VIII

Je renonce à décrire la déception, la colère qui s'empara de nos hommes,

quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route.

Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage,

le sac de toute une ville allait commencer! Sitôt passé le plus fort de

l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour

huit jours au moins. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les

lieux!

--Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop

tard ou trop tôt!

Mais il fallait obéir: les ordres étaient les ordres.

La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était

effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes

jaunes; des nappes de maisons embrasées bougeaient, flottaient, se

suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres déjà consumées,

fumaient, craquaient, s'affaissaient.

Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, essayait en vain de percer

le voile opaque des gaz.

Nous contournâmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous

rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment

s'embarqua pour une destination inconnue.

Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et

d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des

nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de

communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans

la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de

recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été

faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de

notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du

pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce

Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes soeurs et deux de ma

Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai

et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une

douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils.

Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des

corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement.

Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation

patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait

avec enthousiasme aux oeuvres de guerre. Ma mère et mes soeurs avaient

pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de

la gare d'Ilsenburg. Ma soeur Hedwige me décrivait minutieusement son

costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire

la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique

Johann était parti pour la Russie.

Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son

Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais

point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets

butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres.

Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles

d'oreilles: «_... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon

cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!..._»

Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!...

Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je

ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes

chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz

qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre

coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves.

Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de

vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla,

s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta

une carte.

--Où sommes-nous? demandai-je.

Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit:

--Nous devons approcher de Münster.

--Münster? fis-je étonné.

--Mons, si vous aimez mieux.

Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un noeud important

de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient,

s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à

l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs

attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale

inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures

compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres

blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes

et où, sous l'apparent désordre, tout manoeuvrait avec souplesse, dans le

tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui

arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des

canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des

meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de

cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement

clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que

ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et

pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.

Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la

gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de

planches.

--_Heraus! heraus!_ crièrent des voix. _Alles heraus!_

Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges

passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade

en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons

bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice

rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un

certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se

trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes,

chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se

restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de

nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux

excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer

le sol en fumier.

Je n'avais pas cherché à revoir Koenig depuis son affaire. Je l'aperçus

alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de

moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il

détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»?

Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars

automobiles--j'en comptai bien une quarantaine--débouchaient dans la

partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner

devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à

trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après

compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à

grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux,

accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot.

Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le

cortège, une pièce par cinq ou six voitures.

Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand

frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait,

l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que

par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à

nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute

incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou

d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards,

d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on

voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de

prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les

crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il

y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la

plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes

plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche

amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très

maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers,

enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de

pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient,

au passage, des regards affamés.

Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette

rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand,

une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à

droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée.

Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de

cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant

appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues

qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de

Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos

armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions

britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des

Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été

bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines

de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en

complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud,

entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de

provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de

marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais

dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde

occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann

germanique.

Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie.

On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand

État-Major à peu près ainsi conçu:

L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le

territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu

sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue

énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des

chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et

étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée

anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von

Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français,

entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc

de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du

prince impérial allemand s'est emparée de Longwy.

De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège,

des _hoch_, des _vivat_, _semper vivat_, mêlés aux strophes délirantes

de nos chants patriotiques, le _Heil Dir im Siegerkranz_, le

_Deutschland über alles_, ainsi que l'hymne cher entre tous à

Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement

dans la voiture qui nous suivait.

De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si

victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route:

maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres

kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à

terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros

bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore.

Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il

semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes

gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues

s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait

d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne

étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme

un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes

cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie

singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de

boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits

rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je

n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune

humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade

troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de

se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents,

pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de

beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous

regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et

méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de

cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en

distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous

pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais

nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni

pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions.

* * * * *

Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux:

--France!... France!... Nous sommes en France!... _Frankreich!...

Frankreich!..._

Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait

libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très

loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits

d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles

métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des

machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la

grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de

constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées

usinières.

--Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne

restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit,

déménagé. C'est le plan.

Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la

topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que

par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles

routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions

qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent

être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de

localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous

entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire

qu'un souvenir incertain.

Conjointement au «plan» économique, Schimmel nous exposait le «plan»

stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait

avoir des lumières spéciales:

--Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour

but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa

gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le

flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps

d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous

aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup

de filet.

--Et Paris? disions-nous.

--Paris restera au fond de la nasse.

Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret

du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne

faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais

sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il

observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des

événements en préparation.

C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de

côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans

l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit:

--Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous

suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions?

tout est là.

Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de

couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent

cinquante kilomètres dans la journée.

L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute

localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses

environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter

des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais,

ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste

souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries

maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une

installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs

régiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il

s'écria:

--Je sais où nous sommes!

Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance

qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.

C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les

quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour,

nous reprenions la route, cette fois à pied.

Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines

ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore

frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de

France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions

un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la

joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures

recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus

qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du

Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes

gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils

nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des

bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la

peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie

française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que

passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous

divertissait grandement.

Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus

comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de

fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant

donner la clique à tout propos,--et comme les paysans accourus nous

accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse

bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de

grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel.

--Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est

bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon

monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et

comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier?

Il lui tendait sa large main calleuse.

Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas.

--Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas.

--Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment,

vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes,

chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier,

prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi,

monsieur Coursier, moi, Jean Renard!...

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave

homme.

--Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous

reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel

uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à

l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays...

Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le

percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes,

sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais,

au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des

photos...

--Allez-vous vous taire, nom de Dieu!

--Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais

bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux

point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la

quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.

--Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...

--Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu

se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un

Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec

ces messieurs les Anglais pour les guider...

Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre

ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de

main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle.

Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient,

personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se

demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient;

Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de

faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient

en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné,

si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était

arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde

champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il

déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en

guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait

exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna

l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout

clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village

qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins.

* * * * *

Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres

bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps,

les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle

grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une

forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que

deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que

nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à

diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des

routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé

d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur

chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de

laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne

pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de

ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y

voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien

vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour

nous.

Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de

touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de

garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand

naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se

multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes

poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait

voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on

seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils,

perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles,

mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables

débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots.

Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient

dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure,

confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la

sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von

Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson.

L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous

apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers

manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle

avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement

frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur

compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les

rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions

contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite

armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket

sous notre avalanche?

Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de

l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier

de liaison du 66e. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de

nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles

avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui

formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal.

Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les

vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de

leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après

midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de

régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux

divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne,

leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs

compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et

leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et

ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers

de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et

télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses

automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et

colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier

flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant

hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs;

vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de

l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute

l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les

fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes,

grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les

passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules

paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur

fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions

triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits

flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable

marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis

effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles

de leurs tonitruements étaient remplis par les choeurs non moins

terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois,

ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les

tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou

buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant

puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le

martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues

jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence

des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des

moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec

rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise,

comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux

de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses

rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la

porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique,

étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord,

englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans

le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche

pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi

jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés

et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis

les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville

dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les

commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient

souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la

Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers,

la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des

Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la

Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la

Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant

qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui

appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la

marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile

encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa

tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée

de Waterloo.

Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous

donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous

ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris.

* * * * *

Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances

étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois

routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_

Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu

avec nous».

Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von

Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru

rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut

obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers

avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le

premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là,

dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier

chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses

rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui

refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants,

qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine

Kaiserkopf.

Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes

quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On

faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre,

ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne

s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand

but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique

nous poussât en avant et nous donnât des ailes.

La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était

tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune

avait son choeur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de

Wacht-am-Rhein lui-même, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier

en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé.

Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du

bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté.

--Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra

chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la _Garde à la

Seine_!

--Ou la _Garde à la Loire_! vaticinait plus âprement Schimmel.

Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et,

au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui

égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de

ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson

plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont

il déclamait pompeusement les paroles.

Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la

connaissait. La voici:

_Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt,

Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt,

Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim,

Das brachte er mit aus dem Kriege heim:

Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

_Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag,

Ein Franzose æchzend am Boden lag,

Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel,

Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel.

Nach Paris! Die Losung war gut und recht

Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht.

Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

_Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut

An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut,

Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann,

Und ich stimmte das Lied meines Vaters an,

Kein Lied war kürzer und geller als dies.

Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_

_Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le

chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était

nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait

chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute

l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur

tant d'autres points, ne sont jamais d'accord.

Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse

modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas,

comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer

le service, sans plus considérer les hommes que des machines,

d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire

marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la

psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me

montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la

guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne

jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te

bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un

contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu

de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi

te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le

_Vaterland_», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose;

l'Empereur et le _Vaterland_ représentaient tout pour eux: l'Allemagne,

leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants

comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme

moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins

d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi

commun.

Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans

mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci

m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat

Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que

j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?»

et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai:

--L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui?

Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour

pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se

battait. Il dit:

--Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de

l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant,

c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège.

D'ailleurs le pape est avec nous.

--C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays

catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment

arranges-tu ça?

--Je vais vous le dire, _Herr Fæhnrich_. La Belgique a commis un grand

crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si

elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre

hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de

faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce

qu'elle mérite.

Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière:

Schnupf savait pourquoi il se battait.

Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un

mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à

l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à

l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de

ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche:

--Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.

--Bien entendu, accordai-je.

--Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis

internationaliste.

--Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est

ce que tu ferais la guerre à contre coeur?

--Je fais la guerre de bon coeur.

--Explique-moi donc ce mystère.

--Il n y a pas là de mystère, _Herr Fæhnrich_; vous allez comprendre.

Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors

vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne,

nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit

vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les

socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables,

incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule

l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du

socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte;

l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne

peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime

socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes

et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé

l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et

nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre

affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...

--Je ne suis pas un junker.

--Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres

bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous.

Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous

dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée,

est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un

socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von

Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre.

Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres,

plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons,

_Herr Fæhnrich_. Vive la guerre!

Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris.

Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait

pour le socialisme.

Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour

un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait

parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait

indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une

même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour

le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von

Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient

pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non,

personne ne regrettait la guerre, pas même Koenig, qui ne désapprouvait

que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et

tous ensemble criaient: _Nach Paris!_

* * * * *

Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous

venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques

points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la

région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous

traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté.

Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions

pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes

françaises.

Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait

canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que

prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs

dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents.

De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent

immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent:

--_Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!..._

Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie

Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais

ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le

coeur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre

terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front,

interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant,

éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles,

cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la

fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une

myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur

explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre

connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant

roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait

progresser à tout prix, c'était l'ordre.

--En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous.

Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait

sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries

crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles

qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de

terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un

glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le

râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les

sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions

péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les

visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine

suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient

nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles,

tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les

interstices des explosions.

J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus.

Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été

touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda

ses lèvres.

Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres

compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un

cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé,

convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von

Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr»

angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce

brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre

rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement,

au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des

projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos,

fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur

échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la

fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand

j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de

Schimmel, commander:

--En avant!... _Zum Sturm!_..

Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les

autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles.

Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien.

Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir

détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui

disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais

qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon

bidon.

Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et

hurlait.

Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies,

sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y

était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus

l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant

des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être

vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient

là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient,

outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans

la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais.

Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche,

ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade

était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une

trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le

tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz

avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes,

femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes

dans les reins, et qui lui servaient de bouclier.

--Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux.

Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les

meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau

les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient

avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur

nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi,

on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus.

Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux

abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu,

étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de

ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les

exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer

subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert.

Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis

scintillaient.

--Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers.

Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait

d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les

aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous

abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées.

Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs

positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les

jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune

aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois

privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte

que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait

pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon,

dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre

courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre.

On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se

faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois

à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre

étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre

front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de

vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que

Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la

valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans

armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «_Kamerad!_». Donnant

dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout

joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il

acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «_Kameraden_»

s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait

rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la

racaille française était par terre.

A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient

mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils

avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les

hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et

avaient tout balayé devant eux.

Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran

de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à

battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous

reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui

brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu

attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des

bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge

arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne

tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce

brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient

de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil

dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de

voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient

de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui

gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux

exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en

partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un

médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé,

car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos

officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi

d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce

qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu.

--_Feuer! Feuer!_ ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.

S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus

avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de

la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis

attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation

d'une chasse enivrante.

--_Noch einer!_ hurlaient-ils. Encore un!...

Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie.

Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du

torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe,

un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches

de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles

masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes,

des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant

leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient

un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après

quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une

cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de

l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous

les ordres d'un lieutenant pommadé.

Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait

peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, Koenig considérait ce

spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je

vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui

brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Koenig

devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le

regarder. Schimmel me le tendit. Je lus:

_Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sæmmtliche

Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder

wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns[6]._

Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la

brigade.

Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté.

Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de

massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson

cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient

à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la

baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les

bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se

laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas

sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou

sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier

grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un

pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures.

--Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les

Boches!...

Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de «Boche», qui

devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus

d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage.

--Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les

Boches!...

J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amour-propre d'Allemand.

Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se

turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach

pouvait être content.

Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus

rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des

cadavres, qui avait déjà commencé, se généralisa. On vidait les poches

et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres

et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs

chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je

l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi.

Après à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats

étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en

écumeurs de champ de bataille.

Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou

d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions

détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux

ébats d'une joie délirante, attendaient le moment de procéder au

dépècement. Des gradés étaient là, Biertümpel, Schmauser, Buchholz,

Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y était, le mufle sanguinaire;

Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers

coups de fusil sur le charnier où s'observaient encore d'obscurs

tressaillements.

Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps

s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit

lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez,

sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un oeil crevé et

le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait

la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur.

Promenant sur nous son oeil unique, l'horrible fantôme se mit à crier

d'une voix stridente:

--Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre

a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple

d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la

France ne vous pardonne jamais vos crimes!...

Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put

enfin braire:

--_Frankreich kaput!_

--Ah! _Frankreich kapout?_ salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des

poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!...

_Deutschland, Deutschland nieder!_... Et si vous voulez mon nom, les

Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...!

Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans

cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant

que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses

forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.

Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment,

j'aperçus de nouveau Koenig. Avait-il été présent à cette scène, si

pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il

entendu la malédiction du capitaine français?

Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la

compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout.

Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient

et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure.

Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait

ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il?

Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se

démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions

arrosés de shrapnells.

--Les Français!... les Français! criait-on.

--Ils contre-attaquent, fit Schimmel.

Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques

mètres de moi. Nous reçûmes l'ordre de nous aplatir.

Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De

nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon,

débordant de part et d'autre les premières. Il y en avait bien au total

un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir

nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front

fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous

une voûte tonnante.

Les Français avançaient avec une audace croissante. Il semblait que nos

mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, fussent incapables

de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche

commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des

commandements nous jetèrent debout sous les balles des fusants. Le

colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur

le flanc de l'ennemi et dégager le reste de la brigade.

C'est du moins ainsi que j'interprétai le mouvement qui nous était

commandé et que nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsqu'une nouvelle

péripétie vint nous arrêter et nous accrocher à notre tour, nous

obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nous-mêmes. Devant nous et

sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes

bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une

ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où

sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils

parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos

tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos

lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards?

--Les chasseurs! fit Schimmel. Gare à nous!...

Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou

en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux,

souples comme des guépards, le képi sur l'oeil, le collet à l'écusson

jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait,

ahurissant nos hommes, qui ne savaient où tirer. Ils furent sur nous que

nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec

effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient

dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je

pus surprendre quelques uns:

--V'la les chassbis!

--A la barbaque!

--Mettons-en, les potes, les mecs!

--Foutez-y la pilule, aux yayas!

--Gercez-y la tomate!

--Bouffez-les! zigouillez-les!

--Ça barde!

--Y mettent les bâtons!

--Y z'ont les colombins!

J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel:

--Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains!

--Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils

ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!...

Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux.

L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des

_Donnerwetter_ et des _zum Teufel_ vomis par Kaiserkopf, des coups de

sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et

il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que

le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables

bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «_Kameraden_»

tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint

vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les

fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut

ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un

vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de

crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête

et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint

poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un

éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant

de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière

tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de

nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir

en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la

rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à

son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces

diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la

barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von

Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le

derrière et le traverser férocement de part en part.

Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement

possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer

de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses.

--_Maschinengewehre!... Maschinengewehre!..._

Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin,

ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions

nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en

quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré.

Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.

C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée,

que se produisit un fait des plus impressionnants. Koenig, qui jusqu'à

cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus

grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute

sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face

à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le

vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil

frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au

milieu du tumulte:

--Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!...

Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!...

La trombe française passa sur lui.

Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute,

l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer

aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de

Schimmel:

--On ne déserte pas aussi stupidement!

Nous refaisions en sens inverse, la rage au coeur, le chemin parcouru le

matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient

déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de

soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés,

sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés,

qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs

gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté,

sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang

qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une

prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine,

à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de

Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites

flammes de nos canons légers.

La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que

ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers

s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de

fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le

petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était

très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser

la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé

instamment des renforts.

Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne

savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si

violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût

déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante,

sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la

poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable.

Ma pensée se reporta sur le malheureux Koenig, mon ami. Ce drame m'avait

bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de

son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il

se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait

l'Allemagne!...

L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le

silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans

l'éloignement comme des vols de perdrix.

J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Koenig. Je partis

avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit

où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français,

où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande,

que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il

n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés

remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient,

disloqués et saignants. J'en avais le coeur chaviré. Je ne pouvais,

hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes

déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner

mon entreprise.

Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un

second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de

cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la

touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance

brûlée achevait de fumer.

Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Koenig. Il

était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le

thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux

yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang

noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore.

--Koenig!... fis-je. Mon ami!...

Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main

froide.

--Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous...

Vous seul étiez noble, juste, grand... Koenig... Votre mémoire me sera

toujours sacrée...

Je crus sentir une très légère pression, une pression presque

imperceptible de sa main dans la mienne.

--Koenig!... sanglotais-je.

Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis. Elle ne reprit

pas.

Et mon coeur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec

épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans

pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était

tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être

offert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille

Allemagne.

Des brancardiers s'approchaient.

--Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-même là où il est

mort.

--C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter.

Ils l'enlevèrent.

Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant.

Nach Paris! Roman · 第 21 / 34 题