COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT UNE FOIS ENCORE À M. DE
PARDAILLAN PÈRE
Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts. Ils s'étaient bel
et bien tirés de la fournaise, en passant par le trou fait à la pioche.
Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de grenier où le voisin
serrait ses sacs de grains pour les volailles qu'il nourrissait. Ce
grenier était fermé d'une vieille porte dont on fit sauter la serrure.
Alors, ils se précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la
cuisine.
Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; mais, par là, on
aboutissait à la rue, c'est-à-dire en plein traquenard. D'autre part,
elle donnait sur une cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient
occupés par des poulaillers. Les murs de clôture étaient assez élevés.
Mais il était facile de les franchir en montant sur le toit d'un
poulailler.
Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet. Il tendit la
main à Catho, qui en un instant le rejoignit; puis ce fut le tour du
vieux Pardaillan. De là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une
fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser tomber.
Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher.
--Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho.
--Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir?
--Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer.
Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être avec quelque
ingratitude, voulut intervenir.
--Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, et elle aussi:
une bonne corde pour tous les trois! La truanderie est à deux pas; que
Catho s'y réfugie. Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous
verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te paraît pas
juste?
--Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans un sou!
--Tends ton tablier!
Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan dégrafa sa
ceinture de cuir et, non sans un soupir d'adieu, en versa le contenu
intégralement dans le tablier.
--Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria Catho.
--Plus de six cents, ma fille!
--C'est plus que ne valait le taudis!...
--Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, et tu nous
aideras peut-être un jour à la brûler aussi. Seulement, ne l'appelle
plus l'Auberge du Marteau qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts
qui parlent! Adieu...
--Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de ne rien pouvoir
joindre aux écus de monsieur mon père...
--Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, monsieur le chevalier!
s'écria vivement Catho.
Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...
Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur sur les deux joues,
ce qui était plus que Catho demandait.
Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement, franchirent la porte du
jardin et se trouvèrent dans une ruelle.
M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à longer vivement la
ruelle et aboutit à la rue du Roi de Sicile; de là, tournant à droite,
les deux hommes tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du
Paris d'alors.
--Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant, dit le routier. Elles
me paraissent quelque peu embrouillées.
--Elles me semblent fort claires, à moi! dit le chevalier. Nous sommes
tous deux en état de rébellion flagrante.
--Que dirais-tu d'une petite promenade hors Paris?
Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant pas la peine
de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine remplie de bourgeois, de
passants, de marchands, les cachait: ils étaient perdus dans la foule
assez nombreuse des piétons.
--Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible de quitter Paris en
ce moment.
--Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons pendus? ou écartelés?
ou roués vifs?...
--Non, père, je vous supplie de partir... Quant à moi, il faut que je
reste... Mais que se passe-t-il là?
En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux Pardaillan l'arrêta
par le bras.
--Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous? Vous ne voulez
vous défier ni des hommes, ni des femmes, ni de votre coeur?
Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu des hommes m'oblige à
les mépriser presque tous; je crains les femmes; et, quant à mon coeur,
je le maudis pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez donc bien
que je suis vos avis...
En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha à l'étreinte
de son père. Le vieux routier demeura un instant stupéfait.
--Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. Je crois qu'il
finira sur l'échafaud et il ne me restera que la ressource de l'y
accompagner! Allons!...
Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement qui obstruait la
rue Saint-Antoine.
A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique d'un marchand de
simples et herbes desséchées dont l'enseigne était vouée--au grand
Hippocrate, ledit marchand avait depuis longtemps fait creuser une
niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette en bois peint
figurant un vénérable vieillard habillé à la grecque, possesseur d'une
belle barbe, et qui n'était autre que le grand Hippocrate en personne.
Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité. Le grand
Hippocrate était devenu peu à peu et tout doucement le grand saint
Antoine.
Or, de même que sur une foule de points dans Paris, de zélés serviteurs
de l'Eglise avaient installé au-dessous de la niche, devant la porte
de la boutique, une table sur laquelle ils avaient placé une corbeille
destinée à recevoir les dons des fidèles à saint Antoine. Ceux qui
étaient riches mettaient un denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres
jetaient un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans la corbeille
du pain, des légumes pour la soupe de saint Antoine, et ceux qui
n'avaient rien du tout faisaient une croix et une prière.
Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs des couvents venaient
recueillir le contenu de la corbeille.
Cela dit, on comprendra l'indignation publique lorsqu'un bourgeois étant
venu à passer refusa formellement de déposer aucune aumône.
--Saluez au moins le grand saint Antoine, lui cria-t-on.
--Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!
Là-dessus, on cria au blasphème.
--Mort au huguenot!
--Mort au parpaillot!
A ce moment passa une litière traînée par un cheval blanc, et dans
laquelle se trouvait une jeune femme à l'oeil doux, au visage expressif.
La litière fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune femme
écarta les rideaux pour voir ce qui se passait. A peine eut-elle aperçu
le bourgeois que l'on malmenait qu'elle s'écria:
--Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite ainsi!
Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous ses efforts pour se
rapprocher de la litière.
--Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis que c'est le savant
Ramus!...
La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette femme prenait le
parti du--huguenot et, ayant remarqué que la litière ne portait pas
d'armoiries, preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il n'y
avait pas de ménagement à garder pour elle, cria tout d'une voix:
--A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous deux!
La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule qui, jusque-là,
s'était plutôt amusée, devint tout à coup furieuse, s'exalta de ses
propres clameurs; en quelques instants, la situation devint menaçante
pour la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de détresse. Ramus,
le visage ensanglanté, s'accrochait désespérément aux rideaux de la
litière.
--Place! place! hurla tout à coup une voix éclatante.
Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée à travers la foule,
écarter les plus enragés à coups de poing, arriver à la litière, et là,
tirant une longue rapière, en porter des coups furieux aux assaillants
les plus rapprochés.
Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan--car c'était lui.
La jeune femme, voyant le secours inespéré qui lui arrivait, reprit
courage et tendit la main au vieux Ramus, qui se hissa dans la litière
en murmurant:
--Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié qu'un peuple
en vienne à de si terribles méchancetés...
La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à jeter des hurlements
féroces, mais la flamboyante Giboulée décrivait de si rapides cercles
avec sa pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.
Cependant les plus furieux allaient se ruer dans un assaut désespéré,
lorsque des cris de douleur retentirent sur les derniers rangs de la
foule qui se dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan
père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait si bien de sa rapière
qu'en quelques instants il eut pris place près de la litière, de l'autre
côté de son fils.
Avec une pareille escorte, la litière se trouva assez protégée pour
avancer rapidement.
Et comme, en somme, on ne savait pas trop de quoi il s'agissait, la
foule s'arrêta, se contentant de menacer du poing les deux sauveurs qui,
cent pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau.
Pardaillan père, une fois le danger passé, avait rejoint Pardaillan fils
en grommelant:
--De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?...
Le chevalier ne répondit pas: il était tout à l'émotion qui lui venait
en s'apercevant que la litière suivait exactement le chemin qu'il avait
pris le jour où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention bien
arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse!
Et que devint cette émotion lorsque la litière entra dans la rue des
Barrés!...
Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus fort que jamais
lorsque la litière s'arrêta devant la maison où il avait vu entrer
Jeanne de Piennes!...
Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la jeune femme qui
sauta légèrement à terre.
--Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon père, Il faut que
vous vous reposiez quelque peu.
--Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui ne paraissait pas trop
ému de ce qui venait de lui arriver; et j'aurai grand plaisir à me
reposer en votre société.
Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, le savant entra dans la
maison. Alors la jeune femme se tourna vers le chevalier et son père.
--Entrez, dit-elle avec une tendre autorité.
Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité de connaître cette
maison où était entrée la mère de Loïse l'emporta.
L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie. Ils pénétrèrent
dans une salle à manger, et la dame ordonna à une servante d'apporter
des rafraîchissements.
--Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. Me ferez-vous
la grâce de me dire à qui je dois d'être en vie?
Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier lui marcha sur le
pied et se hâta de répondre:
--Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des années du roi, et
mon jeune camarade que voici et qui est gentilhomme s'appelle M. de La
Rochette.
Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en termes émus et voulut leur
faire promettre de la revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas
s'engager.
--Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle avoir avec la dame
que nous quittons? se demandait le chevalier.
--Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé notre vie pour ces
inconnus! dit le vieux routier. Sans compter qu'un peu plus, vous alliez
dire votre nom, alors que nous devons nous cacher... nous défier de
Paris tout entier!
--Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme qui nous doit la vie
serait capable de nous trahir?
--Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce moment.
Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi Charles IX, qui,
comme toujours, vint seul et secrètement.
Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la veille et ajouta:
--Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour moi, vous récompenserez
ce vieux sergent qui se nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave,
M. de La Rochette.
--Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie.
Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, ancien sergent, et un
gentilhomme nommé de La Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils
seraient trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre la main
ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le roi en fut très contrarié, et son
grand prévôt tomba en disgrâce.