LE SIÈGE DU--MARTEAU-QUI-COGNE

Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le

cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan père était parti,

joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se trouvait

être dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de

Montmorency.

--De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux routier. Voilà qu'il

aime la petite Loïse, maintenant! Comme si Paris manquait de filles

bonnes à aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une

autre! Sans cela, tout irait à merveille...

Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.

--Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai

le bonheur du chevalier, malgré lui, s'il faut. Je l'amènerai à des

pensées plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!

Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de Mesmes.

--Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui

ouvrit.

Henri, après son expédition nocturne, avait passé le reste de la nuit

à se promener et à méditer; la disparition du vieux Pardaillan ne

l'inquiétait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus

mauvais pas.

--Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous

avouerai que je tombe de sommeil.

--Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous avez été attaqué?

--Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort

heureux que je me sois trouvé là...

--Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en voulait, ou à la voiture?

--Je crois bien que c'est à tous les deux.

--Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez

donc, par tous les diables!

--Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui

ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose.

A peine étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de pistolet

a retenti. La voiture file, je me précipite. Et je vois un grand

gaillard qui courait à toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins.

Je me mets entre la voiture et lui.

--Au large! me crie-t-il.

--Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes pressé, l'ami, tâchez de

passer. Moi, je ne bouge plus d'ici.

--Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant

que le gaillard était déterminé et paraissait de première force, je lui

sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout

à coup, il fait un bond de côté. Le coquin m'échappe. Il n'avait pas

peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture...

--Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.

--Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. Je recours derrière

lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais

sans pouvoir mettre la main sur lui...

--Il vous a échappé!

--Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le fleuve.

Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, dès lors,

rassuré.

--Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les ponts. C'est toujours

cela que je saurai. Alors, continua-t-il à haute voix, commence une

longue chasse qui ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons

parcouru l'Université en tous sens. Et, pour en finir, j'ai fini par

acculer le gibier près de la porte Bordet. Voyant qu'il est pris, il

fait face bravement et me présente sa pointe. Là-dessus, je lui sers

ma botte des grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je vous

enseignai jadis?... Et je le cloue du premier coup!... C'est dommage,

car c'était un brave.

--Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu un immense service. Et,

comme ce service n'a rien à voir avec la campagne pour laquelle je vous

ai engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de vous compter deux

cents écus de six livres. Allez vous reposer, mon cher Pardaillan,

allez...

--Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor à bon port?

--Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...

--Ah! M. d'Aspremont?

--Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon compagnon, comme

vous. Tâchez de vous faire de lui un ami.

--On tâchera, monseigneur!

Le vieux routier regagna la chambre où il avait si bien bâillonné Didier

le laquais, et se jeta tout habillé sur son lit.

Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda à Didier qui était

attaché à son service:

--Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain Gillot?

--Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.

--Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?

--C'est la servante qui a soin de l'office.

--Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.

Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car on savait que M. de

Pardaillan était du dernier mieux avec monseigneur. Dix minutes plus

tard, une jeune fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et

malicieuse de petite Parisienne, entra dans la chambre et esquissa une

révérence.

--C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier.

--Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends ces deux écus-là, sur

la cheminée, et va-t'en. Jeannette, tu es une bonne petite fille.

Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en accepta pas

moins le présent qui lui était fait si étrangement et sortit après un

sourire et une révérence.

Cinq minutes après se présentait à son tour un grand benêt de garçon à

tignasse jaune et à sourire niais.

--Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.

--Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire que ta tête me

déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda le vieux routier. Tu es bien

impertinent, mon ami!

--Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant cramoisi, je ne le ferai

plus.

--A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. Va-t'en, et n'oublie

pas que je meurs d'envie de te couper les deux oreilles...

Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien excusable; et

Pardaillan s'endormit paisiblement.

Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, il apprit par

Didier que le maréchal de Damville venait de partir pour le Louvre où le

roi lui faisait l'honneur de le mander.

En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut la pile de deux

cents écus que maître Gille avait fait déposer sur la cheminée pendant

qu'il dormait.

--Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. Cela devient grave

et nous présage une rude campagne.

Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa toilette, puis il

entassa religieusement ses écus dans une ceinture de cuir qu'il portait

autour des reins.

--Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il quand il fut prêt

de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je pas profiter de son absence?...

Allons voir le chevalier mon fils!

Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret du

Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa le front.

--J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière maître Pipeau!

Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge de la

Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir modestement dans un coin et,

toujours avec la même modestie, choisit une table où se dressait un

magnifique couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas encore

arrivées.

--Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer une jeune

servante.

Pardaillan parut très étonné de l'observation et s'installa à la table

en question.

Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver d'un air majestueux

un vieux domestique.

Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry n'était autre que

Lubin, ancien moine placé là pour de mystérieuses besognes auxquelles il

ne comprenait rien, mais dont il profitait pour engraisser de son mieux.

--On vous a dit que la table est retenue! commença Lubin d'une voix

qu'il voulait autoritaire.

--Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.

--Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!

--Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, que vous accueillez

avec une sévérité déplacée les amis de votre patron qui font cent lieues

pour le venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous êtes

outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à l'instant! Et envoyez-moi

votre maître...

Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, dans les cuisines de

la Devinière, le bruit se répandit que M. de Pardaillan était de retour,

et Landry, plus obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du

vieux routier qui s'écria:

--Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je lis la joie sur votre

visage!

--Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec une grimace. Est-ce

que nous vous possédons pour longtemps?

--Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.

--Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette table était retenue?

--Qui doit dîner ici?

--M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry en se rengorgeant. M. le

vicomte traite aujourd'hui trois notables bourgeois qui sont les sieurs

Crucé, Pezou et Kervier.

--Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je laisse la place libre,

fit-il. Seulement, mettez-moi, tout près, dans ce petit cabinet...

--A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.

Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même au dîner de

Pardaillan, celui-ci le retint par un bras, et lui dit:

--Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres écus?

--Si fait! balbutia Landry, méfiant.

--Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien cela peut monter, et

nous serons quittes.

En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture qui rendit un son

argentin.

Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux dîner dans le petit

cabinet, et Pardaillan, ayant fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt

le déranger.

Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan l'appela.

Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata trois choses. La

première, c'est qu'à travers le léger rideau qui couvrait les vitraux

de la porte il pouvait voir tout ce qui se passait dans la salle qui

commençait à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant légèrement

cette porte il entendrait facilement tout ce qui se dirait à la fameuse

table retenue pour M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la

troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs formidables.

En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour bien voir, entrouvrit

la porte pour mieux entendre, et donna une caresse au chien pour se

mettre dans ses bonnes grâces.

A ce moment, comme la salle était presque vide, Pardaillan, à travers

le rideau de la porte vitrée, vit entrer trois personnages. Il reconnut

aussitôt celui qui venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.

Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un geste de contrariété

en paraissant chercher quelqu'un qui ne se trouvait pas là. Les trois

hommes prirent place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un

d'eux dit:

--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, car jamais il ne

manque nos rendez-vous.

--Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas la première fois que

ces gens se réunissent.

--Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était placé face à la porte

d'entrée et tournait le dos au cabinet.

En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea vers les trois

personnages et prit place à la table en disant:

--J'arrive du Louvre... de là, mon retard.

--Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez le petit

roitelet, le maigre Chariot.

--Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis aussi son armurier, et

je viens de lui vendre une arquebuse perfectionnée...

--Et que dit le roi? demanda Orthès.

--Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! Catholiques

et huguenots, mécréants et fidèles serviteurs de l'Eglise doivent se

jurer amitié, fraternité, assistance et affection! Le roi a envoyé un

exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de Navarre! Le

roi veut marier sa soeur à Henri de Béarn! Voilà ce que dit le roi,

messieurs!

--Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons chanter bientôt une autre

litanie!

Crucé reprit alors:

--Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver à l'heure. Ce qui m'a

retardé, c'est que j'ai voulu voir la fin d'une scène étrange qui vient

de se passer en plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder

Damville et Montmorency, et obliger les deux frères ennemis à

s'embrasser; je vous dis que le roitelet est tout à la paix. Mais notre

grand maréchal a tenu bon, à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les

deux frères étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde de

son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris des éclats de voix;

malgré tout, je n'entendais pas grand-chose, lorsque voici la reine

Catherine, la grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre

et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, Anjou, Guise,

Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, et en outre Nancey et ses

gardes que la reine avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se

laisser imposer silence, désigne du doigt un jeune homme qui escortait

Montmorency et l'accuse de félonie, lèse-majesté et violences envers le

duc d'Anjou. Le roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir

le Pardaillan...

--Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.

Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.

--Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle le jeune homme

en question.

--Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le connais: nous devons

nous battre.

--Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! Montmorency a de rudes

compagnons.

--Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il était avec Damville.

Vous avez mal vu, mal compris!

--J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que vous dites prouve

tout simplement qu'il y a deux Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je

connais le mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui a fait

manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, suffit! pour en finir, au

moment où le roi donne l'ordre d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons

tous, Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de Quélus,

qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, profère encore des

insultes, qui, enfin, saute par la fenêtre et disparaît. Maurevert le

tire et le manque... aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses

gardes, d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la recherche

du jeune truand et l'arrêter partout où il se trouvera, et je vous

réponds...

Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du petit cabinet

s'ouvrit brusquement, et les quatre convives effarés virent se dresser

devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait

de sa voix la plus polie:

--Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. Je suis très

pressé...

La table, en effet, faisait obstacle...

--Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.

--Place donc! puisque je vous dis que je suis pressé!

En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment

la table; les flacons culbutèrent, les plats s'entrechoquèrent; au

même instant, pâle de rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait

flamberge au vent et hurlait:

--Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, vous me rendrez raison

de l'insulte!

--Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée mauvaise quand je

suis pressé! Croyez-moi, remettons la chose!

--A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.

--Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte d'Aspremont! Soit

donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serrées, la voix sifflante,

vous allez vous en repentir!

A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan

était blessé à la main, et le sang coulait.

Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa

main devenir pesante; l'épée allait lui échapper... il la saisit de

la main gauche et se rua sur son adversaire par une série de coups

si furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, en quelques

instants, fut acculé au mur après avoir renversé plusieurs tables.

Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux témoins de cette scène

ne virent qu'une série d'éclairs et n'entendirent qu'une série de

froissements précipités. Il y eut un dernier éclair, un froissement,

et on vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; il avait

l'épaule droite traversée de part en part.

Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore rouge, se précipita

au-dehors, fendit la foule et se mit à courir.

Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait ramener au chevalier.

Mais peut-être le chien avait-il éprouvé une instinctive sympathie pour

lui car, s'étant par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur

ses talons.

En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le cabaret du

Marteau-qui-cogne.

--Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le bouge.

Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit un escalier de bois en

criant:

--Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?

--Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais confié!...

--Eh bien?... demanda Catho.

--Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...

--Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n'est pas de

retour encore...

Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était évident que Catho

ne pouvait lui fournir aucun renseignement.

--Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, et de quoi sécher

cette égratignure.

Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant Pardaillan du vin, du

sucre candi, de l'ambre, de la cannelle, du musc et des amandes. Puis,

une infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes diverses.

Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes avaient bouilli était

pour panser la plaie de sa main droite; blessure légère, ce qu'il

constata en remuant les doigts.

Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le musc et les

amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan se mit à fabriquer.

Cependant, il tenait les yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du

regard, et grommelait:

--Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il de ce qui ne le

regarde pas? Que diable allait-il faire au Louvre?...

Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de son hypocras et

commençait à déguster cette boisson compliquée, lorsque Pipeau aboya

joyeusement et s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra

et, apercevant son père:

--Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!

En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le chevalier de

Pardaillan, après un détour ayant constaté que personne n'était à ses

trousses, avait pris le chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda

pas à atteindre.

Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, et commença par le

serrer dans ses bras en lui disant:

--Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a sauvé la vie, et l'a

sauvée sans doute à d'autres personnages...

--Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de quoi vous voulez

parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il avec un sourire, qu'il existe dans

Paris une rue de Béthisy...

--Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais pourquoi la reine

Catherine vous a-t-elle accusé?...

--Sa Majesté me veut mal de mort parce que je n'ai pas voulu tirer

l'épée contre un gentilhomme qui me fait l'honneur d'être mon ami. Vous

le connaissez, c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il

est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir où il venait

rôder sous les fenêtres de deux personnes qui logeaient alors rue

Saint-Denis...

Le maréchal pâlit.

--Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du roi...

--Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première piste que je

vous avais indiquée pour retrouver les deux nobles dames que nous

recherchons.

François de Montmorency, son front dans une main, paraissait méditer sur

cette voie qui s'offrait à ses recherches.

--Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être Anjou... Mon frère

seul est capable d'avoir médité et exécuté cette infamie. C'est à lui

qu'il faut que j'en demande raison...

Et, tendant la main au chevalier:

--Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous êtes exposé à la

colère de ces puissants personnages!

--Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous ai dit que j'avais à

réparer le mal causé jadis par mon père.

--Et vous allez sans doute quitter Paris?

--Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.

--Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...

--Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. Je ne quitterai pas

cette ville, monseigneur.

Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant la physionomie du

chevalier.

--Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce qui est résulté de

votre entrevue avec le maréchal de Damville?

--Mon frère nie! répondit François d'une voix sombre.

--Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...

--Après votre départ, il avait la partie belle pour nier.

--Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut trouver le moyen

d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous pris une décision?

--Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de Mesmes. J'ai laissé

à mon frère trois jours de réflexion suprême. Après quoi, je le tuerai

ou il me tuera...

Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles prouva au chevalier

que rien ne pourrait le faire changer d'idée.

François de Montmorency reprit alors:

--Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, jusqu'au jour où il

n'y aura plus danger pour vous à sortir d'ici.

--Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté l'hospitalité d'une

personne qui m'est chère.

Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse chez qui le jeune

homme comptait se réfugier, et n'insista pas. Seulement, il demanda:

--Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai besoin de vous?

--Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou j'enverrai quelqu'un

qui a toute ma confiance. Mais, si une complication survenait, on me

trouvera à l'auberge du Marteau-qui-cogne.

Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, qui le serra dans

ses bras.

Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de ce pas tranquille

et fier qui lui était habituel. Il se disait qu'au cas où on le

chercherait, la meilleure manière d'attirer l'attention et de se faire

arrêter était de se mettre à courir.

Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne voyant rien

de suspect dans les rues paisibles, il s'abandonna peu à peu à ses

rêveries. Le malheur est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien

autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de Maurevert contre

lequel il faillit se cogner.

La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du Louvre.

Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même temps son chemin qui

le conduisait au Marteau-qui-cogne et son rêve qui le conduisait aux

pieds de Loïse. Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à ce

moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s'enfonça

dans la boutique obscure d'un fripier. Lorsque Tardaillan fut passé,

Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini,

se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit à courir. A ce

moment arrivèrent Quélus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait

rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu'il venait de faire

et s'élança à la poursuite de Pardaillan.

Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.

Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, où se trouvait le

cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit soudain derrière lui le bruit

de pas nombreux et précipités. S'étant retourné, il vit une bande

composée d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient Quélus et

Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert.

Pardaillan allongea le pas.

--Arrête, arrête! hurla Maurevert.

--Au nom du roi! hurla le sergent.

Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une allure plus rapide.

Son intention était de passer devant le cabaret sans s'y arrêter, et

d'aller se perdre dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable

lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la place de Grève.

Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité de la rue

Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du guet.

Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à la racine de ses

cheveux. Comme il hésitait pour savoir s'il essaierait de foncer sur

l'ennemi qui était devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.

--Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon père est là!...

Et il se jeta dans le cabaret en criant:

--Alerte! Je suis poursuivi...

Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup d'oeil le

convainquit de la gravité de la situation.

Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier l'affaire

d'un instant.

A la même seconde, des coups violents furent frappés.

--Ouvrez, hurlait-on.

--Barricadons! fit le vieux Pardaillan.

Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, devant la porte.

Du dehors, les coups devenaient plus furieux.

--Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier reconnut pour

être celle de Maurevert.

--Catho! Catho! appela le routier.

La grosse Catho était là, qui assistait sans trop d'émotion à la

bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque émotion, ce fut plutôt

à la pensée que ce jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené

par les gens du roi.

--Me voici, monsieur, dit-elle.

--Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous?

--Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.

--Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela.

Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille de son fils:--Si

elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide!

--Que t'arrive-t-il? reprit le routier.

--Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute une histoire assez

longue.

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 59 / 80 题