Il était trois heures de l’après-midi. Vers six heures du soir, les

vaisseaux accostèrent l’îlot afin d’y procéder à l’enterrement des morts

et à l’installation à terre, pour quelques jours, des blessés le plus

gravement atteints.

Au nombre de ceux-ci se trouvait le commodore John Harris.

Le Malouin veilla sur lui avec le soin d’un père pour son enfant.

On construisit pendant la nuit un baraquement de planches à l’extrémité

de l’île la plus éloignée du campement des prisonniers.

Ce fut également pendant cette nuit que les tristes restes de ceux que

la mer n’avait pas engloutis furent confiés à la terre.

Le lieutenant Jacques de Clavaillan, Surcouf et tous les équipages de

corsaires accompagnèrent à sa dernière demeure le commandant George

Blackford, mort en héros sur le pont de la corvette _Eagle_.

Un quartier de roche détaché du granit, une croix de bois sur laquelle

le nom de l’officier fut gravé grossièrement marquèrent la place de sa

sépulture.

Ces devoirs rendus aux vaincus, les Français payèrent à leurs propres

morts le tribut d’honneur qu’ils leur devaient.

CHAPITRE XIV

APRÈS LA BATAILLE

Ce matin-là, Surcouf et Jacques de Clavaillan embarquèrent dans le

canot-major du corsaire et se firent porter à terre.

Hélas! le petit camp était morne. Une immense désolation y régnait.

Les prisonniers, en effet, avaient pu assister à la lutte, en suivre

toutes les péripéties, en contempler la dramatique terminaison.

Bien que les vainqueurs eussent apporté la plus courtoise discrétion

dans la joie de leur victoire, les vaincus n’avaient pas été sans voir

de loin le débarquement des blessés et les funérailles des morts.

Et, maintenant, toutes leurs espérances étaient évanouies. Ils étaient à

la discrétion des corsaires, d’autant plus triomphants qu’ils venaient

de vaincre une flottille régulière et des marins de Sa Majesté

Britannique.

Quelle allait être la destinée des captifs? En des temps encore un peu

éloignés, les Anglais avaient fait courir sur leurs ennemis les bruits

les plus déshonorants.

N’avait-on pas raconté, en effet, que Surcouf et ses hommes vendaient

les blancs prisonniers comme esclaves aux chefs nègres de la côte?

Et, bien que, depuis lors, le jeune chef se fût signalé par des actes de

générosité auxquels ses adversaires eux-mêmes avaient dû rendre justice,

les vieilles calomnies hantaient encore quelques imaginations peureuses.

Ce fut donc avec une angoisse très réelle que les captifs virent le

canot qui portait Surcouf et son lieutenant se détacher du _Revenant_

pour venir vers la terre.

Les propos les plus désobligeants commencèrent à circuler.

Une vieille femme, que ce séjour de quarante-huit heures sous la tente

avait exaspérée, se montra particulièrement acerbe en ses récriminations

contre les «pirates».

«A présent qu’ils sont rassurés contre la menace d’une intervention de

notre flotte, ils vont entièrement nous faire subir les pires

traitements. Attendons-nous à nous voir entassés à fond de cale et jetés

sur quelque rivage de l’Arabie ou de l’Afrique, à moins qu’ils ne

préfèrent nous abandonner ici même en nous laissant mourir de faim.

--Oui, ajouta une autre, et l’on raconte des horreurs sur leur compte.

On dit que, quand il y a des enfants pris, ils les donnent aux

cannibales qui les mangent.»

Un cri d’horreur accueillit cette abominable hypothèse, et les

malédictions gratuites se mirent à pleuvoir sur les «Damned Frenchmen»,

capables de tous les crimes.

Par bonheur, lady Stanhope remit un peu de calme dans les esprits.

«Vous êtes tous des poules mouillées, dit-elle d’une voix ferme. Est-il

raisonnable de supposer tant de cruauté en des ennemis qui, jusqu’ici,

ne nous ont donné que des marques de courtoisie? Vos craintes sont

ridicules.»

La réflexion porta et les accusatrices se turent.

Toutefois, celle qui avait parlé la première ne voulut pas se laisser

démentir sans esquisser une timide dénégation. Elle murmura à demi-voix:

«Il est certain qu’ils ne se sont pas trop mal conduits jusqu’ici. Mais

ce n’était peut-être que de l’hypocrisie de leur part.

--En ce cas, attendons qu’ils se démasquent pour les juger», reprit lady

Stanhope.

Cette parole rétablit définitivement la paix dans le petit camp.

Aussi bien le canot venait-il de toucher terre, et l’on pouvait voir

Surcouf et son compagnon, suivis de quelques hommes, s’avancer vers le

campement.

Lorsqu’il y fut parvenu, le Malouin s’adressa, par rang de préséance, à

lady Stanhope en personne, respectant en elle la femme de qualité.

«Milady, commença-t-il, j’ai à vous faire mes excuses au sujet d’une

détention qu’il n’a pas dépendu de moi de faire cesser plus tôt. Je

viens cependant vous annoncer qu’elle touche à son terme.

--Comment devons-nous entendre vos paroles, monsieur? questionna la

jeune femme.

--Mais dans le seul sens qui leur convienne, milady; j’ai eu l’honneur

de vous dire, avant-hier, que, quelle que fût l’issue du combat, vous

recouvreriez votre liberté. Cette promesse, je viens la mettre à

exécution.»

Il parlait en anglais, et tous ceux qui entouraient la belle patricienne

profitèrent de cette généreuse déclaration. Un murmure de joie courut

dans l’assistance, et peu s’en fallut que les mêmes personnes qui

naguère chargeaient outrageusement les corsaires n’éclatassent en

applaudissements.

Lady Stanhope, qui triomphait, modéra néanmoins son enthousiasme.

«La liberté est une excellente chose, monsieur Surcouf, dit-elle, et

personne ne l’apprécie plus que moi. Encore faut-il qu’on en puisse

jouir.»

Le Malouin répliqua:

«Je le pense, comme vous, madame, mais je ne me rends pas un compte très

exact du sens de vos paroles. Voudriez-vous me les expliquer?»

Lady Stanhope exprima toute sa pensée:

«Monsieur, la liberté de mourir de faim et de soif est de celles dont

l’homme ne saurait se réjouir. Or, il me semble que, sur ce rocher, il

n’y ait point de place pour d’autre liberté.»

Le corsaire salua poliment et répondit avec un sourire ironique:

«En vérité, milady, je ne croyais pas avoir encouru une semblable

méfiance de votre part. Est-il un seul de mes actes qui puisse justifier

cette appréhension d’abandon que vous me faites connaître sans

déguisement?»

Elle parut touchée du reproche que son insinuation avait mérité.

«Je reconnais que j’ai parlé trop tôt, monsieur, et, pour vous mieux

faire amende honorable, je garderai le silence jusqu’à ce que vous nous

ayez tout dit.»

Alors, très galamment, le Malouin poursuivit:

«Voici ce que j’ai à vous faire connaître, madame. Le génie protecteur

de la France nous a donné l’avantage sur vos compatriotes. Robert

Surcouf et Jacques de Clavaillan, d’abominables corsaires, comme chacun

sait, ont défait Sa Seigneurie le commodore John Harris et ses

lieutenants James Peterson et George Blackford. La frégate _Kent_, les

corvettes _Eagle_ et _Queen Elisabeth_ sont tombées en notre pouvoir.

Des trois officiers vaillants qui les commandaient un seul est vivant,

c’est le commodore John Harris. Nous l’avons transporté, ainsi que

plusieurs autres blessés, dans des baraquements que nous avons

construits à la hâte et que vous pouvez voir, d’ici, à un demi-mille à

l’est de cette île. Il y a des soins à donner à ces braves gens, et

c’est pour régler cette question que je suis venu m’entretenir avec

vous, milady.»

La jeune femme s’émut de cette déclaration. Elle dit avec noblesse:

«Vous ne doutez point, j’imagine, monsieur Surcouf, que des femmes

anglaises ne s’emploient de tous leurs moyens au soulagement de leurs

compatriotes. Que devons-nous faire, à votre avis, pour leur assurer des

soins?

--Madame, reprit le corsaire, il y a parmi les blessés des hommes que je

crois difficilement transportables en ce moment, et pour lesquels le

séjour dans cette île, malgré le peu de confortable qu’elle présente,

est néanmoins indispensable. D’autres, au contraire, peuvent, dès à

présent, repartir pour l’Inde. Je vous propose donc d’embarquer sur l’un

des deux vaisseaux que je mets à votre disposition toutes les personnes

valides et les matelots susceptibles de servir à la manœuvre. Nous

sommes à six jours à peine de Bombay. Ceux-ci gagneront les possessions

anglaises et préviendront les autorités des événements accomplis. On

enverra alors des transports mieux aménagés pour recueillir et porter

dans l’Inde tous ceux des blessés qui auront survécu.

--Ceci est très judicieusement raisonné, monsieur. Mais que feront ces

blessés dans l’intervalle de l’aller et du retour des navires?»

Surcouf hocha la tête. Il était évident que le problème était délicat.

«Il faut compter deux semaines environ, dit-il, pour que leur transport

soit possible. Je me ferais un devoir de les emmener avec moi, si leur

situation même ne réclamait les plus grands ménagements. Mais il m’est

impossible de demeurer dans ces parages où je cours le risque d’avoir à

me mesurer une seconde fois avec les vaisseaux du roi George. Or,

quelque honneur que j’y puisse récolter, je ne me soucie pas de courir

de tels risques. Veuillez considérer, en outre, que j’ai moi-même des

blessés à mon bord, et que je dois au plus tôt leur assurer des soins.

Tout ce que je puis faire, c’est donc de laisser à terre les vivres et

les ustensiles suffisants pour permettre de soigner vos compatriotes

dans la mesure du possible. Je vais faire débarquer toutes les caisses

de provisions et de remèdes disponibles. Je profiterai de votre présence

pour organiser la répartition des secours entre tous et préparer le

départ de ceux qui peuvent reprendre la mer.»

L’Anglaise tendit sa main fine et blanche au corsaire.

«En vérité, monsieur, il est impossible d’agir plus franchement que vous

ne le faites. J’aurais honte de rester inférieure à votre propre

générosité. Assurez donc le départ de ceux qui doivent s’embarquer les

premiers. Pour moi, ma place est marquée au chevet des blessés. Je

demeurerai donc dans l’île jusqu’au retour des navires anglais, avec

ceux ou celles de nos compatriotes qui consentiront à se faire mes

auxiliaires.

--Vous êtes une vaillante femme, milady», prononça Surcouf avec émotion.

Et il s’inclina sur la main qu’on lui tendait pour la porter à ses

lèvres.

Les préparatifs furent activement poussés pour le premier départ. De

tous les bâtiments engagés, c’était le _Good Hope_ qui avait le moins

souffert. En conséquence, calfats et marins se multiplièrent pour

réparer les avaries et le mettre en état de reprendre la mer le jour

même. On y installa tous les matelots anglais et ceux des prisonniers du

convoi qui avaient hâte de regagner la côte de Coromandel.

Avec le reste, on aménagea du mieux qu’on put les baraquements élevés en

hâte la nuit précédente. Guidés par Clavaillan, Evel et Ustaritz, qui

avaient vécu longtemps dans l’Inde, parvinrent à construire une petit

maison de bois dans une vallée de l’îlot où croissaient quelques arbres,

au niveau d’un ruisseau dont l’eau claire et le gazouillement continu

donnaient un coin de fraîcheur à ce coin du rocher désert.

On y transporta avec précautions le commodore John Harris et ses

compagnons les plus grièvement blessés. Clavaillan, qui possédait

quelques notions de médecine, s’improvisa chirurgien pour la

circonstance, lava habilement toute les plaies et montra à lady Stanhope

le moyen de continuer ces soins un peu rudimentaires.

Dans la nuit qui suivit, le Breton et le Basque, aidés de Will, qui

décidément devenait un homme, érigèrent, à côté de l’appentis principal

qu’ils dénommaient «l’hôpital», une petite cabine à laquelle ils

travaillèrent avec une véritable coquetterie.

Ils en goudronnèrent les joints et les fentes, en tapissèrent les

cloisons de nattes, en couvrirent la toiture de bâches et de toiles à

voiles.

Ils en battirent la terre avec soin, après l’avoir nivelée et ratissée,

et la couvrirent d’un lit de feuilles sèches. Après quoi, ils la

divisèrent en trois compartiments dont le plus vaste reçut un hamac, un

banc de buis, une table, tout un assortiment de toilette pris à

l’aménagement des bâtiments du convoi, et quelques livres empruntés à la

bibliothèque du _Revenant_ et de la _Sainte-Anne_.

Ces préparatifs terminés, Will alla en personne chercher lady Stanhope.

«Milady, lui dit-il en saluant le plus galamment qu’il put, voici la

chambre que nous pouvons mettre à votre disposition. Pardonnez-nous de

ne pouvoir vous en offrir une plus confortable.»

La jeune femme promena en souriant les regards autour d’elle.

«Mais, en vérité, mon garçon, elle est superbe, cette chambre. Je n’ai

jamais été mieux logée en mes voyages. Êtes-vous artiste, par hasard?»

Et comme l’enfant s’excusait, en rougissant, la grande dame se mit à le

considérer avec sympathie, l’interrogea sur ses origines, sur sa famille

et parut émue d’apprendre qu’il avait laissé sa mère et sa sœur aux

Indes.

«Will, demanda-t-elle, c’est à Madras, chez lady Blackwood, femme du

gouverneur, que je dois me rendre. Vous plairait-il que je me chargeasse

de vos commissions pour votre mère et votre sœur?»

Les yeux de Guillaume Ternant s’allumèrent d’un éclair qui brilla à

travers des larmes, et ce fut d’une voix tremblante qu’il répondit:

«Oh! milady, je n’ose vous demander une telle marque de bienveillance.

Il n’y a pas encore trois ans que je les ai quittées, et il me semble

qu’il y a un siècle. Elles doivent me croire mort.

--Eh bien, mon enfant, répliqua la jeune femme, je vous promets qu’en

arrivant dans l’Inde, avant toute chose, je m’acquitterai de votre

commission. J’irai voir votre mère, à Ootacamund, pour lui dire que son

fils est un brave et gentil garçon, dont elle peut être fière à tous les

égards.»

Cette nuit fut la dernière que les équipages de Surcouf passèrent dans

l’archipel des Maldives. A l’aube, le _Revenant_, la _Sainte-Anne_ et la

_Confiance_ étaient prêts à l’appareillage. On était dans la belle

saison et le vent soufflait du nord.

Pour la dernière fois, Surcouf et Clavaillan descendirent à terre.

«Il ne me reste plus qu’à vous faire mes adieux, milady, dit le Malouin,

en vous demandant pardon, une fois de plus, du trouble apporté à votre

voyage. Je me plais à espérer qu’indépendamment des navires que vous

attendez, la flotte anglaise du golfe du Bengale aura l’idée de pousser

une reconnaissance de ce côté. En ce cas, ce serait votre délivrance

plus prochaine.

--Monsieur, riposta l’aimable femme, j’aurai sans doute toujours le

regret d’avoir fait votre connaissance en de pareilles circonstances,

mais nullement celui d’avoir serré la main au plus chevaleresque des

Français.»

Et, comme ils s’inclinaient pour la remercier, elle ajouta:

«N’oubliez pas mes pianos, monsieur Surcouf et monsieur de Clavaillan.

--Nous n’aurions garde, milady, fit Jacques. Si aucun boulet anglais ne

vient crever nos carènes, vous reverrez vos pianos sains et saufs.»

Ils allèrent, avant de partir, porter leurs compliments au commodore

Harris.

«J’espère, dit Surcouf, que Votre Seigneurie ne m’en voudra pas trop de

ce qui lui est arrivé, et que, la paix faite, elle gardera bon souvenir

de nous.

--Ce sont les hasards de la guerre, monsieur», riposta flegmatiquement

l’Anglais.

Une heure plus tard, les trois corsaires, ramenant les navires capturés,

reprenaient la route du Sud, se dirigeant vers les îles françaises.

Ainsi prenait fin le glorieux combat des Maldives...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’était à Bourbon. Il y avait huit jours que Surcouf était rentré et la

cargaison, défalcation faite de la part du jeune corsaire, était au

moment d’être vendue aux enchères. Le commissaire du gouvernement

présidait lui-même à la vente.

On venait de liquider ainsi un stock considérable de marchandises que

leur origine européenne avait fait monter à des prix très élevés,

lorsque les équipages nègres et indiens, qui portaient les divers lots à

la barre des criées, poussèrent devant eux avec précaution un volumineux

objet ou plutôt une caisse gigantesque emmaillotée de paille et de toile

d’emballage. En un instant la curiosité du public fut excitée.

«Qu’est-ce qu’il peut y avoir là dedans? se demandait-on avec stupeur.

--C’est sans doute quelqu’un de ces meubles de prix que les Français

confectionnent avec un goût et un talent particuliers, dont les fils de

la perfide Albion se montrent le plus avides.»

Or, tandis qu’on papotait sur le sujet, le commissaire des ventes

annonça:

«Un piano à queue, de la maison Pleyel, de Paris.»

Il y eut une longue exclamation de surprise autant que d’ignorance.

«Un piano à queue, un piano à queue! Qu’est-ce que c’est que cela?»

Et les belles dames de la colonie, les jeunes joueuses de harpe ou de

clavecin s’empressaient autour de l’instrument inconnu, désireuses d’en

percer le mystère.

La galanterie française a des droits imprescriptibles.

Force fut au commissaire d’enlever au piano ses voiles de bois et de

toile.

C’était une façon de table à dos allongé, terminé en pointe, d’où son

nom de piano à queue, sur lequel les cordes sonores s’étendaient, prêtes

à entrer en vibration au premier ébranlement du clavier.

Aimable jusqu’au bout, le représentant du fisc interrogea l’assistance:

«Est-il une de ces dames qui voudrait bien nous donner une audition?»

Vingt mains blanches et délicates se tendirent vers les touches

blanches.

Il fallait, en quelque sorte, tirer au sort, et ce fut une enfant de

seize ans, réputée pour sa virtuosité, qui s’assit devant le clavier.

Alors les cordes vibrèrent, et les notes graves ou aiguës s’envolèrent

dans la cadence d’un rythme joyeux, émerveillant l’auditoire.

Et ce fut un spectacle comme jamais on n’en avait vu dans cette salle de

vente banale et consacrée aux transactions commerciales. Un véritable

concert s’improvisa et des voix fraîches et claires firent écho au chant

de l’instrument.

Une bonne heure s’écoula ainsi, pendant laquelle la vente fut suspendue.

Et l’étrangeté de l’événement attira tant de curieux que la halle aux

ventes ressembla à un théâtre.

Il fallut pourtant interrompre ce concert improvisé.

Le moment était venu d’appeler les enchères sur le féerique instrument.

Il se fit un grand silence dans l’assistance, un silence précurseur

d’orage.

«A combien le piano? jeta l’organe du commissaire.

--Quatre mille francs, répliqua une voix féminine.

--Quatre mille cinq cents, riposta une autre.

--Cinq mille.

--Cinq mille cinq cents.

--Six mille.»

Parvenue à ce chiffre, l’enchère modéra son allure.

«Six mille cent, risqua une dame très élégante.

--Six mille deux cents», intervint un vieillard, un aïeul à l’apparence,

au bras duquel s’accrochait une gracieuse fillette de douze ans.

Et pendant quelques minutes, la lutte se poursuivit augmentant les

chiffres de quantités proportionnellement décroissantes.

Ceux-ci atteignirent sept mille trois cents francs.

C’était un prix énorme, même pour un piano venant de France.

Le commissaire frappa les deux premiers coups au milieu d’un silence

haletant. Puis il leva son marteau pour la troisième fois.

«Dix mille!» cria une voix mâle, une voix de commandement.

Tout le monde se retourna en proie à une profonde stupeur.

Celui qui venait de parler était Robert Surcouf en personne.

Et, devant cette somme énorme, et qui parut à tous disproportionnée,

toutes les compétitions s’effacèrent, l’instrument fut adjugé au

corsaire.

Mais cela ne fit que stimuler les curiosités des spectateurs.

Les gloses, les commentaires, les hypothèses se mirent à aller leur

train.

«Surcouf qui se porte acquéreur, Surcouf qui enchérit d’un coup.

--Et qui n’enchérit pas à moitié! Il faut qu’il soit fou.

--Dix mille francs, un piano! Ça n’a pas le sens commun.

--Qu’est-ce qu’il peut faire d’un piano, ce loup de mer?

--J’imagine qu’il ne va pas jouer à bord du _Revenant_?

--Qui sait? Il veut peut-être faire danser son équipage.

--Avec ça qu’il ne danse pas, son équipage, et à une autre musique.

--Sans compter, ajouta quelqu’un, qu’il en a déjà un pareil à celui-ci,

qui lui a été attribué dans sa part de prise.»

Il y eut une nouvelle stupeur.

«Ah! çà, est-ce qu’il voudrait fonder une maison d’exportation pour

instruments de musique?»

Un éclat de rire accompagna cette réflexion humoristique.

Mais le silence se rétablit promptement. On venait de voir le corsaire

escalader la tribune. Le Malouin soulevant son chapeau à cornet fit une

brève allocution:

«Messieurs, et vous surtout, mesdames, pardonnez-moi le préjudice que je

cause à vos talents en vous enlevant ce piano. J’ai donné ma parole et

suis tenu par un vœu. Pour faire danser les Anglais, j’ai les canons du

_Revenant_, de la _Sainte-Anne_ et de la _Confiance_. Mais j’ai promis à

leurs femmes un souvenir des nôtres. Voilà pourquoi je vous enlève ce

piano.»

CHAPITRE XV

LADY STANHOPE

Ce soir-là il y avait brillante réception au palais du gouverneur à

Madras.

Tout ce que la ville et les environs contenaient de notabilités aussi

bien dans le monde de l’armée que dans le monde des colons ou dans le

monde du haut commerce s’était donné rendez-vous dans les salons et dans

les allées ombreuses dont lady Blackwood faisait les honneurs avec sa

grâce charmante de jeune et jolie femme, avec cette exquise urbanité qui

est un des apanages de la naissance. Pour chacun, elle avait un sourire,

un mot aimable, rappelant à celui-ci un acte de courage, montrant à

celui-là qu’elle s’intéressait à ses spéculations ou à ses espérances de

planteur.

Elle allait de groupe en groupe, précédée et suivie d’un murmure

d’admiration, apportant avec elle la gaîté, faisant jaillir l’esprit,

tant il est vrai qu’il suffit de la présence d’une femme jeune et

aimable pour répandre partout la joie, pour stimuler l’entrain, pour

animer une réunion même composée des éléments les plus divers.

Cette soirée donnée dans les admirables jardins du palais du gouverneur

était en l’honneur de lady Stanhope, une amie d’enfance, en même temps

qu’une parente de lady Blackwood.

Or, tous les invités étaient maintenant arrivés et l’on attendait encore

l’apparition de cette jeune femme que son renom de beauté et ses

récentes aventures en mer avaient rendue célèbre dans la ville.

Les plus invraisemblables histoires couraient sur son compte et la

curiosité était d’autant plus excitée que depuis un mois qu’elle avait

débarqué à Madras, personne ne l’avait encore vue.

A peine descendue depuis une heure au palais du Gouvernement où son amie

l’avait accueillie avec les plus grandes effusions d’amitié, lady

Stanhope déclarait à cette dernière qu’elle ne lui appartenait qu’un

jour ou deux, comptant partir dans le plus bref délai pour Ootacamund.

«Grand Dieu! s’était écriée la jeune femme, que voulez-vous faire dans

ce pays perdu, où je n’ai jamais mis les pieds?»

Le délicieux visage de la voyageuse s’était fait grave.

«J’ai promis, dit-elle, de faire cette excursion sitôt que je serais

remise des fatigues de la traversée, et je sens très bien

qu’après-demain je serai tout à fait en état.

--Au moins, avait demandé son amie un peu dépitée, me direz-vous à qui

vous avez fait cette promesse solennelle.

--Bien volontiers, sourit lady Stanhope, c’est à un petit mousse

français qui faisait partie de l’équipage de Surcouf.

--Vous vous moquez de moi, Lily?

--Pas le moins du monde, chère. Ce petit mousse a nom Guillaume Ternant.

Il est de très bonne famille bretonne. Son père est mort prisonnier des

Anglais. Lui, il est parti depuis trois ans et il m’a priée de porter de

ses nouvelles à sa mère et à sa sœur qui habitent tout près de Madras.

--Et c’est pour ces Français que vous parlez de me quitter sitôt, Lily?

--Ce n’est pas vous qui parlez ainsi, Mary? Certes, je me sens d’autant

plus pressée d’accomplir ma promesse que ce sont des Français,

c’est-à-dire des ennemis, c’est vrai, mais des ennemis braves et

loyaux.»

Ces paroles de la jeune femme caractérisaient bien cette époque, époque

grandiose où la lutte âpre et sans merci n’excluait pas cependant une

courtoisie toute chevaleresque.

Lady Blackwood s’était levée. Elle tendit la main à son amie.

Un mousse de Surcouf · 第 12 / 14 段