Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement

tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du

matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient

prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.

L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait

pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des

troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se

continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de

préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on

nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous

arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de

Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée,

semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard.

Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait

excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous

pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine

ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus

frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages:

Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le

Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait

suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en

faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en

avant sur Paris.

Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de

nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces

qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur

la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner

subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après,

le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de

Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces

françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits

projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.

Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments

d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de

nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et

rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries

françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une

mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour

atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents

mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie

française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à

gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent,

débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir

la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de

mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité

dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent.

Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais

presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche

à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai

si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.

La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de

nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués

dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en

feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à

tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre

grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles

éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.

Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies

les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils

progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au

terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils

approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou

brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes

soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs

pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres

petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à

l'assaut des hauteurs de Penchard.

Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague

galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner

et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes

verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles

un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de _la

Marseillaise_. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers

flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une

mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la

route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de

nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.

Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells

éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles

nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous

avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français

renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons

ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne

fléchissaient pas.

Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes

exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de

Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de

ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les

pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et

une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans

une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient

dû être abandonnés.

Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de

violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français

avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du

terrain.

Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il

se faisait extraire au poste de secours.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.

On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang.

Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait

disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.

Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.

Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre

droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où

nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de

troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui

avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des

ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en

retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le

colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il

fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss

formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade

étaient sur la route de Barcy.

La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.

Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut

Commandement.

--Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce

que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment

n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi

pense-t-il?...

Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos

positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite

ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis

de fanions et de fusées.

L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de

trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient

dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et

camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des

cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La

route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes

cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à

Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes,

meules brûlaient comme des torches.

A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux

clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous

effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en

eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en

flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la

lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets

différents.

Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions,

rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les

maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans

l'anéantissement d'un soleil de plomb.

* * * * *

Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec

fureur quelques heures plus tard.

--_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade française

avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux

kilomètres vers la râperie...

Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du

colonel.

Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les

hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf,

l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à

un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger,

confia pour la journée le commandement de la compagnie au

premier-lieutenant Poppe.

--Etes-vous blessé? me demanda Schimmel.

--Non. Et vous?

--Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck

nous a-t-il fourrés?

Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter

jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à

décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les

betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des

champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly,

avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos

s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.

Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La

plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie

légère, et il était bien difficile de différencier dans ce

tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il

semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements

français, et cela devenait tout à fait alarmant.

--Ils avancent, murmurait Schimmel.

A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des

décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de

Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.

Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly.

Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les

betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation

d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et

procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés

commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait

sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous

surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le

vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin,

l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de

cercle.

--Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!

Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à

ce sujet.

Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le

nord-est:

--Ecoutez!...

De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans

cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de

l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von

Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.

--C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos

retranchements. Il était temps!...

Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines.

--Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui

vient si juste à point à notre secours?

--Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major.

--Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de

l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais

bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur

ménager quelque tour de sa façon!...

Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la

terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et

poussant de sonores acclamations.

Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation

qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans

d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que

ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont

il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en

l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le

nord-est, les batteries du IIe corps débouchaient également la gaie

pétarade de leurs canons de campagne.

Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de

demander:

--Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce IIe corps?

Le major von Nippenburg répondit:

--Eh bien, mais... il vient du sud...

--Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous.

Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet,

persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et

que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.

--Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers.

--Il avait passé la Marne?

--Oui.

--Et il l'a repassée?

--Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre

côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées.

--On a donc dégarni le front d'offensive?

--Apparemment.

--Mais alors...?

Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.

--Alors... que se passe-t-il là-bas?

Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le

bras vers le sud, dans la direction de la Marne.

--Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je

sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus

importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout

le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de

l'armée en dépend.

Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave.

Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient

en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout

sanglant:

--Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!...

--Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.

--Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux.

Nos troupes sont trop mêlées aux Français.

--Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix

reprendre la râperie.

Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa

phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et

le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.

--J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à

son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le

com... le commandement...

--Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé.

--Alors Tintenfass...

--Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.

--Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus...

Prévenez le colonel...

Il étouffait et rendait le sang.

Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les

fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous

ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus

grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les

larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un

côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces,

qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant

que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il

nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.

Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous

fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de

lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les

taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de

subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun

commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais

en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau

saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier

le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les

effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le

long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers

l'est.

A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions

plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que

l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus

audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs

attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la

nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu,

d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés

légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures

se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées

éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes

dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de

bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.

Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le

bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à

établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la

protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement

tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus

d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie

lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une

légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de

Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos

tranchées.

Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un

soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions

laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les

petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts

fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins

courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf

étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous

dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz

et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient;

trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là,

mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient

pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans

les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade

était intense du côté du plateau d'Étavigny.

Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que,

si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le

lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif

semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner

le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von

Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.

Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale

remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient

ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le

sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux.

Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en

vidant des bouteilles.

--Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu

mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à

sa place!...

Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester

à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu

organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet,

faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur à piller.

Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques

soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand

nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.

* * * * *

Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne

vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je

reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:

--Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre

paillasse, foutez le camp!

Il faisait pleine nuit.

--Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.

--Les Français!...

Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable

s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des

cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des

déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les

ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes

d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou

roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient

débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux

brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un

cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez

rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons

balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis

émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon

pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de

fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps

chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le

carnage nocturne continuait.

Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je

réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait

vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était

levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague

clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la

hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car

j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux

mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et

servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de

mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf

commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de

tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la

garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du

village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de

nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils

escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et

se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le

feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux

discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur

furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des

troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui

qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de

commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la

longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées

d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges

culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient

d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu

de sang.

Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini

par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui

nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où

ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la

Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers

gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été

tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides.

Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.

--Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus

être drôle du tout!

Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater

toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de

blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres,

surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient

laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais

pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que

cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne

nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des

amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements,

obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un

ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il

fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la

baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais

été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par

Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le

tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes,

avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du

linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait

le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz

étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non

moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond

d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.

Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs

environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre

considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient

transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du

cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y

affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés,

fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y

attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou

d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en

main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des

bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon

ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en

bouillie. Je m'approchai.

--Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?

Il ne voulut pas me regarder.

--Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les

junkers et les bourgeois!...

Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce

serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.

On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents

mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris

combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait

plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se

dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de

chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de

destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au

cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait

aussi les membres coupés provenant du hangar.

La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait

d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre

augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle

saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous,

dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à

cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en

émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de

l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des

flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des

percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes.

Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement

d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers

derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre

artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites.

L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.

--Venez, me dit Kaiserkopf.

--A vos ordres, monsieur le capitaine.

--Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du

bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à

Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec

moi comme fonctionnaire adjudant.

Il était pâle et ne proférait plus de jurons.

Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est

entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes,

de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes

boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait,

qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux

côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient,

verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur

le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup

d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.

On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros

obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant

déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le

ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour

ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une

grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous

le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la

courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien

changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors

de l'entrée en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plongé dans sa

sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre

salut militaire.

Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général

divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient

réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von

Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le

premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel

d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de

l'_Adjutantur_.

--Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles

nouvelles d'Etrépilly?

--On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment

il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie

française abîme nos effectifs.

--Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.

La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce

que j'en pus comprendre me terrorisa.

--Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les

forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que

l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un

corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIe corps.

Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le

terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant

vers Kaiserkopf.

--Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant

peut-être à la mort de Schlapps.

--Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de

réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où

tout cela sort-il, on n'en sait rien.

--Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit

divisions.

--Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.

--Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von

Kluck a dû ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne

du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant

l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.

Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille:

l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre

sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux,

armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre,

miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment

précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau

d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons,

tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers

Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles

chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient

ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves,

accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au

sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du

désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces

basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de

mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de

blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant,

enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée

nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau,

vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques,

renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute

cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.

Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis

on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:

--Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom

monsieur le général?

Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:

--Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.

Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des

officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.

Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous;

mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et

bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet

homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous

l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous

pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension,

secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.

Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de

l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à

nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on

croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef,

se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se

ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance

décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours

nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette

charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une

résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et

de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute

infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur

sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant,

et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à

Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail,

arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la

salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant,

refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.

Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni

même de la «Garde à la Seine»! A notre _Garde au Rhin_ les Français

répondaient par la _Garde à la Marne_!

Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre

attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.

--Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient

de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de

tués.

Les deux artilleurs sortirent.

--Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer

leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.

La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres

des fenêtres ouvertes.

--Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von

Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.

* * * * *

Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach,

complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour

Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de

charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres

préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne

foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant

nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes

cramoisies.

A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué.

Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.

Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses

officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un

lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la

septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la

huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.

Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.

--Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me

coupera la main plus tard.

Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient

lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers

faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.

Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne

tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le

hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements

sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de

chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «_Wer da?_»

Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de

cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant

d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les

astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère

céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois boeufs et

monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait

tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze

d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith,

tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement

dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les

mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un oeil

rouge sur la terre où se fracassaient les humains.

Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube

argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.

Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et

fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs,

saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient

cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir

debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la

terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur

coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air

était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies

redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait

tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de

fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des

pointes de foudre, trouaient la rafale.

Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le

cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie

Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et

dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les

shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un

percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à

la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris

d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque

tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos

sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche.

De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.

Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas

à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat

d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut

plus qu'à le couvrir de terre.

Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité,

mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie

légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord,

vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la

canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVe corps actif et des

nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.

Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en

naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des

vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient

rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers

Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements

linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps

l'artillerie française redoublait de furie.

--C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.

Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade

débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes

plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de

notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là,

hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:

--En voilà déjà qui se retirent.

Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme

de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.

Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité.

--Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il

sourdement.

Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague

sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les

volontés. Bientôt on apprenait que le IVe corps, du côté de

Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les

nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures,

une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la

Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde

branche de l'étau qui se refermait sur nous.

Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions

étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis

celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie

lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les

pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles

des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes.

Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir

derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses

chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et

prendre en écharpe nos retranchements.

C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à

réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme

l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier:

--Je suis touché... Adieu, amis!

Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante.

Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il

était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un

officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel

éloge.

Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max

Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de

Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du

bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les

voitures disloquées.

--Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah!

fatalité!...

Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:

--Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!

J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à

vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un

fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre,

brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.

--_Tausendhenkerpotzsacram_....

Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait

lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en

autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et

m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré.

Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval

avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement

souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.

Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans

les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un

chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.

Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.

--Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez

vous? me demanda-t-il.

--Personne, monsieur le colonel.

--Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?

--Tué, fit un sergent.

--Le lieutenant Korf?

--Disparu.

--Wachsmann?... Schuster?

--On ne sait pas.

Il se retourna vers moi:

--Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du

bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois?

Je répondis:

--Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le

colonel.

--Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à

huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres,

en direction de Villers-Cotterets.

--Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil,

malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque

déchiré ma main droite barbouillée de sang.

Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le

bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre

compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis

procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le

bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou

blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un

caisson et trois chevaux.

Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités

plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler

par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des

troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des

colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des

monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les

fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes,

sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des

villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un

vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.

J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros

sanglots et pleurant tragiquement.

--Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de

venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous

blessé?

--Non, monsieur le commandant...

--Alors que faites-vous là?

--Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça!

fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des

choses pareilles...

Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je

reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups

de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant:

--_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!...

Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine.

D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps

furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre.

La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos

pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle

du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la

mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le

lieutenant-colonel Preuss le remplaça.

Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent

cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient

intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de

laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait

toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de

recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur

l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres,

mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on

les jetait encore vivants dans les flammes.

Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il

me jeta un regard de détresse.

Une voix fit à côté de moi.

--Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son

purgatoire. Il ira droit au ciel!

A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la

retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de

Vincy. Nous attendions notre tour.

Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en

proférant d'une voix rageuse:

--_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...

Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la

hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des

grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout

entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La

charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette,

dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au

milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des

blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger.

Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une

douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille

française. Et nous nous enfonçâmes au coeur de la déroute, tandis que les

flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où

fuyaient de grands nuages verts.

* * * * *

Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une

demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en

écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils

l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent

débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de

débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir

changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de

pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un

trou pantelant.

Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je

fus atteint.

Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau

tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais

pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place

et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un

sourd:

--Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!...

Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre

commandant... Obéissez-moi, brutes!...

Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me

déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient

déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la

gorge.

On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les

viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient

péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.

Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de

la voiture.

--C'est vous, Hildebrand? fis-je.

--Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle?

--C'est moi, Wilfrid Hering.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé?

--Oui. Pouvez-vous venir vers moi?

--Je ne puis pas bouger.

--Moi non plus.

--Moi non plus.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!...

--Qui eût jamais cru...

--... khrr, khrr, khrr...

Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.

Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance

se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait

toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti

de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval

restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une

heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait

tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on

m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il

était ainsi conçu:

_Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins,

il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens

de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance

des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi

bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les

corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du

Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte

devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à

combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée

par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats!

Pour la France!_

Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc

des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu

plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von

Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier

son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu

d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.

Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir

supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable

souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption

volcanique...... Et je disparus dans le néant...

* * * * *

Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière

douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car

je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête

reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.

Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait

sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au

bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu

à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je

voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je

ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau

multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me

parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des

glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles

respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à

interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y

trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du

sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la

suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?...

ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les

Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des

Français?... Mon coeur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une

douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus

attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des

voix qui prononçaient des mots allemands...

Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire

moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de

tout mon être j'exhalai faiblement:

--Où suis je?

Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut

d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi

une voix féminine:

--_Aachen._

Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé

Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil

levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais

revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de

jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de

souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces

lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et

où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler,

rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque

dans cet hôpital d'Allemagne...

Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les

scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou

peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de

drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin

fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von

Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais

l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de

bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la

Somme, les chasseurs bleus, Koenig... «pardon, pardon, vous seul étiez

noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier,

Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment

s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu

notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance...

comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._

Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs

ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist

Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!...

Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant

moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant

atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se

trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un

colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des

hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux

perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes,

offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale.

C'était l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_.

Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux,

de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui

m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma

mère, mes soeurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du

Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!...

Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition,

j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave

d'homme dit tout près de moi:

--Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer.

Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur

ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que

mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se

transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate

du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en

petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils

se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage,

soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui

sortaient de la bouche du méphistophélique histrion:

_Ich bin der Geist, der stets verneint!

Und das mit Recht: denn alles, was entsteht,

Ist wert, dass es zu Grunde geht;

Drum besser wær's, dass nichts entstünde.

So ist denn alles, was ihr Sünde,

Zerstoerung, kurz das Boese nennt,

Mein eigentlich Element[7]._

Nach Paris! Roman · 第 23 / 34 题