Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et
copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes
la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes
héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le
bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se
décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes
et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se
refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une
impeccable stratégie.
Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous
étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus
de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive
gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation,
les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes
théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On
marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces
miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le
bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne
percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les
kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans
impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands
de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu
de notre acier dans les reins.
A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de
cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses
indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche,
la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se
distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de
Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés;
plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais
indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos
sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se
trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
--Arriverons-nous bientôt à Paris?
A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,
_Sacrament!_ que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces
cochons de Français? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous:
vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos
sales couennes!
Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en
plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les
champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé
comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel;
tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées;
tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant
dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous
croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les
chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait
passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un
Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres,
et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres.
Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait
littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des
trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles,
des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des
médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la
population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de
fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait
parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se
consumer et se vider sous ses yeux.
Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir»,
non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on
impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller
deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au
spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas
sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins
vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit
sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet,
n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force,
quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y
a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout
à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en
maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant
d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux
hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:
--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...
Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine
d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le
défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou
quinze ans. Hâves, l'oeil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre,
l'homme essayant de protéger le petit.
--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant,
prenant à peine le temps de les regarder.
--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je
ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos
brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!
--Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!
On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un
volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.
--Saletés!... lança l'homme avec désespoir.
On entendit une voix grêle sangloter:
--Papa!... papa!...
Un commandement retentit:
--_Feuer!_
La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce.
Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je
crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous
manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis
soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y
pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider
son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.
* * * * *
Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une
confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville.
De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe
d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la
veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux
immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre
compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait à
Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon
von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième.
Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en
avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la
Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais,
on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où
une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous
demain?
Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais
occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures
avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six
bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils
retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient
de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les
rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas
connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à
baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa
niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai.
J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille
ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une
commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de
dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient
une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de
dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect
sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que
j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes
erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu,
venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que
demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure
que des murs calcinés et une couche de cendres?
_Macht nichts!_ Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent.
Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau
le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double
oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au
sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait
d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer
quelques numéros.
Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette
grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre.
J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple
allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de
la Garde, lors de son départ de Potsdam:
J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne
puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la
paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis
de Brandebourg!
Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:
Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons
jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un
cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis.
En avant, avec Dieu!
Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos:
la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car
celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la
guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on
ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'éminent leader du centre,
Erzberger, s'en gaussait en ces termes:
Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de
ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui
accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a
accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement:
«Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les
enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute
la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera
enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques.
Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un
non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui
seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre
dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière
curiosité du siècle!
Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de
nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai
celle-ci de Treitschke:
Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il
n'y a qu'une réalité vraie; l'État. _Der Staat ist Macht._ La force
de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État
allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur
de la civilisation allemande.
Et celle-ci de Bernhardi:
Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements
pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes.
Les conditions ont changé en Belgique.
Cette autre de Clausewitz:
N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes
des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau
de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire
d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit
à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et
à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes
les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons
successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de
la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.
Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:
Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui
mettait dans son encrier de l'eau de rose.
Tannenberg disait:
Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple
allemand.
Et le professeur Lasson écrivait:
Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet
état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est
rationnel.
On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:
Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix
durable!
Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:
La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut
pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est
au-dessus de la morale, de la raison, de la science.
Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:
Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins
appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille
moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie
douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique.
Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une
corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la
déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les
cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus.
Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal
Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de
type germaniques.
Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le Dr Karl-A.
Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:
Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le
roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière,
doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands,
ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince
qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides
assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton
heure a sonné, roi des Belges!
L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:
Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le
professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à
l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre
peuple ne le possède.
Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus
haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:
L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution
d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme,
quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et
de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était
mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou
quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de
leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par
les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et
tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes
de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies.
Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que
luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de
leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son
corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos
_Feldgrauen_; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à
terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes
nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta,
cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine
Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par
derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et
en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et
l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant
le gibier féminin.
Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je
me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui
allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf.
Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand
et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me
figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonflées, se
lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une
ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme
Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la
torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes
et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles
bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur
elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions,
pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards.
Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits
saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant
dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les
épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie,
le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure
giclant...
Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne
savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec
eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi
aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste,
d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à
pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la
photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh!
doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!...
Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds,
avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une
heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion
l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.
* * * * *
A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis,
je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne
coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intérieur. Qu'en
resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus
jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les
plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière
dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans
ma poche.
Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes
avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par
poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine
Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.
--Qu'est-ce que vous faites? dis-je.
--C'est par ordre, me répondirent-ils.
Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre.
Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai
mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le
capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais,
caracolait déjà sur son gros cheval.
J'arrêtai un moment Koenig, qui allait prendre la tête de sa section. Il
était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un
tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les
journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier
von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase:
_Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le
Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est
contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.
--C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il.
Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?
J'essayai de le remonter:
--Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?
--Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question
dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France
pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux
protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On
nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé
personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont
applaudi.
--Cependant...
--C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en
train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.
Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.
Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques
instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre,
j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche:
--_Das Gewehr über!_... _Rechts um!_... _Vorwærts... Marsch!_
La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et
brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de
la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son
orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence
démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous
semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au
nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp
retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au
sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.
Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme
un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du
principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du
violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des
flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les
grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde.
Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives,
plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de
fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des
villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un
trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur
et sonore.
Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes,
venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très
lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme
cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt
minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à
intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous
interrogions, Helmuth, Kasper et moi:
--Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil...
Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...
Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:
--Cela doit venir de Namur, dit-il.
Puis il ajouta:
--Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a
fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de
temps.
Je demandai naïvement:
--L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?
--Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son
artillerie s'en charge.
Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier
d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal,
usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés
à écraser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer
deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.
Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes
pour la puissance allemande.
Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer
l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route
les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions
que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à
tuer, à détruire, à piller ou à violer.
Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes.
La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.
Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment
eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un
peu fourbu dans la région du Démer.
Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.
Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major
divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions
arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques
heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois
ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un
rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des
lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la
colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire
de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur
les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.
Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de
hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que
Schimmel assura être la tour de Malines.
Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la
section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se
produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et
retomber une colonne de terre grasse.
--Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à
son ordonnance.
Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des
distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant
provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on
distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache
grise qui gigotait sur le sol.
Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:
--_Herr Fæhnrich_, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du
feu.
Des commandements rauques partirent. La section Koenig, portée en avant,
se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes
disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil
sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie
précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par
la section von Bückling.
--Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder
ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment,
_Sacrament!_ de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est
là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande
a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux,
cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces
Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos
coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle
blanche de son château royal, et maintenant, _Donnerwetter!_ nous allons
les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du
soldat allemand: Hourrah!
Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.
Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes
ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des
hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se
labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de
débris de fer lapidait nos compagnies déployées.
--_Hinlegen!_... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière
nous.
Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches
ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le
plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la
poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer
grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions
d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait
visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les
visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous
semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne
sortirions pas vivants.
--_Auf!_... _Vorrücken!_...
La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.
Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses
hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par
saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt
relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de
fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En
contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous
passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont
l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le
major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le
premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur
la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis
qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs
ordres.
Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément,
qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits
projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut
plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle
qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est
plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on
a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa
chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous
obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous
distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce
n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un
claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë,
n'embrassant guère plus d'un quart de ton.
Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces
observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure
balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit
pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres
observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait
de faculté d'aperception.
Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du
lieutenant Koenig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts
crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux
torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou
sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous
mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous
buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait
l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement
convulsif.
--En tirailleurs commanda Schimmel.
C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne
ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes
hommes:
--_Mir nach!_...
Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze
mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille
pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un
canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions
la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient
péniblement en tiraillant au hasard.
--Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les
sous-officiers.
On leur passa des gourdes.
Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Koenig debout, en terrain
découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme
un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de
sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant
de la mort, qu'il la cherchait.
Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une
corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt
il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus
bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien
d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait
disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma
salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine.
Et tandis que, sous le glas de mon coeur qui battait à grands coups, mes
oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel
naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du
dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre
connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.
Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les
yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse
sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les
bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes
métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se
continuait ou étais-je éveillé?
Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des
vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées
épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai
les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de
flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis
grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis
délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur
léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On
s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les
positions ennemies.
Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups
de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos
pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait
rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui
avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le
second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la
défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette
assurance enflammait instantanément tous les coeurs.
Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes
quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et
moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient
dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes
reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait
recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons
gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où
elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous
n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts
ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements
sonores et leurs appels éclatants.
--Baïonnette au canon!... A l'assaut!...
Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras
forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie
en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la
fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur
rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier
ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et
des blessés.
Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres
se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des
clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant,
assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué
ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie
aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se
rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus
volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs,
crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de
tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des
entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête
fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de
massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté.
De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se
vomissaient de toutes parts:
--Salauds!... cochons!... _verfluchtes Gesindel!_... _Hurenkinder!_...
vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.
A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous
les transpercements:
--Bandits!... Vous achevez les blessés!...
On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié
démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche,
Kaiserkopf se mit à tempêter:
--Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi
tous ces gaillards!
Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les
clouèrent contre les troncs.
C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux
aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger,
jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et
s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à
défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant
d'égarement, et me trouvant sous l'oeil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même
de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les
jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il
me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se
rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan,
mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de
l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la
pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond,
la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.
Je compris alors ce que c'était que ce _furor teutonicus_ dont nos
manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer
l'intensité.
Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux.
Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés,
faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de
droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse,
ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et
craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres
charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants,
pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids
d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de
sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens
temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la
hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres,
voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu
d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait
inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste,
esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!»
l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis,
le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par
le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la
tête.
Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai
par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale
de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous
arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges,
traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait
disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette
rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un
fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat
d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la
patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement.
Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer
qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur
l'animal blessé:
--Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.
Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.
--Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra
nous être utile.
--_Nein!_... C'est un chien welche!... Il faut le crever!
--Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.
--Si on le pendait? émit Schnupf.
Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet,
Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main
puissante, le lui passait au travers du corps.
La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie
grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla,
se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son
maître.
* * * * *
Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles
gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait
pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en
était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé,
une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la
gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés
vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par
une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les
herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins
bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où
affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus
gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de
sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme
enchanteur.
Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans
son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très
propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des
jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.
--Un village intact! mugit Kaiserkopf.
Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes
flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était
notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des
_hoch_, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les
sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une
nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer
le pas.
Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux
abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter,
voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se
mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos,
regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement
leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule.
A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras
maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de
villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur
curé.
La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le
pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier
Schmauser, s'en allait assurer les accès.
Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure
pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf,
s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:
--Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions
pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais,
puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir
pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera
nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les
déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait
aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous
comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous
vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages
de la guerre.
Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:
--Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la
commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:
_Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur
le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir
d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus
obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le
ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se
montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni
injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout
acte de violence commis par un seul civil serait un véritable
crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression
sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des
femmes et des enfants._
--Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard.
Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon
fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous
réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres
frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de
rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la
maison communale. Rompez!
Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous
n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon
opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements
inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de
piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits
empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans,
effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits,
des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient
peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de
Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la
troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs
intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants
d'écuelles, de pots et de casseroles.
Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable
Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez
le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs
de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se
concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en
conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et
dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du
bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout
ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans
la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi
que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus
tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin,
s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution
de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui
empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.
Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à
se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon
vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à
moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le
plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de
Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme
débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force
nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui
se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos
bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit
nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.
Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous
demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que
leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le
vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et
ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées
à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la
paix serait bientôt signée.
Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des
actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler
furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de
légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De
sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le
désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa
femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de
son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de
collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches
meuglaient.
Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait
l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait
les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et
se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers
l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On
eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule,
s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore
l'effervescence.
Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes
propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis, à une
fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux
fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il
apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant
d'une voix terrible:
--_Man hat geschossen!_[2]
Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés
par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux
à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent
bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au
milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de
feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres
jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant
de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de
revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes
s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les
corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient
dans la poussière.
--_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les nôtres.
A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...
On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent
décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les
dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.
--Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!
--C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de
Belges n'ont que ce qu'ils méritent.
--Mais, fis-je interloqué...
--Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en
verrons bien d'autres!
Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église.
Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne
de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien
que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.
Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.
--Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira,
monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...
--A mort, le curé!... à mort!...
Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul,
au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.
--A mort, le curé!...
Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans
le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant
une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui
passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la
soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa
au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des
fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart
d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la
tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le
troupeau des femmes mortes ou évanouies.
Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému,
je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au
meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien
survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré
dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses
administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un
piquet de nos braves Magdebourgeois.
J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine
Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui
le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus
de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon
travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose:
quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de
brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du
ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre,
relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et
justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons
d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf.
Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit
un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques
civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de
varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux
pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se
montrait fort satisfait.
Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la
première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait
d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au
colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il
irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste
symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout
l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.
J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf,
griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de
Tacite ou de César les amphigouris ponctués de _Donnerwetter!_ et de
_zum Teufel!_ de mon chef.
Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur
et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger
chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne
comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier
n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait
eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Koenig.
J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes
de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp
retranché d'Anvers.
Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la
lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en
termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais
l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par
les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle
attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de
l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature,
figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de
fer.
Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat,
donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous
occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras
commençait.
--_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous
avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la
députation des autorités... nous procédons à l'_Einquartierung_... à la
mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit...
nous...
--Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?
--Après, _Donnerwetter!_... Eh bien, après nous surprenons des
manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes...
nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on
profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le
Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...
--Des coups de feu, monsieur le capitaine?
--Vous ne les avez pas entendus?
--Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement
entendus.
--Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait
capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la
maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se
proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats
de Sa Majesté.
Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce
complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se
produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une
gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée
allemande.
Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du
bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils,
cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le
lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel
Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les
cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux
rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux
femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une
pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.
Le lieutenant Koenig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure
défaite.
--Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On
massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce
village.
--Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la
guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas
commencé...
--Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que
moi.
--Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig?
Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards
étaient fixés sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilité et
dont on appréhendait un esclandre.
--Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire,
fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que
je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent
les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que
je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le
privilège de porter l'épée d'officier prussien.
--Ah çà, lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge
de colère.
--Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne
suis qu'écoeuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme
et dans mon honneur de soldat.
--_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du
Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un
véritable Prussien.
Koenig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.
Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:
--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
--Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si
vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous
coucher!
--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
--Taisez-vous!
--Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...
--Taisez-vous, nom de Dieu!...
Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule,
entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:
--Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens...
Pensez que si vous poussez plus loin les choses...
Koenig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans
la voix, cria:
--Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en
êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables
écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit
un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent
avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...
--C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant
Poppe.
--Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.
--Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dépassant
désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis
exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais
déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la
guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à
l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils,
mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts
pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez
réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois
femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent
cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste
debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur
la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le
bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient
faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes;
puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six
des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle
trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur
des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné,
vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de
son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et
le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à
Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à
l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont
des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au
nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval
dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de
la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près
d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge;
vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez
tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant
les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et
quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans,
fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un
homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés
Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez
fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu
de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez
déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze
villes et cent quatre-vingts villages.
Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son
flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que
j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée,
apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives
menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le
cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang,
Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants
jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le
premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le
démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes
ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards
empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons
bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard,
disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus
de rage et ne demandaient qu'à cogner.
--Vous êtes tous des misérables! leur criait Koenig enflammé de passion.
Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au
ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom
allemand!
A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés.
Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les
mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus
formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un
abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus
même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au
visage.
On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte
s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte
silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von
Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant
Derschlag.
Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent,
sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.
--Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce
qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à
l'autrichienne, le colonel von Steinitz.
--Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença
le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à
votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon
qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que
voilà, n'est pas content du tout...
--Pas content? Et de quoi?
--Pas content de ce que nous faisons en Belgique.
--Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le
délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance
merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous
valent déjà nos armes?
--Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig
n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des
termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes
intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités
d'assassins, de brigands...
--Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer
un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois
m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.
Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit
plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la
langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes
confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec
attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses
lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges
et en évaluer la gravité.
Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent.
--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel,
lorsque ce fut à peu près fini.
--Rien, monsieur le colonel.
--Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?
--Je la reconnais.
--Et vous ne les rétractez pas?
--Je ne les rétracte pas.
Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain
dédain:
--Je vois, vous êtes un humanitaire.
--Non, monsieur, je suis un soldat.
Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je
me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se
passer, je me sentais absolument bouleversé.
Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant
entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis,
revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit:
--Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me
semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec
des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en
serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs
militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui
devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le
sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus?
Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en
campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour
la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles
nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La
guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à
exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de
limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas
d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des
provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le
général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de coeur s'adonner à
une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être
conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de
violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand
la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe
militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable
stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper
durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes
envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte
et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur
gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux
populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»
--On ne les leur laisse même pas, murmura Koenig.
--Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et,
ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les _Lois de la
Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et
la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce
genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement
dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais
qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources
matérielles et morales».
Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure,
en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:
--«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra
contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la
guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule
véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement
de ces sévérités.»
Puis il ajouta:
--Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre
des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête
de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut
Commandement.
Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.
--Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le
colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir
osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos
autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de
nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé
votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et
provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis
très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant
les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident
monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au
général.
Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son
visage décomposé ne tressaillit.
--_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un
reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.
Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où
pleuraient toujours les prisonnières:
--Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.
* * * * *
Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent,
sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés
sur l'Allemagne.
J'étais très inquiet de Koenig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai
longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de
guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa
colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le
malheureux Koenig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se
refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se
désintéressait de son sort.
Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Koenig, et, bien que je
fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je
ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction.
J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait
entraîné son coeur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde
pour l'en tirer.
A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt
von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son
intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait
peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui
soustraire, par quelque subtile manoeuvre d'influence, la belle tête pure
de Koenig.
Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé
d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son
«cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre
entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait
se monter maintenant à une somme assez ronde.
J'allai le trouver à son cantonnement de la 6e compagnie.
--Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.
Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement
affable.
Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Koenig et à lui
faire pressentir le service que j'attendais de lui.
Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent
successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert
primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:
--Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.
--Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit,
vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...
--Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.
--Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...
Il sourit de nouveau et reprit:
--Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von
Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.
--Et vous croyez... fis-je en rougissant...
Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von
Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais
jamais osé trouver celle-là!...
--Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira.
Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand
poids.
Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes
jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Koenig voyait lever ses
arrêts. On attendit. Rien ne se passa.
D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui
suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier
cette affaire. Et comme ce fou de Koenig eut l'esprit de ne se livrer à
aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je
raconterai, personne n'y pensa plus.
J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et
à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de
guerre.