plutôt c’était la méchante moi dépitée du départ de son amie. Dites-moi
que vous avez oublié...
--Je ne veux pas oublier que c’était à mon sujet que la généreuse Mary
devenait égoïste et discourtoise...»
La paix fut scellée dans un sourire et la femme du gouverneur fut la
première à faciliter à son amie son prompt départ.
Ce ne fut pas sans une véritable surprise que Mme Ternant et sa fille
apprirent qu’une étrangère paraissant de grande naissance et venant de
Madras demandait à leur parler. Et quelle ne fut pas leur joie en
entendant des lèvres de la jeune femme les bonnes nouvelles que cette
dernière leur apportait!
Elles ne se lassaient pas de l’interroger, se faisant à satiété répéter
les paroles de l’absent, essayant d’après les descriptions de lady
Stanhope de se le représenter.
«Comment est-il grand maintenant?» interrogeait Mme Ternant.
En souriant, la jeune femme se levait, mettait sa petite main au-dessus
de sa tête et disait:
«Comme _ça_.»
Et la mère se récriait:
«C’est impossible, madame, quand il est parti il était de ma taille.
--Mais il y a trois ans, maman», faisait remarquer Anne, qui n’était pas
moins joyeuse que sa mère.
Cependant il y avait un nom que la jeune fille aurait bien voulu
prononcer; elle n’osait pas.
Heureusement, lady Stanhope prévint son désir.
«J’oubliais que j’étais également chargée de toutes sortes de
compliments et de souvenirs pour vous, madame, et pour mademoiselle
Anne, de la part d’un jeune officier de votre connaissance, M. Jacques
de Clavaillan.»
La jeune fille rougit de plaisir. C’était plus qu’il ne lui en fallait
pour lui faire prendre patience et pour la rendre heureuse jusqu’au
retour de son frère et de son fiancé.
En partant, la jeune femme comptait, sitôt sa commission faite, prendre
le chemin du retour, mais voilà qu’avec sa nature fantasque, elle se
prit d’affection pour les deux Françaises, qui de leur côté se mirent
bien vite à chérir celle qui n’avait pas hésité à quitter ses amis et sa
luxueuse installation de Madras, pour venir presque dans les montagnes,
dans un pauvre petit pays perdu, trouver deux étrangères afin de leur
parler de l’absent aimé.
Aussi un mois s’écoula presque et lady Stanhope n’avait pas encore songé
à quitter Ootacamund. Ce fut une lettre de son amie, lettre à la vérité
un peu acrimonieuse, qui vint la décider.
Elle répondit aussitôt en s’excusant et en faisant de si gentilles
protestations de repentir que lady Blackwood sans rancune prépara une
grande soirée pour le retour de l’enfant prodigue...
C’est ainsi qu’à minuit moins cinq minutes on attendait encore dans le
palais de Madras l’apparition de la capricieuse jeune femme.
Enfin, comme l’heure fatidique sonnait à toutes les horloges, lady
Blackwood, qui avait disparu depuis un instant, se montra tout à coup
donnant le bras à son amie.
Certes, c’était là une charmante façon de la présenter, mais peut-être
bien y entrait-il un peu de coquetterie de la part de la jolie
patricienne.
Si le rapprochement d’une vilaine figure fait quelquefois mieux
ressortir un beau visage, rien sûrement ne met plus en valeur une jolie
femme, surtout comme en cette occasion, lorsque l’une est blonde, ce qui
était le cas de lady Blackwood, et l’autre brune comme lady Stanhope.
Ce fut par le plus flatteur des murmures qu’on accueillit les deux
jeunes femmes, et l’encens d’admiration qui montait vers elles et
qu’elles respiraient avec délices ne contribuait pas pour peu de chose
au rayonnement de leur beauté.
Les yeux brillants, les lèvres souriantes, le teint animé, elles se
sentaient pleines de reconnaissance et d’affection l’une pour l’autre et
répondaient par des rires joyeux ou des reparties malicieuses aux
compliments qui leur étaient adressés de tous côtés.
Cependant il leur fallut se séparer: lady Blackwood, appelée par ses
devoirs de maîtresse de maison, dut abandonner son amie qui fut bientôt
entourée d’un groupe d’officiers désireux d’entendre de sa jolie bouche
le récit de ses aventures. Elle ne se fit pas prier, du reste, et
raconta comment, embarquée sur un convoi à destination de Madras, elle
fut capturée par la petite escadre de Surcouf.
«Bah! fit quelqu’un, il avait beau jeu, cet intrépide Surcouf! Et il ne
me semble ni difficile, ni dangereux de prendre quelques vaisseaux sans
défense, alors qu’on est soi-même fortement armé.
--Surcouf ne se contente pas de s’emparer des vaisseaux de simple
transport et j’ai pu assister à la prise de trois de nos navires de
guerre anglais», répondit la jeune femme.
Il y eut dans l’assistance un sourd murmure de rage impuissante, et,
comme on allait presser lady Stanhope de questions, on vint prévenir que
le feu d’artifice était prêt à être tiré.
Tout le monde se dirigea vers le jardin et se rangea autour d’un assez
vaste espace réservé aux artifices.
Et bientôt la nuit sereine s’illumina des plus vives clartés.
D’innombrables fusées éclatèrent avec un crépitement de fusillade, des
soleils jetèrent leur lumière d’or et des roues firent de grandes
traînées lumineuses.
Il y eut de tout jusqu’aux plus simples «pouldjerries» indiennes.
On appelle «pouldjerries» des pots de terre remplis de poudre
inflammable et criblés de trous. Le feu étant mis à la poudre, celle-ci
fuse de toutes parts et produit un assez brillant effet.
Le feu d’artifice terminé, on rentra dans les salons où la partie
artistique de la soirée allait commencer.
C’était en effet le moment de mettre en valeur ses talents personnels.
La musique fit naturellement tous les frais. Il y eut des morceaux de
chant pour la plupart fort bien exécutés et d’innombrables morceaux de
guitare et de harpe.
Ces deux instruments, les plus gracieux qu’une femme puisse manier,
étaient en pleine vogue.
On jouait de la harpe comme on devait jouer plus tard du piano,
c’est-à-dire avec fureur.
Seulement, à l’encontre du piano où en général les auditeurs ne voient
que le dos de l’exécutant, la harpiste fait face au public et, qu’elle
joue assise ou debout, peut faire valoir les avantages d’une jolie
taille.
Le bras et la main y sont également en valeur, ainsi que le pied qui
fait manœuvrer la pédale.
Lady Stanhope y était de première force et c’était vraiment un exquis
spectacle que celui de cette radieuse jeune femme, habillée de cette
longue robe fourreau, à la taille très haute, appelée «robe empire»,
pinçant les cordes de ce bel instrument doré de forme si élégante.
On l’applaudit aussi avec fureur.
Elle avait repris sa place, plus entourée que jamais.
On voulait la suite de l’histoire.
«Je vous ai dit, continua-t-elle, comment, capturées par Surcouf, nous
avions été galamment installées par lui dans l’une des petites îles de
l’archipel des Maldives. Nous allions reprendre notre route, après une
nuit de repos, lorsque l’on nous signala trois nouvelles voiles à
l’horizon, et bientôt, à la distance d’un mille, nous pouvions
reconnaître le pavillon anglais.
«Surcouf l’avait déjà vu et, nous laissant un peu en arrière, il fonce
sur nos compatriotes. Il était à bord du _Revenant_, et suivi de près
par la _Sainte-Anne_, capitaine de Clavaillan, et enfin par la
_Confiance_.
«Les nôtres étaient la corvette _Eagle_, capitaine George Blackford, la
frégate le _Kent_ montée par le commodore John Harris et enfin une autre
corvette _Queen Elisabeth_.»
A ce moment, lady Stanhope fut interrompue.
La vieille lady qui s’était fait répéter les noms des marins s’avança
vivement.
«N’avez-vous pas nommé, madame, George Blackford?
--Oui, madame.
--Et que lui est-il arrivé?
--George Blackford est mort.
--Ah! fit la lady avec un soupir. C’était mon cousin.» Elle s’éloigna
sur ces mots, mais comme elle n’était que médiocrement affectée, elle
revint afin d’entendre la suite.
«George Blackford, continua lady Stanhope, est mort d’une singulière
façon. Comme il jetait son nom dans la mêlée, M. de Clavaillan attacha
un flot de rubans jaunes à son épée et, après avoir salué, lui cria:
«J’ai l’honneur, monsieur, de vous remettre ce souvenir que m’a confié
pour vous, une de vos _parentes_.»
«Et l’épée et les rubans disparurent dans le corps du malheureux qui
tomba mort.
--Ah! fit encore la vieille dame, il eût mieux fait de les garder.
--Et vous, madame, fit lady Stanhope, vous eussiez mieux fait de ne pas
les lui confier.
--C’est égal! fit un jeune officier, ces marins français conservent de
la galanterie même en vous envoyant dans l’autre monde. Avouez,
messieurs, que voilà un joli trait de féroce courtoisie.»
Il passa un petit frisson dans l’assistance, puis un tout jeune homme,
affectant un air gouailleur, demanda:
«Enfin, madame, puisque vous les avez vus, ces héros invincibles,
dites-nous un peu comment ils sont de leur personne.
--Je ne vous parlerai pas de M. de Clavaillan, répondit la jeune femme,
puisque beaucoup d’entre vous le connaissent.
--Hélas! soupira lady Blackwood qui s’était approchée, n’est-ce pas, en
effet, au milieu d’une fête donnée en son honneur qu’il s’est enfui?
--Mais Surcouf?... ce fameux Surcouf?» interrogèrent à la fois plusieurs
voix.
La jeune femme se leva et, après avoir parcouru d’un regard circulaire
le groupe d’uniformes qui l’entourait, elle prononça avec un sourire
destiné à atténuer sa déclaration:
«Vous êtes très bien, messieurs, dans la marine de Sa Majesté, mais
cependant aucun de vous n’est aussi bien que Surcouf.»
Il y eut un mouvement de dépit.
Sans s’en inquiéter, avec cette désinvolture propre aux jolies femmes
qui savent très bien que, quoi qu’elles disent ou fassent, elles peuvent
compter sur l’impunité, lady Stanhope affirma:
«Surcouf, messieurs, est admirablement beau.»
Personne ne releva cette phrase et la question tomba d’elle-même sans
qu’on s’avisât de demander de plus amples renseignements.
Il y eut même un instant de gêne, une sorte de courant froid qui
parcourut l’assistance. On en voulait un peu à la jeune femme de son
enthousiasme, et quelques-unes pensaient même que, pour une Anglaise,
elle manquait certainement de patriotisme.
Heureusement, l’annonce du souper vint faire diversion, et, malgré la
faveur qu’elle ne cachait pas pour des ennemis, bien des bras
s’arrondirent devant lady Stanhope pour solliciter l’honneur de la
conduire à la table.
Embarrassée, elle riait de son joli rire d’enfant, disant avec une
petite mine comique d’impuissance:
«Je ne puis pourtant pas vous donner le bras à tous!»
Mais, pardonnée maintenant, grâce à son amabilité, elle fut bientôt
tirée d’affaire par l’arrivée du gouverneur en personne, qui venait la
chercher. On s’inclina et on la suivit joyeusement; tout le monde était
content de ce dénouement.
Le couvert était mis dans une grande véranda toute garnie de fleurs et
de feuillage.
Le coup d’œil de cette réunion dans laquelle les plus brillants
uniformes alternaient avec les couleurs chatoyantes des robes de femmes,
où l’or des galons se mêlait aux feux des diamants et à l’éclat plus
doux des pierres, était vraiment d’un magnifique effet.
Les plats les plus recherchés, les boissons les plus capiteuses furent
servis par une véritable armée de domestiques.
Bientôt, sous l’effet du champagne, les langues se délièrent et les
nouvelles les plus diverses circulèrent autour de la table.
Presque partout on parlait de la France et de son empereur.
«Quel homme étonnant et quel admirable génie! s’écriait lady Stanhope,
qui ne ménageait jamais les termes pour exprimer son admiration.
--C’est un ambitieux extravagant, dit un vieux général.
--L’ambition est permise quand elle sert à l’illustration et à la
grandeur de son pays, fit encore la bouillante jeune femme.
--L’ambition n’excuse jamais certaines fautes.
--Et quelles fautes a-t-il donc commises?
--C’est un usurpateur. Il n’a travaillé que pour lui. Son devoir était
de soumettre ses exploits à son gouvernement.
--Un tel homme n’était pas fait pour obéir. Il lui fallait toute la
liberté d’action. Son gouvernement ne l’aurait peut-être pas compris.
--Il perd son pays.
--Non, il le fait grand.
--Savez-vous que c’est encore une victoire, une victoire éclatante qu’il
vient de remporter à Friedland. Les Russes sont battus.
--L’Europe se lassera.
--Il lui tiendra tête.
--En vérité, Lily, interrompit lady Blackwood qui craignait que le
caractère enthousiaste de son amie la fît aller trop loin; en vérité, M.
Bonaparte n’a pas de plus chaud partisan que vous.»
La jeune femme comprit l’intention de son amie.
«Chère, déclara-t-elle, comme fervente Anglaise je hais l’empereur des
Français; comme femme, je rends toujours hommage à ce qui est grand et
fort.»
On applaudit bruyamment à cette déclaration.
Puis, le sujet un moment écarté revint plus brûlant sur le tapis.
«On dit, reprit le vieux général qui avait parlé tout à l’heure, que
l’intention de l’empereur serait de s’emparer de l’Espagne.»
Il y eut une explosion générale.
«C’est impossible! Il n’oserait! Et dans quel but?
--Sait-on où s’arrêtera la soif de conquête de cet homme? On laisse même
entendre qu’il voudrait placer son frère sur le trône d’Espagne.
--Le roi de Naples?
--Le roi de Naples.
--Bah! les Espagnols sont braves, il ne les vaincra pas facilement. Et
puis, ils sont servis par leur terre elle-même. Je crois qu’il y
laissera bien des hommes.
--Nous-mêmes, du reste, nous aiderons l’Espagne.
--L’Angleterre a-t-elle donc peur, messieurs? interrogea lady Stanhope.
--Madame, cet homme est un danger pour toute l’Europe, et il est du
devoir de l’Angleterre de le combattre par tous les moyens.
--Sauf les moyens déloyaux, toutefois?
--Même ceux-là, reprit avec une énergie farouche le vieux général.
--Oh! général, s’écria la jeune femme, autant que j’aime mon pays, je ne
puis souscrire à une telle politique.
--La morale d’un pays, madame, n’est pas la même que la morale
individuelle.
«Une nation doit être grande et forte d’abord. Elle voit ensuite à être
juste.»
Lady Stanhope n’eut pas le loisir de répondre: une nouvelle courait
autour de la salle et paraissait être fort commentée.
«Qu’y a-t-il? interrogea lady Blackwood.
--Il paraît, milady, répondit un jeune officier, que sir Willesley est
rappelé de l’Inde.
--Le frère du marquis de Willesley, le gouverneur général?
--Lui-même en personne. On dit beaucoup de choses sur son caractère, et
Sa Majesté aurait en lui grande confiance.
--Que dit-on?
--On dit que c’est un homme d’une grande rigidité, impassible,
méthodique, aussi dur pour lui-même que pour les autres.
--Et cette nouvelle pourrait-elle avoir une corrélation avec ce que nous
disions tout à l’heure?
--Sans doute, milady.
«Peut-être est-ce à lui que l’on va confier le commandement des troupes
en Espagne.
--Peut-être, prononça sourdement le vieux général, que c’est là la
pierre d’achoppement qui va faire tomber les géants français.»
La conversation était devenue si grave que la charmante maîtresse de
maison, un peu inquiète pour l’entrain de sa soirée, hâta la fin du
souper, afin de changer le cours des idées.
Quelques instants après, la même salle, dégagée de la table et des
desserts qui la garnissaient, devenait un merveilleux salon de danse où
tourbillonnaient à l’envie officiers et ladies.
On dansa au son d’un orchestre invisible composé de harpes, de guitares,
de violons et de pianos.
Tout à coup, lady Stanhope, avec cette mobilité d’impression qui en
faisait une créature fantasque, décevante à l’excès, mais toujours
charmante, déclara qu’elle voulait faire danser toute seule, sans le
secours des musiciens.
On traîna tout aussitôt un piano, et, avec un brio extraordinaire,
pendant près d’une heure, les couples tournèrent aux accords de son
instrument.
Ils s’arrêtaient parfois pour écouter et savourer son jeu de musicienne
consommée.
Plusieurs fois, lady Blackwood était venue la prier de ne pas se
fatiguer; en riant, elle l’avait renvoyée, prétendant qu’en cas de
besoin elle était sûre maintenant de pouvoir gagner sa vie.
Puis, toujours généreuse, elle avait prié qu’on s’occupât des musiciens,
déclarant qu’elle entendait qu’ils profitassent tout à fait de ce petit
repos.
Enfin, comme elle n’était pas habituée à semblable exercice, elle finit
par être lasse, et, faisant tourner vivement le tabouret:
«Qui veut me remplacer?» cria-t-elle gaiement.
Personne ne s’en souciait, et le bal reprit avec l’orchestre.
«Ouf! fit-elle, ceci me remet en mémoire mes pauvres pianos.
--Quels pianos, Lily? demanda lady Blackwood.
--Ah! Mary, que je suis donc maladroite, je me suis vendue. Ou plutôt,
non, je n’ai encore rien dit; oubliez, Mary, et peut-être qu’un jour
vous aurez la clef du mystère.»
Mais ce mot de mystère même n’était pas fait pour calmer la curiosité de
la jeune femme.
«Je vous prie, Lily, puisque vous avez commencé, achevez la confidence.
C’est toujours si amusant, ce que vous avez à dire.»
Lady Stanhope sourit, prise par son côté faible, mais résolue cependant
à lutter un peu.
«Non Mary, n’insistez pas, vous me priveriez d’un grand plaisir.
--Et moi, chère, vous serez cause que je vais dépérir, tant une
curiosité rentrée me rend malade.»
Ceux qui entouraient les deux amies se joignirent à lady Blackwood pour
la supplier de parler.
«Même si c’est pour détruire une surprise?
--Oui, oui, oui, cria-t-on.
--Même si cette surprise vous était destinée, Mary?»
Cette dernière hésita. Cependant le désir de savoir fut le plus fort.
«Même si cette surprise m’était destinée.
--Eh bien! tant pis pour vous, s’écria vivement la jeune femme.
Seulement, je vous préviens qu’il nous faut revenir à Surcouf.
--Revenons à Surcouf, fit-on en chœur.
--Voilà donc de quoi il s’agit: je sais combien vous aimez le piano; je
sais, d’autre part, qu’il ne vous est pas facile d’en avoir un
véritablement bon ici, et je vous avais promis de vous en apporter un.
Aussi, quelque temps avant mon départ d’Angleterre, je me suis offert un
petit voyage en France pour aller en essayer.
«Ah! chère, vous n’imaginez pas avec quelle perfection ces Français
construisent ces instruments. J’en ai vu des quantités, et, dans chaque
magasin, j’avais envie de les acheter tous. Je n’en ai rien fait,
rassurez-vous. Cependant, un jour, j’en trouvai deux meilleurs encore
que les autres et je me les fis réserver... L’un vous était destiné,
l’autre était pour moi.»
Lady Blackwood sauta au cou de son amie:
«Oh! Lily, que c’est gentil à vous d’avoir mis tant de zèle pour me
faire un tel plaisir! Mais quelle difficulté pour les transporter!
Vraiment, rien ne vous arrête et comme je vous reconnais bien là.
--Hélas! Mary, ne me remerciez pas encore. Je ne sais si je pourrai
jamais vous donner ce souvenir.
--Pourquoi donc?
--Parce que je n’ai plus les pianos. Vous parliez de difficultés; je
croyais les avoir toutes prévues. Les pianos, d’immenses pianos à queue,
avaient voyagé emmaillotés de couvertures comme des petits enfants, et
j’allais moi-même m’assurer de leur bon état de temps à autre. Tout
allait pour le mieux et j’avais lieu d’espérer qu’ils n’avaient éprouvé
aucun mal, lorsque, ayant été capturés par Surcouf, toute la cargaison
du convoi est tombée entre ses mains.
--Ah! ma pauvre Lily, s’écria la femme du gouverneur tout à fait
chagrine; je ne vous en remercie pas moins, mais, hélas! c’en est fait
de votre piano comme du mien.
--Non, j’espère encore les avoir.
--Comment cela?
--Surcouf, qui a vu ma peine, en a eu grand’pitié, et de sa rude voix de
marin habituée aux commandements, qu’il a adoucie pour moi, il m’a dit:
«Madame, je vous donne ma parole d’honneur que je ferai tout mon
possible pour avoir vos pianos et j’irai en personne vous les rapporter.
--C’est justement, s’écria lady Blackwood, ce que j’avais prié M. de
Clavaillan de lui dire.»
Il y eut sur toutes les lèvres un sourire d’incrédulité et même quelques
rires vite réprimés, puis quelqu’un se hasarda à prononcer:
«Ah! madame, il vaut mieux pour vous ne plus penser à vos pianos, car la
parole d’un corsaire ne peut avoir aucune valeur.
--Et moi, messieurs, j’estime que la parole de Surcouf vaut celle du
plus fier gentilhomme d’entre vous. Je garde donc la conviction que ce
corsaire, à moins d’impossibilité de sa part, me rendra mes pianos.
--Je veux aussi en garder l’espoir,» dit lady Blackwood avec un soupir
de regret.
CHAPITRE XVI
PAROLE DE CORSAIRE
A ce moment une grande rumeur venant du jardin se fit entendre. On était
venu annoncer que trois nouveaux navires étaient en vue et
s’approchaient à toutes voiles de la terre.
«Sont-ce des navires de guerre?» demanda le gouverneur.
On ne sut pas lui répondre, car on ne pouvait encore distinguer ni leur
forme, ni leur nationalité.
«Si nous allions jusqu’au port? proposa lady Stanhope.
--C’est cela, allons jusqu’au port», appuyèrent les autres jeunes femmes
qui ne demandaient qu’à satisfaire leur curiosité.
Malgré les objections que firent pour la forme les invités masculins,
tout aussi désireux que le clan féminin de savoir ce qui en était, il y
eut une véritable poussée vers le vestiaire.
Et bientôt toutes les jolies têtes, toutes les épaules frissonnantes,
disparurent sous des mantes, des capuchons, des mantilles, et en
procession lady Stanhope en tête, les invités du gouverneur, ravis de
cet incident original, prirent le chemin du port.
L’aube, qui se levait à peine, enveloppait d’une teinte indécise ce
défilé d’un nouveau genre. Et quand on fut arrivé, on put distinguer
parfaitement, à quelques milles à peine, trois navires immobiles qui
découpaient, dans l’azur très pâle du ciel, la silhouette fine de leur
coque et de leurs voiles qu’une manœuvre amenait doucement.
«Ce sont les navires de Surcouf! s’écria lady Stanhope avec étonnement.
--En êtes-vous sûre, milady? demanda le gouverneur.
--Certes. Je les reconnais parfaitement maintenant. Celui du milieu est
le _Revenant_, à droite, c’est la _Sainte-Anne_, à gauche, la
_Confiance_.
--Pourquoi viennent-ils à Madras? demanda quelqu’un.
--Surcouf, sans nul doute, veut profiter de la suspension d’armes, afin
de communiquer avec la terre.
--En effet, ils ont arboré le drapeau blanc.
--Cependant ils restent à une distance respectable.
--C’est qu’ils ne peuvent avancer plus avant, Madras a une défense
naturelle. Son rivage est entouré de fonds changeants dans lesquels un
navire d’un certain tonnage ne peut s’aventurer sans danger. Et Surcouf,
en marin consommé n’ignore pas cette particularité.»
Tandis qu’on causait sur le port et que les invités du gouverneur
faisaient mille suppositions sur cette arrivée intempestive du fameux
corsaire, il se faisait à bord des navires un mouvement inusité que l’on
pouvait discerner du rivage.
Les matelots semblaient amener sur le pont deux colis énormes, puis on
vit les poulies attachées au flanc du navire, et bientôt deux canots
furent mis à la mer.
Ce fut ensuite le tour d’un grand canot plat, sorte de chaland, à bords
élevés pour empêcher les petites vagues du large de pénétrer à
l’intérieur.
Puis ce chaland, amené contre le flanc du navire, y fut solidement
maintenu, tandis qu’au-dessus les poulies faisaient glisser les deux
gros colis.
Quand le chargement parut fini, les deux canots attelés au chaland
prirent le chemin du rivage.
Et parmi l’élégante réunion qui assistait à cet étrange débarquement, la
curiosité était montée au plus haut degré.
«Qu’est-ce que cela veut dire?» se demandait-on de proche en proche.
Le gouverneur paraissait même un peu inquiet. Est-ce que cette arrivée
des Français traînant à leur suite ce chaland mystérieux ne cachait pas
quelque piège? On les savait d’un esprit fertile en ruses, et on
connaissait la haine profonde de Surcouf pour tout ce qui était anglais.
Allait-il donc profiter de cette suspension d’armes, de la facilité avec
laquelle il entrait dans le port pour préparer quelque surprise
désastreuse, et cela au mépris de toutes les lois de la guerre?
Il ne fut pas maître de son trouble et laissa échapper quelques paroles
qui dévoilèrent ses craintes.
Lady Stanhope s’en émut aussitôt, en relevant courageusement son
observation.
«Eh! quoi, monsieur, soupçonneriez-vous ces hommes d’un tel acte de
déloyauté?