--Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard,
l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son
oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas.
Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement,
au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De
droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin
brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de
tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait
le coup d'ongle d'un clocher.
--Où diable sommes-nous?
Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers
dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder
au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à
la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le
feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait
dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:--Vous allez voir
quels beaux cantonnements nous vous avons préparés!
Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et
du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux
hommes allaient s'embrasser.
--Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as
bien manqué depuis huit jours que tu es loin!
--Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire,
j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de
pays!
--Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von
Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai.
Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié
ce qui était visible du paysage:
--Ce doit être le camp d'Elsenborn.
La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un
soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent.
Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues
constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts,
une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le
regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts.
Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur
ses cantonnements.
Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses
ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes
et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats
gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux
pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par
la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en
avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la
ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à
la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de
l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes
d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs
et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs,
verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et
leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit
articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de
punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les
aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule,
porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut
bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes
boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout
lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque.
Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la
fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un
large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait
surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait soupçonner
l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il
d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la
ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente
crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des
résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges
des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de
leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains
ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient.
Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités
surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait,
cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des
claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés,
comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol
pour aller s'abattre quelque part au loin.
Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison
d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents.
Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs
parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites,
l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux
chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses
ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des
boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les
soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait
très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous
respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de
l'été et du souffle vivifiant des forêts.
Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres
arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un
continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour,
leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit,
leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août.
N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour
d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices
occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en
haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus
grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du
sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais
leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs
opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves
événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère
d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits.
Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour
de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains.
Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre
Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des
explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état
de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges
couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance
avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de
la République avait été assassiné.
--En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure
actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à
trois poils. Ils ne marcheront pas.
--Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est où l'on va nous
envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.
Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major
von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en
concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.
--Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.
Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs
entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup
plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von
Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé
l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se
départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur
marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre
militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de
stratégique.
Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui
convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des
cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en
captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses
terribles jurons.
Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs
dortoirs, après même le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu'à onze
heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle
feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus
cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses:
--Pas de femmes!... Pas de femmes!...
Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit,
tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes»,
l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser
du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile,
la lampe laborieuse de colonel.
Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes
rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à
m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de
commerce et Mme la conseillère de commerce, l'un lisant son _Berliner
Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et
pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de
Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa
journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de
Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans
ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa.
* * * * *
Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux
journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de
nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines,
venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la
nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre
du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette
bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à
ses officiers.
Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le
camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans
cet entrepôt; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe
y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils
filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la
tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud,
d'autres vers l'ouest.
Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures
avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée
par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève,
elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les
trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur
des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes
sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait
une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes
après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives
d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra,
tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense
tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif
d'une division.
Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les
bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande
gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées,
ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses
passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un
trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je
distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières.
--_Aachen_, prononça-t-il.
Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût
fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig
identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur
la gauche.
--Je n'y comprends rien, murmurait-il.
Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel
était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits.
Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.
--Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix.
Un nouveau grondement roula.
Koenig prononça tout pâle:
--On se bat en Belgique!
On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde
vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre
déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et
non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient
diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hébété, le
premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles,
étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au
lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à
poings fermés.
--C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége.
En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de
l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain,
étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une
harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait
sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en
sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près
devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des
soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on
distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie.
Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes
cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur
tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On
s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction
de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme
une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en
compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux
autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête:
--Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?...
--Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége.
--Le canon!... le canon!...
Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se
substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables
jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des
drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants
hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient
voler des casquettes.
--Rrrroum!... poum!...
C'était la guerre.
Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait
en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson
dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans
s'arrêter:
--Bon appétit, messieurs!... _Donnerwetter!_ ça chauffe par là-bas!...
C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_...
Nous lui répondîmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus
d'ovation ses fortes enjambées.
Seul Koenig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout
déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que
parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement
agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train
en marche vers l'ouest, écoutait le canon.
--Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait
curieusement.
Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien.
Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que
du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le
tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre
poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance
de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat
découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.
--Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre
jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr,
khrr... un pays neutre!
--La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Koenig agacé.
--La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de
tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la
manoeuvre est la même... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que
dans cinq jours nous serons à La Haye.
--_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le
baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles.
--Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est
tout un.
--Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des
sottises!
--En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnaître...
khrr, khrr...
--En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de
lui.
--Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? répéta Poppe.
Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le
premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put:
--Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en
Belgique.
--Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques.
N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi?
Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la
Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von
Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement
tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de
l'adversaire.
Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il
n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire
craquer sa tunique.
--Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie.
Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement,
Koenig répliqua:
--Et les traités?
--Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant.
--Les traités, les conventions internationales!
Poppe le toisa d'un sourcil sévère.
--Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et
non pour le temps de guerre.
--Parfaitement, ponctua Helmuth.
--La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte
dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur
le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous
assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon
sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de
l'armée.
--C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les
traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris
cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités
sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à
l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il
garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste
indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous
garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais
j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons
n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!...
Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:
--Assez gueulé, Koenig!... D'ailleurs, vous êtes absurde.
Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant
Poppe:
--Notre ami le lieutenant Koenig est surmené. Il a eu du mal, cette
nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...
Koenig se mordit les lèvres.
--Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre
nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en
se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même.
Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr»
particulier.
Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître
le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et
absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques
feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans
une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au
régiment:
--Voilà, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en
Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes.
C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien
de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment
n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de
tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...
Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en
étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée
belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait
rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la
France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été
déclarée.
--Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui
sera lu aux troupes à midi, après leur repos.
Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il
tenait à la main. Schimmel lut:
_Soldats allemands de la 7e division de réserve!_
_La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est
livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre
pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées
près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous
considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes
troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du
nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la
neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un
déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour
pénétrer en Allemagne._
_Soldats de la 7e division de réserve, l'Empereur compte sur vous!_