Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y
comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais
combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la
marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos
effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et
je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées,
qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au
moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec
des contingents normaux.
En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division
pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe
prit le commandement de la section Koenig et le feldwebel Schlapps celui
de la section von Bückling.
Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à
midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en
vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de
vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont
je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour,
un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui
crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule,
semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le
décor profond, rocheux et sauvage de la forêt.
Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche
avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les
madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient
activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers
Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas
pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population,
dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de
départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin
d'oeil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient
occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants
recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En
même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures,
charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi.
La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient
subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de
l'église était par terre.
Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se
demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui
échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui
être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au
bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et
triomphant:
--La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend
l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de
tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et
objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah! _Donnerwetter!...
Potzdonnerwetter!..._
Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la
conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons.
Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des
gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses.
Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi:
--Venez.
Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une
maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous
l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous
nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit
était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et
d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de
ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la
bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître
queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants:
--Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service.
--Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais
français.
--Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles.
--Pas d'automobile?
--Non.
--Combien de chevaux?
--Trois chevaux.
--Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.--_Ræumt mir
hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist_, ordonna-t-il à ses hommes.
Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut
un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires
volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites,
matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules,
dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres.
--Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!...
Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et
ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous
servir.
La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout
ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus
authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni
n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi
vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou
rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes,
les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de
France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus
impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait
avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le
Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville,
le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les
bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le
Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le
Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le
Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment
leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et
dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de
Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée.
Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet
inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il
était fixé, et les noms lui importaient peu.
--_Famos!... famos!..._ claquait-il.
Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement
des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une
bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc
de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un
grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le
trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France.
Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler
par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient,
pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel,
Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la
compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et
son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même
l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.
L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de
nouvelles bouteilles.
--Combien en avez-vous? lui demanda le colonel.
--En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit
l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre.
--J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement
dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf.
--Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.
--A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris.
Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à
part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos
mystérieux.
Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les
soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe
étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de
notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une
ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses
nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous
enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands.
Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la
dignité:
--Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne
nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic
immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de
lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von
Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!... _Potzsacrament!_... En voilà un,
bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une
belle mort!... Son dernier moment a dû être, _Donnerwetter!_ un moment
de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, _meine
Herren_, m'exprimer ainsi... Ah! _Potztausend!_ tous ne mourront pas de
cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice,
nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, _Sacrament!_ ce sont
des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge,
de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu
songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le
plus grand marlou de l'Allemagne... _der groesste Louis_... Sans lui que
ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre
capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais
valoir tes talents... Vive Schlapps!... _Hoch Schlapps, dreimal
hoch!_...
Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie
bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait
des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie
pâmée de gros rires.
--Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le
capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout
épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous
nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à
poil!...
Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à
les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés
dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles,
et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et
repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un
débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les
arrosaient de vin rouge.
--Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette
scène étranglée de saisissement.
--Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...
--Quel âge as-tu?
--Quarante-quatre ans.
--Ça ne fait rien. Nue aussi!
--Messieurs... messieurs...
--Nue, nom de Dieu!...
Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la
déshabiller.
On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un
ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au
piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.
Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires
bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous
des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria:
--Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi,
_Donnerwetter!_ il me faut la plus belle femme de la ville... _das
schoenste Weib!_... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux
soldats...
Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats
envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient
tumultueusement sur nos restes.
--J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.
Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique,
qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres
sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans
des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir
les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène
militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf
bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé,
bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le
vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de
Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un boeuf dans un cloaque de
crottin et de sang.
Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style
rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter
le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de
revolver mit bientôt fin à son zèle.
Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la
villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même
ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait
des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon
ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété
dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar
invinciblement.
Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue
de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux
châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non
pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la
Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle,
peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans.
Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait
la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur
un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes
centenaires.
--La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien,
qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?...
--Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf.
Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et,
sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux.
La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous
traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des
potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls.
Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se
débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant
toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée,
roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était
défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi.
Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait
déjà son épaule.
A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison.
--Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de
Saint-Elme...
Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits
bouleversés et qui se tordait les bras:
--Émilienne!... mon enfant!...
--Au diable! hurla Kaiserkopf.
Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond,
Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé,
tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la
mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier.
--Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf.
En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies
d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme.
--Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel.
--Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus
excitant.
Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'oeillets, à
vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise
aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et
Schweinmetz.
--Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu!
cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise
désespérée.
Puis, après une pause et se grattant le nez:
--Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un
de ces jeunes gens?...
Il me sembla qu'il regardait de mon côté.
--On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa
Wacht-am-Rhein.
--Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me
prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille,
tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!...
--Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le
feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas.
Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine
Kaiserkopf déboucla son ceinturon.
Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'oeillets, tandis que
d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes,
au milieu du crissement des liens qui se tendaient.
Il se releva, congestionné et triomphant.
--_Ein Fressen!_ claironna-t-il.
La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de
sang frais rougissaient la chair et le linge.
--A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait.
Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné
cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son
capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son
dilettantisme cruel.
Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des
politesses:
--Après vous, monsieur.
--Non, monsieur, après vous.
--Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît.
Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun
selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de
mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait
plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et
quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne
restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en
plus inerte de la malheureuse.
Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps.
La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les
yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des oeillets jaune
d'or ocellés de belles macules pourpre velouté.
Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les
ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et
continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé
d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de
stupre réussissaient à peine à les couvrir.
Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions
excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et
la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce
corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la
fois de sang, de chair et d'accouplement.
Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice.
Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la
plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur
le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de
tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux
sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient
que le signal de leur ruée successive.
Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis
Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures
bleues.
Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron
Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il
était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr,
khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre.
Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace.
Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf
retentit:
--A vous, Hering!... _Den..... heraus und los zur Attacke!_
La mariée ne donnait plus signe de vie.
--Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein,
fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!...
Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai
comme un somnambule dans l'égout de ce ventre.
Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de
Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me
trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme
d'agonie la vie de la vierge française.
Je me retirai couvert de sang et de bave.
Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre.
Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver
d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils
avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait
relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus
avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine
garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva.
J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait:
--Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au
pistolet?
--Très peu.
--Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper
le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez
cinq balles.
Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier
coup partit.
--Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut.
Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!...
--La clavicule gauche! fit Schlapps.
... Pif!...
--l'oeil droit!
Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le
cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus
de son.
--Dans la gueule! glapit le feldwebel.
Kaiserkopf me félicita:
--Pour un début, _Sacrament_, voilà qui est _famos_!
Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin
s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient
mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre,
le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la
terrible _Berserker-Wut_ qui, à certains moments, change tous les
Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de
vautours déchireurs de chairs.
Koenig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la
Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande,
à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel,
à Schlapps, à Wacht-am-Rhein.
Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et
déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec
trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue
à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à
sac.
Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des
voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De
la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons
et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et
rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences,
tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes,
instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se
nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient
ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se
balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train
présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le
brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient
avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les
soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets
d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles.
On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui
prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée
à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et
soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue
rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent,
billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des
portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des
coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement.
Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.
Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en
caractères apparents ces mots imprimés en langue française: _Tout
Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ._
Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu
que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus
souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait
défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout
habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait
immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de
Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait
d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout:
les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les
goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient
pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur
tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers,
et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.
Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie.
Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches
s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts
les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme
était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de
râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de
chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris
de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de
chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de
violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à
terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des
hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas
ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à
d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir,
chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les
maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux
encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait,
par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus
insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher,
pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.
Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de
l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le
ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de
parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats,
gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule,
griffes en avant et l'écume à la bouche.
J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient
dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de
mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui
rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et
Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord,
cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout
contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à
quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont
il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement
pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues,
qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient
quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de
je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui
demander.
Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le
déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une
charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un
adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs
battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune
garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me
parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment
habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche
famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés.
Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le
colonel.
Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il
était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans,
dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes
nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans
le dos.
Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui
assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et
hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être
celle d'une maison louche, d'un «_Bordell_», comme disent les Français,
et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans
l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On
lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le
lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux
fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de
dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la
foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante
s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait.
Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle
se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.
Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de
cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles
du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De
l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister
facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du _Freischütz_. Au
tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.
Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée,
s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y
engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes.
Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos
soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à
coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate,
espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des
vivants.
Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout
était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres
déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des
cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse
commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur
humilité.
Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait
dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de
débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix
moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et
blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés
brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'oeil au soleil.
D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient
des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et
squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient
leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les
coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides,
des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des
morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de
vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les
graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique,
aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement
fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses
bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la
nausée, l'asphyxie.
Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur
besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou
trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner
voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se
partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.
J'étais écoeuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle
fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait
de ses deux trous fixes et semblait me dire:
--Toi aussi tu y viendras!
J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement
sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près
de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait.
Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié
ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de
bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose
qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un
grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela
brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela
s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là
deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où
avaient été les oreilles...
Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles
s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un
objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de
sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un
effort surhumain ou un terrible péril.
Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes
mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la
morte en robe de damas.
Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles
de grand prix entourées de diamants.
Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von
Treutlingen, ma femelle.
X
Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des
mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec
ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un
paon. On me confia le commandement de la section Koenig. Le lieutenant
Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de
ceux qui avaient participé au viol de Mlle de Saint-Elme et au meurtre
de ses parents.
Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les
nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout,
sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était
prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin,
Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à
Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne
nous arrêtait, rien ne nous arrêterait.
Nous étions le 1er septembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions
à Montdidier, où nous célébrâmes le _Sedantag_ par un service divin.
Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu,
qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle,
nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de
Sedan», que nous fêtions cette année au coeur du pays ennemi, dans
l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et
glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après,
un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un
tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes.
Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans
son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune
permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice
était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les
catholiques eurent une messe dans une autre église.
Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les
capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les
stalles du banc d'oeuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma
section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut
être du XVe ou du XVIe siècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses
panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et son _Ecce Homo_
garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La
foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le
remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité
pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire.
Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée
guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique
régimentaire, le choral de Luther
_Ein feste Burg ist unser Gott..._
C'est un rempart que notre Dieu,
Une invincible armure,
Notre délivrance en tout lieu,
Notre défense sûre.
L'ennemi contre nous
Redouble de courroux,
Vaine colère!
Que pourrait l'adversaire?
L'Éternel détourne ses coups.
Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois,
ce fut le magnifique cantique de Haydn:
Grand Dieu, nous te bénissons,
Nous célébrons tes louanges!
Éternel, nous t'exaltons,
De concert avec les anges,
Et prosternés devant toi,
Nous t'adorons, ô grand Roi!
Saint, saint, saint est l'Éternel.
Le Seigneur Dieu des armées;
Son pouvoir est immortel;
Ses oeuvres partout semées
Font éclater sa grandeur,
Sa majesté sa splendeur!
Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en
chaire.
Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il
débuta ainsi:
--Oui, ses oeuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui...
nous les semons pour lui!...
Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son
instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces oeuvres destinées à
faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette
guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en
avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de
la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la
splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants
d'avoir été choisis pour participer à cette grande oeuvre!
Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi
doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si
pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre
peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre
était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or,
c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui
avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations
impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le
plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne
croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu
apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être
accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive
d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la
terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le
meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII,
49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par
Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand
pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?
Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ,
l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié
et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui
l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de
la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y
crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'oeuvre d'une
nouvelle rédemption.
Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette
tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante
d'émotion:
--Guerriers, parfois votre coeur est étreint par l'horreur: ce que vos
mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point
voulu!...
Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne
en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient
responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la
terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en
même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les
sauver.
--Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais
maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre
qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses.
Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils
voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et
de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus
responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences
de l'humanité sont crucifiées!...
S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur
Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:
--Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu
le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme
allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour
invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du
sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de
crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas
comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les
coeurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de
la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et,
par elle, celle de toute l'humanité!
Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un
enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur
guerrier termina de la sorte:
--Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle!
Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus
elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous
les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à
nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas
brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes
encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de
notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots:
«Je suis venu jeter un feu sur la terre!»
N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants
d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide
sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le
colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient
être pleins de larmes émues.
Nous chantâmes alors le beau psaume de David:
Que de gens, ô grand Dieu,
Soulevés en tout lieu,
Conspirent pour me nuire
Que d'ennemis jurés
Contre moi déclarés
S'arment pour me détruire!...
Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le
pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le
rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris
la haute portée et le lumineux symbole:
--_Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié_ (et par
conséquent le nom allemand); _que ton règne vienne_ (avec celui de
l'Allemagne); _que ta volonté_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la
terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_
(trempé de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons
à ceux qui nous ont offensés._ (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis
qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne
nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la
tentation_ d'épargner tes ennemis (et les nôtres), _mais délivre-nous du
Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Français). _Car c'est à toi_ (et à
nous) _qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance
et la gloire. Amen!_
A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée,
représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en
joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur
désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis
avec vous tous les jours.» (MATTH., XXVIII, 20.)
* * * * *
Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua _Heil Dir
im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stædtele raus_, tandis que nous nous
formions pour le départ. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un
jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante
kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route
par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et
l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises
et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.
Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont
Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le
pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous
descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un
pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser
passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la
ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers
était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions
remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille
prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et
nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain.
La paix serait signée avant trois semaines.
Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au
sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de
kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes
nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis.
Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du
_Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée,
et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une
centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale,
l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en
ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes,
dont le maire.
Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt
encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité
d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été
enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant
d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui
était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la
permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda,
mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au
milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se
trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style
antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand
nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq
officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus
parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le
général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous
dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec
l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les
saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que
j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à
plusieurs pas de distance.
--Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement
le général von Zillisheim.
--Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit
confondu de servilisme le major von Nippenburg.
--Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von
Zillisheim.
--Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?
--Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au
Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire,
l'insulteur de notre grand Frédéric.
--Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
--Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le
corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les
droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau
était notre compatriote.
--Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
--Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de
Genève.
--Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition
sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement
acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette
république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin,
dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient
à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi
philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or,
Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne.
Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme
quoi ses cendres nous appartiennent.
--C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc
un grand homme de plus!
--Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès,
celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières
années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort
Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel
chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu
être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie
qu'était alors la France?...
--Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.
--Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la
nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de
saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute
peut-être, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues
Rouzeau!
Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes
solennellement les armes au tombeau vide.
--Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a
oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond
Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!
Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et
romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous
montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une
inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand,
disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était
venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de
Werther.
Cela me rappela le malheureux Koenig. Il eût aimé cette promenade dans le
parc d'Ermenonville.
Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire.
Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous
accompagner, il parut passablement vexé.
--Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...
Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte
avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant
capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour
remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.
* * * * *
Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer
brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne
et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes
la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes
parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante,
innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne
s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie,
continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la
forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes
visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans
discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de
machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons
marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le
brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de
campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les
files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à
ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient
fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais
l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là,
dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres
encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le
sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement
monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à
la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement,
que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches,
nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos
oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac
perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses
bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.
Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau
halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre
Schimmel et connaître ses impressions.
--Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est
et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.
--Où sont nos armées? demandai-je.
--Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile
droite.
--Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions
rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui
devraient pivoter autour de nous.
--C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se
produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées
dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.
--Et les Français?
Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une
carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.
--Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il
indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine
de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous
identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui
nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les
villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets
d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et
Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery,
Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois,
Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête
la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche
les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par
les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de
fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui
les bordaient partiellement.
Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous
devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière,
l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et
fleuron de notre victoire.
La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une
petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y
trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le
colonel von Steinitz.
Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre
ses favoris d'un abondant sourire.
--Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être
au bout de nos peines.
S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné,
il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche
offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi
l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait
sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur
le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la
hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient
les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de
Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en
pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le
pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de
l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis,
occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche
triomphale dans la débâcle de la France.
--Et Paris? demanda le major.
--Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest,
là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand
nous voudrons.
Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui
s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en
effet, qu'à cueillir.
--Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.
--Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu
près sans accident de terrain.
--Et comme moyens de défense?
--Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions
allemands que d'artilleurs français.
--Comme troupes mobiles?
--Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous
disperserions d'une chiquenaude.
--_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur
le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête
de votre régiment!...
Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir
agita sa lippe inférieure.
Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à
cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La
colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière
déclinante du soleil.
Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes
que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à
peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même
route et en même orientation.
Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru
profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il,
de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine
perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le
bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté
par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain
de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre,
hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un
trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la
nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon
charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et
distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par
nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions
l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque
de couche de nos fusils.
Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une
hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires
d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans
feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de
Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières
s'y éteignirent.
Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes
s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements
se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore
derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du
zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris
l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris
de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.