conceptions, une semblable action pourrait ne pas passer pour déloyale.
--Oh! c’est là une chose impossible et qu’on ne peut concevoir sans
avoir une âme vile. Ce n’est pas le cas, monsieur, pour Surcouf et ses
compagnons, et moi, lady Stanhope, je me porte en toute confiance garant
de leur honneur.»
Ces paroles firent une certaine impression sur l’assistance, et lady
Blackwood s’écria, en menaçant son amie du doigt:
«Ah! chère, toujours le même enthousiasme pour ces Français!
--Oui, répondit sérieusement la jeune femme, et je puis d’autant mieux
les juger, que j’ai été plus à même de les connaître.»
Les canots n’étaient plus maintenant qu’à quelques mètres du rivage.
Bientôt ils accostèrent. Ceux qui les montaient eurent tôt fait de
sauter sur le sable et d’y traîner les deux embarcations; puis,
s’attelant, à l’exception de trois d’entre eux, aux cordes, ils
amenèrent le chaland.
Quand l’avant de celui-ci fut venu sans secousse s’enfoncer dans le
sable, ces mêmes matelots, sautant à l’intérieur, se mirent en devoir de
le décharger.
Un peu éloignés et abrités derrière une balustrade, les invités du
gouverneur avaient pu voir sans être vus. Ce ne fut que lorsque six
matelots, portant trois par trois sur leurs robustes épaules les deux
corps de forme étrange que seule lady Stanhope commençait à reconnaître,
se mirent en marche, précédés de trois hommes qui devaient être les
chefs et suivis d’un autre matelot portant un volumineux paquet, que le
gouverneur, entouré de sa femme, de lady Stanhope et de tous les
invités, s’avança à leur rencontre.
La stupeur des arrivants parut grande devant cette foule d’hommes en
grand uniforme ou en tenue de cérémonie et de femmes en robes de soie
aux traînes étalées sur le sable et dont les vêtements, avec lesquels
elles s’étaient enveloppées, ne parvenaient pas à dissimuler les épaules
décolletées et l’éclat des parures.
De leur côté, les Anglais dévisageaient avidement ces trois hommes
qu’ils avaient devant eux, et sur le visage desquels, grâce au récit de
lady Stanhope, ils avaient pu mettre des noms.
L’un d’eux, le plus grand, beaucoup le reconnaissaient. C’était Jacques
de Clavaillan.
Le jeune marquis, qui avait conservé ses traits fins d’aristocrate et
cette expression des yeux à la fois audacieuse et franche, que
soulignait sa longue moustache gauloise, s’était encore développé dans
ce dernier voyage, et ce ne fut pas sans un certain respect que les
jeunes officiers anglais, dont beaucoup étaient de fort beaux hommes,
contemplèrent cette carrure d’athlète.
Dans cet adolescent, presque un homme déjà, tout le monde reconnut
Guillaume Ternant le petit mousse breton, à la prière duquel lady
Stanhope avait quitté ses amis pour aller consoler la mère et la sœur.
Enfin voici Surcouf lui-même. Et la brillante assemblée qui le regarde
est obligée de s’avouer que la description de la jeune femme n’a rien
exagéré.
Sans être d’aussi haute taille que Clavaillan, il est grand,
parfaitement élégant. Ses traits sont d’une rare régularité et tonte sa
personne respire la force.
Ce qui frappe tout d’abord en lui, c’est son regard. Ses yeux un peu
enfoncés sous l’arcade sourcilière brillent d’un feu intense. Ce sont
bien là les yeux de ce fouilleur d’horizon, des yeux d’aigle, qui
toujours avant le reste de son équipage ont distingué l’ennemi.
Rien qu’avec ces yeux-là, il ne pourrait passer inaperçu, or tout le
reste est à l’avenant. Le nez légèrement busqué a l’arête très fine, la
bouche est d’un dessin parfait, et le menton assez accentué contribue à
donner à ce masque d’homme un caractère d’énergie particulier.
D’abord surpris à la vue de tout ce monde, il ne tarda pas à se
remettre. Et avec cette aisance aimable qui est un des apanages de la
nation française et qui ne l’abandonne jamais, il salue le gouverneur et
les dames.
Mais déjà lady Stanhope s’est avancée, et elle tend sa petite main sur
laquelle le marin s’incline pour y poser ses lèvres avec une grâce
respectueuse.
«Avouez, monsieur Surcouf, que vous ne vous attendiez pas à une
semblable réception, s’écrie en riant la charmante femme.
--Non, madame, bien certainement, mais vous m’en voyez infiniment
heureux. Au moins tous ces messieurs pourront affirmer que le corsaire
Surcouf est un homme de parole et d’honneur.»
Il y eut à ces mots un moment de curiosité, et le marin faisant un signe
aux matelots qui étaient restés à une petite distance, ceux-ci
s’avancèrent toujours chargés de leurs gros colis.
«Madame, reprit Surcouf, vous n’avez pas oublié sans doute la promesse
que je vous fis lors de notre séparation. Cette promesse, il s’en est
fallu de peu que je ne pusse la tenir qu’à moitié. Dans la partie du
butin qui m’échut au moment du partage, je reçus un de vos pianos, mais
l’autre tomba aux mains du fisc, en la personne du commissaire. Ce ne
fut pas sans difficultés que je le décidai à me le céder. Enfin je les
ai tous les deux et j’ai l’honneur de vous les rapporter.»
Ces paroles furent accueillies par un formidable hourra.
Les hommes criaient, les femmes battaient des mains, et l’on fit une
véritable ovation à nos marins.
Le gouverneur voulut serrer la main du vaillant Surcouf et de ses
compagnons. Lady Blackwood, enthousiasmée, fit de même.
Quant à lady Stanhope, elle exultait, et ses yeux et son sourire
disaient clairement:
«Vous voyez que je n’ai rien exagéré. Je savais bien, moi, que c’étaient
de parfaits gentilshommes.»
Cependant on ne pouvait rester plus longtemps sur le port.
Sur l’invitation du gouverneur tout le monde reprit le chemin du palais,
où un déjeuner improvisé, sorte de banquet en l’honneur des Français,
fut offert à Surcouf, à Clavaillan, à Guillaume et à tous les invités de
la nuit, pendant que les matelots étaient abondamment servis par les
domestiques.
«Quel dommage, s’écria tout à coup le vieux général, de penser que,
sitôt la suspension d’armes terminée, vous redeviendrez notre ennemi le
plus acharné.»
Surcouf sourit.
«Qu’importe, général, nous ferons comme les enfants, qui ne sont jamais
plus amis que lorsqu’ils se sont administré une formidable roulée.»
On applaudit à cette boutade, et le gouverneur, levant son verre,
s’écria:
«J’en accepte l’augure, commandant, et je bois à la paix définitive qui
unira nos deux grandes patries.»
Ce toast fut chaleureusement accueilli par toute l’assemblée.
Hélas! personne ne se doutait alors des événements terribles qui se
préparaient en Europe... Et comment le soleil éclatant de l’empire
français, après avoir ébloui de ses rayons les lions voisins, allait
sombrer dans une épouvantable catastrophe.
Mais, Dieu merci, il ne nous est pas donné de connaître l’avenir, et
tandis que tous ces jeunes officiers choquaient joyeusement leurs
verres, aucun d’eux ne prévoyait que la guerre impitoyable allait faire
parmi ceux-là mêmes, de larges trouées.
Surcouf, fêté par tous, mais principalement par lady Stanhope et lady
Blackwood, ravies toutes deux d’avoir leurs pianos, consentit à passer
deux jours à terre.
Quant à Clavaillan et à Guillaume, malgré la même invitation, ils
partirent le jour même de leur débarquement pour Ootacamund.
Personne, du reste, ne songea à s’étonner, mais lady Stanhope seule
pensa qu’un petit cœur de jeune fille allait probablement battre une
charge précipitée à l’arrivée des deux jeunes gens.
Elle ne se trompait pas, et Mme Ternant, qui depuis longtemps était dans
le secret de sa fille, n’eut pas de peine à comprendre à qui allait une
partie des effusions qu’Anne prodigua à son frère.
Jacques de Clavaillan peut-être s’en aperçut aussi. Seul, Will fut
aveugle, et de la meilleure foi du monde garda pour lui seul les tendres
caresses de sa sœur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Plusieurs années se sont écoulées.
Mme Ternant et Anne n’habitent plus Ootacamund.
Elles ont quitté l’Inde brusquement quelques jours après l’arrivée des
deux jeunes gens à Madras.
Surcouf leur ayant offert de les rapatrier, la pauvre mère, qui ne se
sentait plus le courage de se séparer de son fils, résolut de
l’accompagner et accepta cette proposition.
Il était du reste nécessaire que celui-ci revînt en France pour y
compléter ses études et se préparer à l’École navale vers laquelle son
ambition le dirigeait.
Quant à Anne, inutile de dire si la perspective de revoir la France,
unie à celle d’un voyage en telle compagnie, était faite pour lui
plaire. Elle l’accueillit donc avec une véritable joie.
Cependant le départ n’eut pas lieu sans un attendrissement.
On ne quitte pas un pays qui vous fut accueillant, une maison où l’on a
pleuré et prié, où l’on a été heureux aussi, sans un serrement de cœur.
Au moment de dire adieu peut-être pour toujours à ce toit qui les avait
abrités si longtemps, à ce jardin dans lequel Mme Ternant avait promené
sa mélancolie et Anne ses rêves juvéniles, à ces domestiques qui leur
étaient dévoués et qui pleuraient, les larmes s’échappèrent de leurs
yeux.
«Au revoir, disait Anne qui était jeune.
--Adieu», faisait sa mère qui ne se lassait pas de regarder pour
l’emporter plus vivant dans sa mémoire, le riant ermitage qu’elles
aimaient tant toutes deux.
Clavaillan et Will, qui avaient d’abord assisté, très émus, au spectacle
de leur chagrin, durent s’interposer pour les décider à partir.
Encore un dernier regard, un dernier geste d’adieu, et brusquement, à un
coude de la route, tout disparaît. La voiture roule maintenant vers la
demeure de l’Irlandais et de sa famille.
Oh! cette route, combien de fois l’ont-elles parcourue à pied ou en
voiture, pour se rendre chez leurs amis. Et voilà qu’Anne, qui a refait
bien souvent depuis cette promenade à cheval, accompagnée par Fred ou
Alick, ou même par Cécil, revit ce fameux jour où l’aîné des O’Donovan,
dans un moment de mauvaise humeur, lui a dit:
«Vous n’étiez qu’une petite fille, _il_ a voulu se moquer de vous.»
_Il_ ne s’est pas moqué. _Il_ est revenu. Et voilà qu’_il_ vient la
chercher pour la ramener en France.
Anne sait très bien qu’elle est encore trop jeune pour se marier, mais
elle ne doute pas que cela arrive un jour; et elle est bien décidée à
attendre patiemment ce jour.
La séparation avec leurs amis fut encore plus cruelle, plus déchirante.
Ils aimaient tous, le père, la mère et les six garçons, ces deux
Françaises, qui apportaient à leur foyer tant de grâce, de charme, de
douce intimité et parfois d’entrain.
L’Irlandaise et son mari pleuraient l’amie qu’ils avaient si souvent
consolée et qui leur était si profondément attachée; ils pleuraient
aussi Anne, qui illuminait leur demeure de sa joliesse de jeune fille.
Eux qui n’avaient que des fils, ils aimaient à contempler cette
silhouette élégante et fine, à caresser ses boucles de jais, à entendre
son rire cristallin vibrer dans la maison où ne résonnaient jamais que
les organes un peu rudes des six garçons.
Quant à ceux-ci, laissant de côté toute velléité de stoïcisme, ils
pleuraient bien franchement. Fred surtout laissait éclater un véritable
désespoir.
Quant à Alick, le seul qui se contînt un peu, il enveloppait d’un regard
sombre et désolé le joli visage de la fillette tout inondé de larmes.
«Nous nous reverrons, je vous promets que nous nous reverrons, disait
Anne pour les consoler et se consoler elle-même... Vous viendrez bien en
Europe?»
Et comme ils semblaient dire qu’il y avait peu de probabilités pour
cela, elle ajouta:
«Eh bien! c’est nous qui reviendrons.»
En même temps, elle cherchait du côté des siens une approbation.
«Oui, nous reviendrons, mademoiselle Anne», fit Clavaillan avec
assurance.
Anne le remercia d’un regard et se sentit toute consolée.
Le voyage se passa sans accidents, mais non sans incidents, ce qui eût
été tout à fait extraordinaire à cause des temps troublés qu’on
traversait.
Enfin on arriva à Brest, et l’image de l’Inde restée brillante et si
chère tout le temps de la traversée pâlit subitement devant le rivage
natal.
Oh! la douceur de revoir son pays après une longue absence, comme tous
la goûtèrent lorsque la vigie signala la terre. Et avec quelle émotion
religieuse ils se retrouvèrent sur le sol de leur Bretagne chérie!
Certes, là-bas ils avaient trouvé une vie facile, un climat généreux,
des amis dévoués, mais ils n’avaient jamais senti comme en ce jour
vibrer certaines fibres de leur cœur.
Avec délices ils aspiraient l’air de la patrie, et Mme Ternant aurait
volontiers embrassé toutes les Bretonnes qu’elle rencontrait.
Ce fut dans Brest même que la famille Ternant s’installa.
Will dut bientôt quitter sa mère et sa sœur pour continuer dans un
collège ses études interrompues.
Clavaillan reprit la mer à la suite de Surcouf.
De nouveau seules, Mme Ternant et sa fille vécurent de cette vie retirée
et laborieuse qu’elles menaient dans l’Inde, attendant que les
événements les réunissent de nouveau à ceux qu’elles aimaient.
Et maintenant, voilà que les événements se sont précipités.
La fatale année de mil huit cent quinze est près de s’achever. L’empire
français n’existe plus.
Les aigles sont tombés à Waterloo, vaincus par la fatalité.
L’Europe, si longtemps oppressée, respire.
Le génie qui la comprimait est désormais réduit à l’impuissance.
Napoléon s’est heurté à la pierre d’achoppement que Dieu, bien plutôt
que les hommes, avait placée sur sa route.
Et cette pierre, ainsi que l’avait presque prophétisé le vieux général,
dans la soirée donnée à Madras en l’honneur d’une jolie femme, cette
pierre s’est précisément trouvée être ce Willesley, frère du marquis du
même nom, ce cadet de famille dont la gloire dépasse maintenant celle
des aînés et des ancêtres et qui porte triomphalement le titre de duc de
Wellington.
L’Empereur, qui s’est confié à ses ennemis les plus acharnés, à ces
Anglais qu’il n’a pu vaincre, va voir sa confiance cruellement déçue.
Non seulement l’Angleterre n’a point pour lui les égards que l’on doit à
l’ennemi vaincu et sans défense, mais sans pitié pour cette grandeur
tombée, sans respect pour ce captif qui s’est livré lui-même, elle va le
traiter avec cette impitoyable rigueur, avec cette étroitesse de
surveillance qui briseront en lui toute énergie et qui en quelques
années lui ouvriront les portes du tombeau.
Mme Ternant et Anne ont suivi avec angoisse la marche des événements, et
le jour a lui enfin pour la jeune fille où son rêve va se réaliser.
Depuis le matin la cathédrale de Brest fait retentir l’air de ses plus
joyeux carillons.
C’est un mariage qu’elle annonce.
Tout autour de la maison de Mme Ternant, il y a un va-et-vient
indescriptible.
Les voisins et les passants qu’on renseigne veulent voir la jeune mariée
que l’on dit si belle.
Et puis les uniformes qui entrent et sortent ne contribuent pas pour peu
de chose à augmenter la curiosité.
On sait que le fiancé a servi sous les ordres de Surcouf, et que le
fameux corsaire a promis d’assister son second en qualité de témoin.
Et tout le monde a le désir de le connaître.
Mais voilà que la porte s’ouvre toute grande et Anne, radieuse dans sa
toilette blanche, paraît donnant le bras à un jeune homme qui porte
l’uniforme de la marine royale.
C’est Will, le petit mousse de Surcouf. Il a brillamment passé ses
examens d’admission à l’École navale et il en est sorti dans les
premiers.
Il a même fait son premier voyage, et sur ses manches brillent les
galons d’enseigne.
L’avenir a tenu les promesses du passé.
TABLE DES MATIÈRES
PAGES
CHAPITRE I. --CAPTURÉS 1
CHAPITRE II. --L’ENFANCE D’UN CAPTIF 16
CHAPITRE III. --INITIATION 34
CHAPITRE IV. --L’ÉVASION 52
CHAPITRE V. --EN DÉTRESSE 68
CHAPITRE VI. --LE SALUT 84
CHAPITRE VII. --L’ÉQUIPAGE D’UN CORSAIRE 100
CHAPITRE VIII.--EN CHASSE 117
CHAPITRE IX. --APPRENTISSAGE 132
CHAPITRE X. --AU LOIN 146
CHAPITRE XI. --LA «SAINTE-ANNE» 164
CHAPITRE XII. --MADRIGAUX DE GUERRE 178
CHAPITRE XIII.--BRANLE-BAS DE COMBAT 192
CHAPITRE XIV. --APRES LA BATAILLE 205
CHAPITRE XV. --LADY STANHOPE 219
CHAPITRE XVI. --PAROLE DE CORSAIRE 236
96-6-29.--Imprimerie HACHETTE, rue Stanislas.--Paris. M.