vaisseaux accostèrent l’îlot afin d’y procéder à l’enterrement des morts
et à l’installation à terre, pour quelques jours, des blessés le plus
gravement atteints.
Au nombre de ceux-ci se trouvait le commodore John Harris.
Le Malouin veilla sur lui avec le soin d’un père pour son enfant.
On construisit pendant la nuit un baraquement de planches à l’extrémité
de l’île la plus éloignée du campement des prisonniers.
Ce fut également pendant cette nuit que les tristes restes de ceux que
la mer n’avait pas engloutis furent confiés à la terre.
Le lieutenant Jacques de Clavaillan, Surcouf et tous les équipages de
corsaires accompagnèrent à sa dernière demeure le commandant George
Blackford, mort en héros sur le pont de la corvette _Eagle_.
Un quartier de roche détaché du granit, une croix de bois sur laquelle
le nom de l’officier fut gravé grossièrement marquèrent la place de sa
sépulture.
Ces devoirs rendus aux vaincus, les Français payèrent à leurs propres
morts le tribut d’honneur qu’ils leur devaient.
CHAPITRE XIV
APRÈS LA BATAILLE
Ce matin-là, Surcouf et Jacques de Clavaillan embarquèrent dans le
canot-major du corsaire et se firent porter à terre.
Hélas! le petit camp était morne. Une immense désolation y régnait.
Les prisonniers, en effet, avaient pu assister à la lutte, en suivre
toutes les péripéties, en contempler la dramatique terminaison.
Bien que les vainqueurs eussent apporté la plus courtoise discrétion
dans la joie de leur victoire, les vaincus n’avaient pas été sans voir
de loin le débarquement des blessés et les funérailles des morts.
Et, maintenant, toutes leurs espérances étaient évanouies. Ils étaient à
la discrétion des corsaires, d’autant plus triomphants qu’ils venaient
de vaincre une flottille régulière et des marins de Sa Majesté
Britannique.
Quelle allait être la destinée des captifs? En des temps encore un peu
éloignés, les Anglais avaient fait courir sur leurs ennemis les bruits
les plus déshonorants.
N’avait-on pas raconté, en effet, que Surcouf et ses hommes vendaient
les blancs prisonniers comme esclaves aux chefs nègres de la côte?
Et, bien que, depuis lors, le jeune chef se fût signalé par des actes de
générosité auxquels ses adversaires eux-mêmes avaient dû rendre justice,
les vieilles calomnies hantaient encore quelques imaginations peureuses.
Ce fut donc avec une angoisse très réelle que les captifs virent le
canot qui portait Surcouf et son lieutenant se détacher du _Revenant_
pour venir vers la terre.
Les propos les plus désobligeants commencèrent à circuler.
Une vieille femme, que ce séjour de quarante-huit heures sous la tente
avait exaspérée, se montra particulièrement acerbe en ses récriminations
contre les «pirates».
«A présent qu’ils sont rassurés contre la menace d’une intervention de
notre flotte, ils vont entièrement nous faire subir les pires
traitements. Attendons-nous à nous voir entassés à fond de cale et jetés
sur quelque rivage de l’Arabie ou de l’Afrique, à moins qu’ils ne
préfèrent nous abandonner ici même en nous laissant mourir de faim.
--Oui, ajouta une autre, et l’on raconte des horreurs sur leur compte.
On dit que, quand il y a des enfants pris, ils les donnent aux
cannibales qui les mangent.»
Un cri d’horreur accueillit cette abominable hypothèse, et les
malédictions gratuites se mirent à pleuvoir sur les «Damned Frenchmen»,
capables de tous les crimes.
Par bonheur, lady Stanhope remit un peu de calme dans les esprits.
«Vous êtes tous des poules mouillées, dit-elle d’une voix ferme. Est-il
raisonnable de supposer tant de cruauté en des ennemis qui, jusqu’ici,
ne nous ont donné que des marques de courtoisie? Vos craintes sont
ridicules.»
La réflexion porta et les accusatrices se turent.
Toutefois, celle qui avait parlé la première ne voulut pas se laisser
démentir sans esquisser une timide dénégation. Elle murmura à demi-voix:
«Il est certain qu’ils ne se sont pas trop mal conduits jusqu’ici. Mais
ce n’était peut-être que de l’hypocrisie de leur part.
--En ce cas, attendons qu’ils se démasquent pour les juger», reprit lady
Stanhope.
Cette parole rétablit définitivement la paix dans le petit camp.
Aussi bien le canot venait-il de toucher terre, et l’on pouvait voir
Surcouf et son compagnon, suivis de quelques hommes, s’avancer vers le
campement.
Lorsqu’il y fut parvenu, le Malouin s’adressa, par rang de préséance, à
lady Stanhope en personne, respectant en elle la femme de qualité.
«Milady, commença-t-il, j’ai à vous faire mes excuses au sujet d’une
détention qu’il n’a pas dépendu de moi de faire cesser plus tôt. Je
viens cependant vous annoncer qu’elle touche à son terme.
--Comment devons-nous entendre vos paroles, monsieur? questionna la
jeune femme.
--Mais dans le seul sens qui leur convienne, milady; j’ai eu l’honneur
de vous dire, avant-hier, que, quelle que fût l’issue du combat, vous
recouvreriez votre liberté. Cette promesse, je viens la mettre à
exécution.»
Il parlait en anglais, et tous ceux qui entouraient la belle patricienne
profitèrent de cette généreuse déclaration. Un murmure de joie courut
dans l’assistance, et peu s’en fallut que les mêmes personnes qui
naguère chargeaient outrageusement les corsaires n’éclatassent en
applaudissements.
Lady Stanhope, qui triomphait, modéra néanmoins son enthousiasme.
«La liberté est une excellente chose, monsieur Surcouf, dit-elle, et
personne ne l’apprécie plus que moi. Encore faut-il qu’on en puisse
jouir.»
Le Malouin répliqua:
«Je le pense, comme vous, madame, mais je ne me rends pas un compte très
exact du sens de vos paroles. Voudriez-vous me les expliquer?»
Lady Stanhope exprima toute sa pensée:
«Monsieur, la liberté de mourir de faim et de soif est de celles dont
l’homme ne saurait se réjouir. Or, il me semble que, sur ce rocher, il
n’y ait point de place pour d’autre liberté.»
Le corsaire salua poliment et répondit avec un sourire ironique:
«En vérité, milady, je ne croyais pas avoir encouru une semblable
méfiance de votre part. Est-il un seul de mes actes qui puisse justifier
cette appréhension d’abandon que vous me faites connaître sans
déguisement?»
Elle parut touchée du reproche que son insinuation avait mérité.
«Je reconnais que j’ai parlé trop tôt, monsieur, et, pour vous mieux
faire amende honorable, je garderai le silence jusqu’à ce que vous nous
ayez tout dit.»
Alors, très galamment, le Malouin poursuivit:
«Voici ce que j’ai à vous faire connaître, madame. Le génie protecteur
de la France nous a donné l’avantage sur vos compatriotes. Robert
Surcouf et Jacques de Clavaillan, d’abominables corsaires, comme chacun
sait, ont défait Sa Seigneurie le commodore John Harris et ses
lieutenants James Peterson et George Blackford. La frégate _Kent_, les
corvettes _Eagle_ et _Queen Elisabeth_ sont tombées en notre pouvoir.
Des trois officiers vaillants qui les commandaient un seul est vivant,
c’est le commodore John Harris. Nous l’avons transporté, ainsi que
plusieurs autres blessés, dans des baraquements que nous avons
construits à la hâte et que vous pouvez voir, d’ici, à un demi-mille à
l’est de cette île. Il y a des soins à donner à ces braves gens, et
c’est pour régler cette question que je suis venu m’entretenir avec
vous, milady.»
La jeune femme s’émut de cette déclaration. Elle dit avec noblesse:
«Vous ne doutez point, j’imagine, monsieur Surcouf, que des femmes
anglaises ne s’emploient de tous leurs moyens au soulagement de leurs
compatriotes. Que devons-nous faire, à votre avis, pour leur assurer des
soins?
--Madame, reprit le corsaire, il y a parmi les blessés des hommes que je
crois difficilement transportables en ce moment, et pour lesquels le
séjour dans cette île, malgré le peu de confortable qu’elle présente,
est néanmoins indispensable. D’autres, au contraire, peuvent, dès à
présent, repartir pour l’Inde. Je vous propose donc d’embarquer sur l’un
des deux vaisseaux que je mets à votre disposition toutes les personnes
valides et les matelots susceptibles de servir à la manœuvre. Nous
sommes à six jours à peine de Bombay. Ceux-ci gagneront les possessions
anglaises et préviendront les autorités des événements accomplis. On
enverra alors des transports mieux aménagés pour recueillir et porter
dans l’Inde tous ceux des blessés qui auront survécu.
--Ceci est très judicieusement raisonné, monsieur. Mais que feront ces
blessés dans l’intervalle de l’aller et du retour des navires?»
Surcouf hocha la tête. Il était évident que le problème était délicat.
«Il faut compter deux semaines environ, dit-il, pour que leur transport
soit possible. Je me ferais un devoir de les emmener avec moi, si leur
situation même ne réclamait les plus grands ménagements. Mais il m’est
impossible de demeurer dans ces parages où je cours le risque d’avoir à
me mesurer une seconde fois avec les vaisseaux du roi George. Or,
quelque honneur que j’y puisse récolter, je ne me soucie pas de courir
de tels risques. Veuillez considérer, en outre, que j’ai moi-même des
blessés à mon bord, et que je dois au plus tôt leur assurer des soins.
Tout ce que je puis faire, c’est donc de laisser à terre les vivres et
les ustensiles suffisants pour permettre de soigner vos compatriotes
dans la mesure du possible. Je vais faire débarquer toutes les caisses
de provisions et de remèdes disponibles. Je profiterai de votre présence
pour organiser la répartition des secours entre tous et préparer le
départ de ceux qui peuvent reprendre la mer.»
L’Anglaise tendit sa main fine et blanche au corsaire.
«En vérité, monsieur, il est impossible d’agir plus franchement que vous
ne le faites. J’aurais honte de rester inférieure à votre propre
générosité. Assurez donc le départ de ceux qui doivent s’embarquer les
premiers. Pour moi, ma place est marquée au chevet des blessés. Je
demeurerai donc dans l’île jusqu’au retour des navires anglais, avec
ceux ou celles de nos compatriotes qui consentiront à se faire mes
auxiliaires.
--Vous êtes une vaillante femme, milady», prononça Surcouf avec émotion.
Et il s’inclina sur la main qu’on lui tendait pour la porter à ses
lèvres.
Les préparatifs furent activement poussés pour le premier départ. De
tous les bâtiments engagés, c’était le _Good Hope_ qui avait le moins
souffert. En conséquence, calfats et marins se multiplièrent pour
réparer les avaries et le mettre en état de reprendre la mer le jour
même. On y installa tous les matelots anglais et ceux des prisonniers du
convoi qui avaient hâte de regagner la côte de Coromandel.
Avec le reste, on aménagea du mieux qu’on put les baraquements élevés en
hâte la nuit précédente. Guidés par Clavaillan, Evel et Ustaritz, qui
avaient vécu longtemps dans l’Inde, parvinrent à construire une petit
maison de bois dans une vallée de l’îlot où croissaient quelques arbres,
au niveau d’un ruisseau dont l’eau claire et le gazouillement continu
donnaient un coin de fraîcheur à ce coin du rocher désert.
On y transporta avec précautions le commodore John Harris et ses
compagnons les plus grièvement blessés. Clavaillan, qui possédait
quelques notions de médecine, s’improvisa chirurgien pour la
circonstance, lava habilement toute les plaies et montra à lady Stanhope
le moyen de continuer ces soins un peu rudimentaires.
Dans la nuit qui suivit, le Breton et le Basque, aidés de Will, qui
décidément devenait un homme, érigèrent, à côté de l’appentis principal
qu’ils dénommaient «l’hôpital», une petite cabine à laquelle ils
travaillèrent avec une véritable coquetterie.
Ils en goudronnèrent les joints et les fentes, en tapissèrent les
cloisons de nattes, en couvrirent la toiture de bâches et de toiles à
voiles.
Ils en battirent la terre avec soin, après l’avoir nivelée et ratissée,
et la couvrirent d’un lit de feuilles sèches. Après quoi, ils la
divisèrent en trois compartiments dont le plus vaste reçut un hamac, un
banc de buis, une table, tout un assortiment de toilette pris à
l’aménagement des bâtiments du convoi, et quelques livres empruntés à la
bibliothèque du _Revenant_ et de la _Sainte-Anne_.
Ces préparatifs terminés, Will alla en personne chercher lady Stanhope.
«Milady, lui dit-il en saluant le plus galamment qu’il put, voici la
chambre que nous pouvons mettre à votre disposition. Pardonnez-nous de
ne pouvoir vous en offrir une plus confortable.»
La jeune femme promena en souriant les regards autour d’elle.
«Mais, en vérité, mon garçon, elle est superbe, cette chambre. Je n’ai
jamais été mieux logée en mes voyages. Êtes-vous artiste, par hasard?»
Et comme l’enfant s’excusait, en rougissant, la grande dame se mit à le
considérer avec sympathie, l’interrogea sur ses origines, sur sa famille
et parut émue d’apprendre qu’il avait laissé sa mère et sa sœur aux
Indes.
«Will, demanda-t-elle, c’est à Madras, chez lady Blackwood, femme du
gouverneur, que je dois me rendre. Vous plairait-il que je me chargeasse
de vos commissions pour votre mère et votre sœur?»
Les yeux de Guillaume Ternant s’allumèrent d’un éclair qui brilla à
travers des larmes, et ce fut d’une voix tremblante qu’il répondit:
«Oh! milady, je n’ose vous demander une telle marque de bienveillance.
Il n’y a pas encore trois ans que je les ai quittées, et il me semble
qu’il y a un siècle. Elles doivent me croire mort.
--Eh bien, mon enfant, répliqua la jeune femme, je vous promets qu’en
arrivant dans l’Inde, avant toute chose, je m’acquitterai de votre
commission. J’irai voir votre mère, à Ootacamund, pour lui dire que son
fils est un brave et gentil garçon, dont elle peut être fière à tous les
égards.»
Cette nuit fut la dernière que les équipages de Surcouf passèrent dans
l’archipel des Maldives. A l’aube, le _Revenant_, la _Sainte-Anne_ et la
_Confiance_ étaient prêts à l’appareillage. On était dans la belle
saison et le vent soufflait du nord.
Pour la dernière fois, Surcouf et Clavaillan descendirent à terre.
«Il ne me reste plus qu’à vous faire mes adieux, milady, dit le Malouin,
en vous demandant pardon, une fois de plus, du trouble apporté à votre
voyage. Je me plais à espérer qu’indépendamment des navires que vous
attendez, la flotte anglaise du golfe du Bengale aura l’idée de pousser
une reconnaissance de ce côté. En ce cas, ce serait votre délivrance
plus prochaine.
--Monsieur, riposta l’aimable femme, j’aurai sans doute toujours le
regret d’avoir fait votre connaissance en de pareilles circonstances,
mais nullement celui d’avoir serré la main au plus chevaleresque des
Français.»
Et, comme ils s’inclinaient pour la remercier, elle ajouta:
«N’oubliez pas mes pianos, monsieur Surcouf et monsieur de Clavaillan.
--Nous n’aurions garde, milady, fit Jacques. Si aucun boulet anglais ne
vient crever nos carènes, vous reverrez vos pianos sains et saufs.»
Ils allèrent, avant de partir, porter leurs compliments au commodore
Harris.
«J’espère, dit Surcouf, que Votre Seigneurie ne m’en voudra pas trop de
ce qui lui est arrivé, et que, la paix faite, elle gardera bon souvenir
de nous.
--Ce sont les hasards de la guerre, monsieur», riposta flegmatiquement
l’Anglais.
Une heure plus tard, les trois corsaires, ramenant les navires capturés,
reprenaient la route du Sud, se dirigeant vers les îles françaises.
Ainsi prenait fin le glorieux combat des Maldives...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’était à Bourbon. Il y avait huit jours que Surcouf était rentré et la
cargaison, défalcation faite de la part du jeune corsaire, était au
moment d’être vendue aux enchères. Le commissaire du gouvernement
présidait lui-même à la vente.
On venait de liquider ainsi un stock considérable de marchandises que
leur origine européenne avait fait monter à des prix très élevés,
lorsque les équipages nègres et indiens, qui portaient les divers lots à
la barre des criées, poussèrent devant eux avec précaution un volumineux
objet ou plutôt une caisse gigantesque emmaillotée de paille et de toile
d’emballage. En un instant la curiosité du public fut excitée.
«Qu’est-ce qu’il peut y avoir là dedans? se demandait-on avec stupeur.
--C’est sans doute quelqu’un de ces meubles de prix que les Français
confectionnent avec un goût et un talent particuliers, dont les fils de
la perfide Albion se montrent le plus avides.»
Or, tandis qu’on papotait sur le sujet, le commissaire des ventes
annonça:
«Un piano à queue, de la maison Pleyel, de Paris.»
Il y eut une longue exclamation de surprise autant que d’ignorance.
«Un piano à queue, un piano à queue! Qu’est-ce que c’est que cela?»
Et les belles dames de la colonie, les jeunes joueuses de harpe ou de
clavecin s’empressaient autour de l’instrument inconnu, désireuses d’en
percer le mystère.
La galanterie française a des droits imprescriptibles.
Force fut au commissaire d’enlever au piano ses voiles de bois et de
toile.
C’était une façon de table à dos allongé, terminé en pointe, d’où son
nom de piano à queue, sur lequel les cordes sonores s’étendaient, prêtes
à entrer en vibration au premier ébranlement du clavier.
Aimable jusqu’au bout, le représentant du fisc interrogea l’assistance:
«Est-il une de ces dames qui voudrait bien nous donner une audition?»
Vingt mains blanches et délicates se tendirent vers les touches
blanches.
Il fallait, en quelque sorte, tirer au sort, et ce fut une enfant de
seize ans, réputée pour sa virtuosité, qui s’assit devant le clavier.
Alors les cordes vibrèrent, et les notes graves ou aiguës s’envolèrent
dans la cadence d’un rythme joyeux, émerveillant l’auditoire.
Et ce fut un spectacle comme jamais on n’en avait vu dans cette salle de
vente banale et consacrée aux transactions commerciales. Un véritable
concert s’improvisa et des voix fraîches et claires firent écho au chant
de l’instrument.
Une bonne heure s’écoula ainsi, pendant laquelle la vente fut suspendue.
Et l’étrangeté de l’événement attira tant de curieux que la halle aux
ventes ressembla à un théâtre.
Il fallut pourtant interrompre ce concert improvisé.
Le moment était venu d’appeler les enchères sur le féerique instrument.
Il se fit un grand silence dans l’assistance, un silence précurseur
d’orage.
«A combien le piano? jeta l’organe du commissaire.
--Quatre mille francs, répliqua une voix féminine.
--Quatre mille cinq cents, riposta une autre.
--Cinq mille.
--Cinq mille cinq cents.
--Six mille.»
Parvenue à ce chiffre, l’enchère modéra son allure.
«Six mille cent, risqua une dame très élégante.
--Six mille deux cents», intervint un vieillard, un aïeul à l’apparence,
au bras duquel s’accrochait une gracieuse fillette de douze ans.
Et pendant quelques minutes, la lutte se poursuivit augmentant les
chiffres de quantités proportionnellement décroissantes.
Ceux-ci atteignirent sept mille trois cents francs.
C’était un prix énorme, même pour un piano venant de France.
Le commissaire frappa les deux premiers coups au milieu d’un silence
haletant. Puis il leva son marteau pour la troisième fois.
«Dix mille!» cria une voix mâle, une voix de commandement.
Tout le monde se retourna en proie à une profonde stupeur.
Celui qui venait de parler était Robert Surcouf en personne.
Et, devant cette somme énorme, et qui parut à tous disproportionnée,
toutes les compétitions s’effacèrent, l’instrument fut adjugé au
corsaire.
Mais cela ne fit que stimuler les curiosités des spectateurs.
Les gloses, les commentaires, les hypothèses se mirent à aller leur
train.
«Surcouf qui se porte acquéreur, Surcouf qui enchérit d’un coup.
--Et qui n’enchérit pas à moitié! Il faut qu’il soit fou.
--Dix mille francs, un piano! Ça n’a pas le sens commun.
--Qu’est-ce qu’il peut faire d’un piano, ce loup de mer?
--J’imagine qu’il ne va pas jouer à bord du _Revenant_?
--Qui sait? Il veut peut-être faire danser son équipage.
--Avec ça qu’il ne danse pas, son équipage, et à une autre musique.
--Sans compter, ajouta quelqu’un, qu’il en a déjà un pareil à celui-ci,
qui lui a été attribué dans sa part de prise.»
Il y eut une nouvelle stupeur.
«Ah! çà, est-ce qu’il voudrait fonder une maison d’exportation pour
instruments de musique?»
Un éclat de rire accompagna cette réflexion humoristique.
Mais le silence se rétablit promptement. On venait de voir le corsaire
escalader la tribune. Le Malouin soulevant son chapeau à cornet fit une
brève allocution:
«Messieurs, et vous surtout, mesdames, pardonnez-moi le préjudice que je
cause à vos talents en vous enlevant ce piano. J’ai donné ma parole et
suis tenu par un vœu. Pour faire danser les Anglais, j’ai les canons du
_Revenant_, de la _Sainte-Anne_ et de la _Confiance_. Mais j’ai promis à
leurs femmes un souvenir des nôtres. Voilà pourquoi je vous enlève ce
piano.»
CHAPITRE XV
LADY STANHOPE
Ce soir-là il y avait brillante réception au palais du gouverneur à
Madras.
Tout ce que la ville et les environs contenaient de notabilités aussi
bien dans le monde de l’armée que dans le monde des colons ou dans le
monde du haut commerce s’était donné rendez-vous dans les salons et dans
les allées ombreuses dont lady Blackwood faisait les honneurs avec sa
grâce charmante de jeune et jolie femme, avec cette exquise urbanité qui
est un des apanages de la naissance. Pour chacun, elle avait un sourire,
un mot aimable, rappelant à celui-ci un acte de courage, montrant à
celui-là qu’elle s’intéressait à ses spéculations ou à ses espérances de
planteur.
Elle allait de groupe en groupe, précédée et suivie d’un murmure
d’admiration, apportant avec elle la gaîté, faisant jaillir l’esprit,
tant il est vrai qu’il suffit de la présence d’une femme jeune et
aimable pour répandre partout la joie, pour stimuler l’entrain, pour
animer une réunion même composée des éléments les plus divers.
Cette soirée donnée dans les admirables jardins du palais du gouverneur
était en l’honneur de lady Stanhope, une amie d’enfance, en même temps
qu’une parente de lady Blackwood.
Or, tous les invités étaient maintenant arrivés et l’on attendait encore
l’apparition de cette jeune femme que son renom de beauté et ses
récentes aventures en mer avaient rendue célèbre dans la ville.
Les plus invraisemblables histoires couraient sur son compte et la
curiosité était d’autant plus excitée que depuis un mois qu’elle avait
débarqué à Madras, personne ne l’avait encore vue.
A peine descendue depuis une heure au palais du Gouvernement où son amie
l’avait accueillie avec les plus grandes effusions d’amitié, lady
Stanhope déclarait à cette dernière qu’elle ne lui appartenait qu’un
jour ou deux, comptant partir dans le plus bref délai pour Ootacamund.
«Grand Dieu! s’était écriée la jeune femme, que voulez-vous faire dans
ce pays perdu, où je n’ai jamais mis les pieds?»
Le délicieux visage de la voyageuse s’était fait grave.
«J’ai promis, dit-elle, de faire cette excursion sitôt que je serais
remise des fatigues de la traversée, et je sens très bien
qu’après-demain je serai tout à fait en état.
--Au moins, avait demandé son amie un peu dépitée, me direz-vous à qui
vous avez fait cette promesse solennelle.
--Bien volontiers, sourit lady Stanhope, c’est à un petit mousse
français qui faisait partie de l’équipage de Surcouf.
--Vous vous moquez de moi, Lily?
--Pas le moins du monde, chère. Ce petit mousse a nom Guillaume Ternant.
Il est de très bonne famille bretonne. Son père est mort prisonnier des
Anglais. Lui, il est parti depuis trois ans et il m’a priée de porter de
ses nouvelles à sa mère et à sa sœur qui habitent tout près de Madras.
--Et c’est pour ces Français que vous parlez de me quitter sitôt, Lily?
--Ce n’est pas vous qui parlez ainsi, Mary? Certes, je me sens d’autant
plus pressée d’accomplir ma promesse que ce sont des Français,
c’est-à-dire des ennemis, c’est vrai, mais des ennemis braves et
loyaux.»
Ces paroles de la jeune femme caractérisaient bien cette époque, époque
grandiose où la lutte âpre et sans merci n’excluait pas cependant une
courtoisie toute chevaleresque.
Lady Blackwood s’était levée. Elle tendit la main à son amie.