Votre, très affectueusement.

Amitié amoureuse · 第 200 / 469 题