LXIII

_Denise à Philippe._

Nimerck, 1er novembre.

Oui, l'automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des

feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait

chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient,

ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures

recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de

ses longs sifflements, et que de tristesses montent au coeur,

chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme

éperdue.

Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la

terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour

des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et

douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande

couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches

flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et

rouges semblent des larmes de sang.

Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien

d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la

mort. Là, il nous a défendu de mettre des fleurs; seule, Hélène y

porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée

d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher.

En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première

page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date:

_1860_. Ce: «c'est à moi»--demeure au delà de lui enfoui dans quelques

linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le coeur et

remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement

tendres: sa main avait frôlé ce papier.

On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le coeur

s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate

souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me

souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers

blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son

petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a

mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux

fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau

petit corps mort. Bête de coeur qui paillette d'étincelles d'amour

les plus infimes choses!

Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse

profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une

tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si

j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu.

Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu,

mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore

par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer

fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs.

Amitié amoureuse · 第 144 / 469 题