--Est-ce torché! savoura Kaiserkopf.
Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine
Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du
jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces
scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la
barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de
guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible
et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert
d'imprécations qui s'éleva à leur adresse:
--Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les
salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!...
Schimmel criait:
--Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes
de démence... Pauvre France! Malheur à elle!...
Puis se tournant vers Koenig:
--Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher,
que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique.
Koenig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui
avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur,
recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers.
--Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir
le droit avec soi.
Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade
s'activait et semblait augmenter d'intensité:
--Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges
résistent-ils?
--Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux,
_Donnerwetter!_ ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous
tapons dessus, voilà tout!
Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et
dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur
les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et
l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les
ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien
alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs
silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à
l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des
fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle.
* * * * *
--_Sammlung!... An die Gewehre...!_
A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur
toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries
retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent
lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse
tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne
national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au
drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante
et sobre dont la 7e division de réserve apprit la déclaration de guerre
et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.
Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions
fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de
là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un
train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler
un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver
gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le
paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une
invasion.
Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie
lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais
jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour
chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct
d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à
mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé,
avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil
caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent
longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire,
blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de
rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites
pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et
puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et
des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils
traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements
la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le
firmament occidental.
Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions
de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode
qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier
aperçu de la guerre.
Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux
interminables trains de matériel vide qui par la voie montante
refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que
remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats
bizarrement accoutrés.
--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur
l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses
jumelles.
Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les
banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains,
qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les
lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns
étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir
leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans
des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.
--Nom de Dieu, des blessés!...
L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi
extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer
quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se
regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des
blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en
avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les
avait ainsi arrangés?....
J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:
--Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...
Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il
n'assénait pas lui-même.
Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!...
C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la
grande bagarre?...
Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut
stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie
sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau.
Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare
et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous
le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques
soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt
minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues
des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et
d'interroger les blessés.
De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables
soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des
voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal
voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de
sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de
vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le
ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres
stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la
pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles
et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés,
intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient
là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs
broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des
linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se
répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les
portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces
de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de
flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se
dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant
l'atmosphère et soulevant le coeur. D'épais essaims de mouches
enveloppaient le train comme un charnier.
--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra
dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a
fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.
--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.
--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.
Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient
ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train,
expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent
quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges,
également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux
fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes
bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la
veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois
étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en
échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du
dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir
de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la
figure brûlée de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emportés, me
demanda en français:
--Sommes-nous en Allemagne?
Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:
--Tâchez de nous faire donner un peu à boire.
Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au
dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les
prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola.
J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur
l'asphalte, me décocha durement:
--Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis.
Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la
casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train,
tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.
--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_...
Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent.
Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri
de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se
disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient
des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur
d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais
m'évanouir.
Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un
autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le
croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active,
jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets
trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de
drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions:
«_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal
des Veuves à Montmartre!... _Gott mit uns!_...» Des accordéons
beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth,
Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod_ et _Kürassier sind lustige
Brüder_. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.
Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et
les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez
dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence
et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je
joignis férocement ma voix au sabbat.
Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare
celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes
recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre
les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les
enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.
Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un
imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on
entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait.
D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De
distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou
moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint
inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une
distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses
préparatifs.
A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en
route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de
cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et
de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux
bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de
ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout
pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures
pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et
nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les
roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le
gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie,
précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie,
un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de
caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service,
une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade
partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre
kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous
étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie
d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La
tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras
de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux
et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur
notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une
forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la
route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la
poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne
tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous
progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous
distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque
la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement
mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne
l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal
couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.
--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en
dégageant un geste indicatif.
Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.
Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
--Nous sommes en Belgique, disait l'un.
--Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre.
--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième,
j'espère qu'ils y sont restés!
Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de
douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé,
disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre
et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et
construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se
découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons
à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche
rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le
délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le
chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain,
le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par
l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs
troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se
distendaient trois pendus.
Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène,
la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus
solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur
le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance
allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux
hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler
démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs
longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui
collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre
dégringola et fit flac! dans le ruisseau.
Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par
extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de
patriotisme:
_Es braust ein Ruf wie Donnerhall,
Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:
Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
Wer will des Stromes Hüter sein?_
Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du
sous-officier, suivit en choeur:
_Lieb Vaterland, magst ruhig sein,
Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_
Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis
que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du
soleil levant.
_Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_
Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans
les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un
à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait
plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel
Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait
jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur
les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous
ses jupes un geste obscène.
Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux
d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous
marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait
désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements
jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De
distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau
charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et
ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient
hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes,
de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans
belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait,
ininterrompue, au sud-ouest.
Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la
brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer
l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous
foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous
bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le
cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre
approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en
franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous
surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue
dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables
troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement
déployé.
--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite
de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en
désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon.
--La Meuse!... répétèrent des voix.
Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs
mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et
se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs
reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de
forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou
d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes;
une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du
côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière
toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de
cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse,
emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade.
Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer
et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou
violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.
Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de
compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en
sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné
d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes
défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait
un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos
regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille
replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte,
les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la
hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et
blanc.
--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.
Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent:
--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_
Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un
seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés
de nos semelles.
--_Achtung!... Augen rechts!_
Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval
noir.
Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier
du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach,
qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait
respectueusement les bataillons.
V
Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de
coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche,
l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil
d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division
s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était
sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon
von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.
Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour
voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de
troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes
qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur
ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous
les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille
bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait
et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands
avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes,
lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables
sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du
25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps,
surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades
crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches
civils que l'on exécutait.
A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni
journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait
d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille
en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en
déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la
canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent,
jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste
brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en
supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la
fureur.
Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes
quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des
trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des
colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros
villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en
habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient
devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège
d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une
douzaine de uhlans.
--Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?
--_Vorwærts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient
et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.
Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et
un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde
affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route,
où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des
traînées sanglantes.
Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ,
2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais
pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
--C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au
croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement
à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à
Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du
matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus
de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.
Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse
aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une
buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre
des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les
premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de
bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que
nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses
maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des
murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme
des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants
offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons
croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes
rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait
par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.
Et il entonna son couplet favori.
Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu
jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le
spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible.
Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies.
Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés
de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de
vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On
marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des
tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des
objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait;
on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du
fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de
tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses
effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du
butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou
des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de
gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait
dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre
une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
--Garde à vous... fixe!
On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux
allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu
les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas
précipité.
--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront
rien!...
Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées
intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous
rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du
feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous
le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du
terrible Wacht-am-Rhein.
De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses
environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des
fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au
complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses.
C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu.
Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les
derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi
de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par
les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui
s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été
le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans
l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des
lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient
dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter
à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de
hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait
dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et
dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en
nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient
répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la
mort.
Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une
partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre
division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute
l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le
gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On
disait même que, pour hâter la manoeuvre, des trains de soldats en civil
traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver
leur équipement de l'autre côté de la frontière.
Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans
les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les
allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en
pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par
des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle
étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le
monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la
guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse
de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche.
On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe
England!_ Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et
ce furieux _Gott strafe England_ résonnaient encore comme un hallali de
gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
Je me mis à la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la
hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque
importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je
rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église
de Visé, dont il contemplait d'un oeil consterné les cintres éventrés et
les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par
l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son
humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans
le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.
--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines
des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée,
ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce
qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle.
--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela?
Qu'est-ce que ce vandalisme?
--Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des
oeufs.
--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous
félicite pas.
--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges
résistent-ils? C'est bien leur faute.
--Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux,
ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et
le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges
étaient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis
longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il
n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons
plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour
tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait
postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier,
c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé.
Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans
raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette
ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
--Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
Et me rappelant un mot de Schimmel:
--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre!
--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il
y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons
pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous
devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur
occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire
la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions
de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une
fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites,
mais pour le temps de guerre.
--Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des
règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la
guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
C'était toujours du Schimmel que je récitais.
--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui
aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance
inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse
Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de
cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un
déplorable accident.
--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.
Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en
obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en
avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges
arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du
couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés.
Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre
fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de
voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au
choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux
amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de
fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers,
d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
--Ah! les salauds! murmura Koenig.
Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la
victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de
paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et
d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé,
qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement.
L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait
autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque
devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de
pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son
socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa
couronne.
Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté.
Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la
fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et
allai donner pesamment du nez dans le gravat.
--Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que
par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque
dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite
comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de
corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de
rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré
d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade
digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au
bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits.
Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant
automatique, nous donnâmes le salut militaire.
Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon
cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans
m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y
trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons
et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et
menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où
rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites
bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et
s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée.
D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons.
Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque
estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le
feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les
sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine
qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait
pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état
d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:
--Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir
la panse!
Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et
Wacht-am-Rhein.
Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression
de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence
ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés
passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de
veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le
vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave
qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui
quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes
une bouteille crasseuse.
--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins français!... A la
santé de notre Kaiser!
D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta
tombait dans les gobelets.
Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Koenig
et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que
signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on
lampait, on poussait des _hoch_ à l'Empereur et on s'empiffrait à la
gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait
comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique.
On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne
souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison.
C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue
et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle
qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les
premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les
ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des
esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de
marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient
aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons.
Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles
et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous
poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil
luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de
magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.
--A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu
le boyau au souvenir du sexe!
Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à
la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit
de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y
avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des
bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et
un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine
prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt
avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les
regards avides s'extasiaient.
--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait
plaisir pour votre bonne amie?
Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa
au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on
m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts
tremblèrent. J'hésitai.
--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine.
J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane
d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec
un battement de coeur.
Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais
rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur
l'ennemi!
* * * * *
Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand
escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses
pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et
porté la dextre à son schako:
--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une levée de
lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la
compagnie.
C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos
nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux.
Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour
ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de
fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je
résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents,
l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et
voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier
d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en
Harz, Prusse:
_Quelque part en pays ennemi._
Meine herzliebe Dorothea,
_Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une
ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé
les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en
désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de
gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est
avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y
boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup
d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische
Dorothea, _je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus
précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir
de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai
promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à
merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq
Welches._
_Votre Wilfrid pour la vie._
J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille,
avec force voeux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de
commerce Hering, à ma vénérée mère, Mme la conseillère de commerce
Hering, à mes chères soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre
domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.