M. de Pardaillan père eut ce mot:

--Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons le temps!

Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la porte, tandis qu'on

entendait au-dedans les aboiements féroces de Pipeau, et au-dehors les

hurlements du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes,

en un récit méthodique et tranquille, raconta la scène du Louvre.

La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas.

--Catho! fit le routier.

--Me voici, monsieur.

--Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?

--De la très bonne huile de noix.

--Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?

--Oui, monsieur.

--Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et allume un grand feu, un

bon feu, tu entends, un feu à faire griller un cochon ou à faire rôtir

un moine...

La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.

--A nous! fit M. de Pardaillan père.

Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. Dix minutes plus

tard, trois jarres d'huile étaient en haut, plus tout ce qu'il y avait

de pain dans l'auberge, plus une cinquantaine de bouteilles, plus un

levier de fer et une pioche trouvés dans la cave.

--Voici les munitions! dit le père, en désignant l'huile.

--Et voici les provisions! dit le fils.

--A l'escalier! reprit le vieux.

L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. L'escalier ne

tenait plus qu'à quelques crampons.

--Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse ta maison?...

--Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur le feu, plaçait une

énorme marmite de fer, et dans la marmite, versait une jarre d'huile.

Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de levier, attaquèrent

l'escalier par ses crampons. Quand les crampons qui le scellaient au mur

furent arrachés, ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent

à pousser.

Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: gardes et gens

du guet, pêle-mêle, se jetaient à l'intérieur et repoussaient les

obstacles accumulés.

A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable fracas: c'était

l'escalier qui s'effondrait!

--Catho! est-ce que ça chauffe?

--Ça brûle, monsieur!...

La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord du trou auquel

aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait un escalier.

La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient la barricade et

criaient:

--Une échelle! Une échelle!...

Pardaillan père se pencha et cria:

--Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!

Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, à toute volée,

en lança le contenu sur les assaillants. Ah! ce fut un beau concert de

hurlements, de clameurs et de menaces!... En vingt secondes, la salle du

bas était vide!

--Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!

--Je chauffe, monsieur!...

La rue était pleine de vociférations. Une clameur plus haute retentit:

un menuisier apportait une longue échelle.

--Par la fenêtre! hurla Maurevert.

--Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... Attendez, mes

enfants, nous allons rire!...

L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre et, ses montants

s'appuyant sur les vitraux, les firent sauter en éclats. Le vieux

routier ouvrit la fenêtre et se pencha: sept ou huit hommes montaient

l'un derrière l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. Le

père et le fils saisirent les montants de l'échelle et unirent leurs

deux forces...

L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, s'abattit...

deux hommes écrasés demeurèrent sur la chaussée boueuse. Au même

instant, la marmite fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une

secousse violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un tonnerre

de hurlements et, dans la même seconde, la place fut vide.

Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille résistance, se

concertaient... Quinze hommes ébouillantés ou blessés étaient hors de

combat, les deux Pardaillan n'avaient pas une égratignure.

Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu et faisait chauffer

une nouvelle jarre d'huile.

Seulement, elle poussa tout de même un soupir de commerçante et murmura:

--De la si bonne huile de noix, quel dommage!...

Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre pour une nouvelle

attaque.

--Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla Maurevert, donnons-leur

du feu!

--Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!

--Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous brûler?

--Je le crois, dit le vieux routier.

--Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il derrière ce mur?

--Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand de volailles

vivantes.

--Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons de passer chez le

marchand de volailles.

Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le vieux Pardaillan,

d'un geste, l'arrêta:

--Cet homme va entendre les coups et prévenir les gardes: au lieu de

fuir, nous ouvrons la brèche qui leur livre passage.

--C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. J'aime mieux

mourir dans un corps à corps que mourir dans le brasier que cette maison

va être tout à l'heure...

--Va donc, mon fils!...

Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.

Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, le tumulte

continuait. Mais des fascines s'accumulaient au pied de la maison.

Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, du doigt, lui

montra un homme qui, dans la rue, se lamentait, se tordait les bras,

s'arrachait les cheveux:

--Le marchand de volailles! dit-elle.

Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de fumée monta au ciel

et, bientôt, la flamme s'élança en langues écarlates et commença à

lécher les murs de la maison.

La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre ensuite l'incendie

qui avait gagné les maisons voisines et menaçait toute la rue. Quelques

voisins subirent des pertes graves; mais cela comptait pour peu de

choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et Maugiron purent se

rendre au Louvre bras dessus, bras dessous.

Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.

Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.

--Madame, dit le premier à la reine mère devant Nancey qui faillit en

avoir la jaunisse de jalousie, madame. Votre Majesté est vengée: nous

avons pris le jeune truand comme un renard au terrier, et nous l'y avons

enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant un feu de joie dont

nous avons fait flamber sa maison.

--Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au roi.

Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:

--Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, qui a eu des

hésitations inexplicables, nous aurions déjà pu vous annoncer la chose

depuis une heure. Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus

en face. Il est mort, brûlé vif.

--Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou en se passant du

cosmétique sur les sourcils. Je voudrais être le roi, rien que pour

pouvoir vous récompenser selon vos mérites.

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 60 / 80 题