Toute la salle éclata de joie dans une tempête de _hoch!_

Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en

pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant

capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et

de l'assaut des domiciles privés.

On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet

d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les

exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria:

--Au feu!...

Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers

se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs

assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis.

Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il

rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare.

Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée

opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de

l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades,

mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le

canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de

l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de

danses.

Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient

et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et

d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et

surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui

traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de

lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire

personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne

fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans

une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par

le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute

pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses

épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes

fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du

désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus

vive émotion.

--Malheureux! suppliait-il... Respectez cette soeur!... C'est

Mademoiselle de...

Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.

Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son

revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort.

Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du

Vieux-Marché.

Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de

moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une

troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air.

En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de

sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés,

commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole,

des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles

chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des

signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de

façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer

un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou

dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu

aux toits des chapelles.

Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un

grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me

précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé.

Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de

pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manoeuvre.

Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit

bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes:

--Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!...

Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!...

L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre

sobrement:

--_Es ist Befehl[3]._

Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu

d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si

respectueux.

Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette

catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité

personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs

de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de

mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon

logement.

J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de

gendarmerie.

--Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle

rue des Moutons?

--Rue des Moutons... ma foi...

---C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un

professeur...

--Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune _Fæhnrich_, les maisons où

sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement

livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le

moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. _Guten

Abend!_

Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille

pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une

obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines

de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de

Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de

la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De

toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations,

des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite

essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au

massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles.

D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris

épouvantables.

Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient

protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient

copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher

le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et

de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major

von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des

tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et

conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une

fine pluie incessante.

En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation

d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu

près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition

ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour

circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de

poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein

jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la

tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un

îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait

systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais

l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur

furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de

la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y

étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras

levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les

fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis

les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on

fusillait des prêtres liés quatre par quatre.

Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous

avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une

extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine,

intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la

clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait

placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant

impérial de la Circonscription de Louvain:

Dieses Haus ist

zu schützen.

_Es ist streng verboten, ohne

Genehmigung der Kommandantur

Hæuser in Brand zu setzen._

Kaiserliches Garnison-Kommando[4].

Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à

faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu

s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au

centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y

balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses

agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les

flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de

lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une

formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un

écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la

tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses

frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se

briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait

dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux,

réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de

ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et

d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc,

un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait,

intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés

de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des

cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des

entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant

balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un oeil crevé et

sanglant, regardait par un trou de bitume.

Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination,

cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait

d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes

détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis

des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!...

Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du

château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les

informas vestiges.

L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je

cherchai une route par l'ouest.

Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le

capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur,

notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé

de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y

endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la

fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui

flottaient au dehors.

Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les

contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le

souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y

déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères

gothiques: «... _At Germani in summa feritate versutissimi natumque

mendacio genus_...»

C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain.

Nach Paris! Roman · 第 20 / 34 题