--Celui-là même, messieurs. Et vous avez été vraiment bien aimables de

ne point le couler, car, en le coulant, vous m’eussiez fait perdre la

somme de quatre cents livres. Je vous dois, de ce chef encore, une vive

reconnaissance.»

Le corsaire fit chorus à l’hilarité de la jeune femme.

«Ne m’en remerciez pas outre mesure, milady. En ménageant vos navires,

je ménageais ma bourse et aussi ma bonne renommée.

--Comment cela, monsieur.

--Vous allez me comprendre. Mon ami Jacques avait commis, à Madras, la

chevaleresque imprudence de s’engager en mon nom à remettre les deux

précieux instruments de musique sains et saufs de toute avarie.

--Alors, monsieur, je puis être sûre que mes pianos m’accompagneront?

--Doucement, milady, doucement. Je vous réponds, foi de Surcouf, que vos

pianos vous seront rendus, mais je ne puis vous garantir qu’ils

arriveront dans l’Inde en même temps que nous.

--Et pourquoi non, s’il vous plaît, monsieur Surcouf?

--Parce que, madame, tout voleur de grand chemin que je sois, je

professe une honnêteté spéciale. Il ne me viendrait pas à l’esprit de

frustrer le fisc non plus que mes matelots de ce qui leur revient dans

les prises.

--Ce qui veut dire en bon français? questionna la jeune femme avec

inquiétude.

--En mauvais français, hélas! madame, reprit Surcouf, cela veut dire que

je suis contraint de ramener mes prises à Bourbon où elles seront

estimées et vendues au meilleur prix possible.

--Alors! s’écria-t-elle, en joignant les mains, je puis dire adieu à mes

pauvres pianos! Quel malheur, en vérité, quel malheur!

--Ne vous désolez point, milady. Je vous ai dit que je vous les

rendrais.

--Comment pourriez-vous me les rendre, puisqu’ils doivent être vendus?

--Madame, conclut le jeune corsaire, en riant, c’est mon honneur que j’y

engage. Et maintenant, choisissez entre vos compatriotes et vos pianos.

Si vous tenez aux derniers, souhaitez que les premiers soient vaincus.»

Sur cette parole ironique, Surcouf prit congé de la prisonnière et

regagna son bord où il avait à surveiller les préparatifs de la lutte

prochaine.

Les Anglais voulaient la bataille.

On pouvait voir à l’horizon le _Kent_, l’_Eagle_ et la _Queen

Elisabeth_, s’avancer de front à la rencontre de leurs ennemis.

Il était tout près de cinq heures du soir. Manifestement le combat, s’il

s’engageait à pareille heure, serait interrompu par la nuit.

On était à cette époque dangereuse et indécise, entre les moussons, où

le vent semble hésiter à prendre sa direction et passe aux quatre points

cardinaux.

Surcouf, qui ne négligeait aucune circonstance, fut particulièrement

impressionné par une brusque saute du nord-est au sud; il appela

Clavaillan.

«Jacques, dit-il, voici qui va contrarier les Anglais, mais qui nous

servira en même temps. Je vais tenter quelque chose de ma façon, et je

crois que je réussirai.

--Il est dans tes habitudes de réussir», répliqua plaisamment le

marquis.

Ainsi qu’il l’avait prévu, fatigués par le vent debout, les vaisseaux

anglais n’avançaient plus que péniblement. Il est vrai que la même cause

retardait la marche de la _Confiance_ laissée en arrière, avec le _Good

Hope_.

A la chute du jour, les deux navires étaient à portée de canon des

vaisseaux anglais. Surcouf leur enjoignit aussitôt d’ouvrir le feu, sans

ralentir leur marche, afin d’attirer l’escadrille le plus avant

possible.

Car il redoutait la brusque survenance du reste de la flotte anglaise et

voulait s’accorder le loisir de combattre les trois chefs de file au

plus tôt.

La _Confiance_ obéit strictement, et, sous les premières ombres, une

longue détonation annonça que les Français n’avaient pas attendu le feu

de l’ennemi.

C’étaient d’excellents pointeurs que les corsaires. Ce premier coup eut

une merveilleuse portée. Il atteignait l’_Eagle_, auquel il emporta le

beaupré avec une partie du gaillard d’avant, ce qui contraignit la

corvette à stopper.

Les deux autres vaisseaux, craignant de se perdre dans les ténèbres,

mouillèrent à leur tour sur un haut fond de l’île et attendirent le

jour.

La _Confiance_ en profita pour évoluer à l’avant du _Kent_, auquel le

_Good Hope_ envoya une double volée de ses pièces de retraite, tuant et

blessant une quinzaine d’hommes.

Furieux, l’Anglais riposta à outrance et creva la hanche du _Good Hope_

à tribord. Le pauvre navire blessé dut s’enfuir pour échapper à une

seconde décharge.

C’était le moment choisi par Surcouf pour accomplir son trait d’audace.

Il avait relevé très exactement la situation des vaisseaux anglais.

Entre le _Kent_ et la _Queen Élisabeth_ s’ouvrait un passage à peine

suffisant pour qu’un vaisseau passât au risque de se voir foudroyer par

les deux adversaires à la fois.

Ce fut pourtant là le parti que prit le redoutable corsaire.

La nuit était devenue tout à fait noire. Couvrant ses feux, démasquant

les cinquante pièces de sa batterie, Surcouf prit le vent dans toutes

ses voiles et courut droit aux deux vaisseaux anglais.

Il était deux heures à peine du matin, et la canonnade entre la

_Confiance_ et le _Kent_ avait pris fin depuis dix heures du soir. Les

équipages harassés, ne soupçonnant point une agression nocturne, se

reposaient en toute sécurité.

Le _Revenant_ avait pour lui, par-dessus tout, sa prodigieuse vitesse.

Mais pour tenter une telle manœuvre, il fallait des matelots prodigieux.

Il fallait, en outre, le chef incomparable auquel ils s’étaient donnés

aveuglément.

Le terrible corsaire s’élança donc, vent arrière, avec une formidable

vitesse.

Il arriva ainsi à une encablure de la _Queen Elisabeth_, sans qu’on

l’eût vu venir. Mais, à ce moment, la vigie jeta le signal d’alarme,

appelant tout le monde sur le pont. La circonstance était prévue.

Surcouf avait pris ses précautions. Toute la batterie de tribord envoya

sa bordée à la corvette.

Ce fut effroyable. Trente hommes tombèrent; l’artimon, haché, s’abattit

sur le gaillard d’arrière. La confusion fut inexprimable.

«Feu!» ordonna désespérément le commandant Peterson.

Il était trop tard. Emporté par sa fulgurante vitesse, le _Revenant_

était passé, envoyant sa bordée de bâbord au _Kent_ à peine réveillé.

La riposte des vaisseaux anglais n’atteignit qu’eux-mêmes.

Et pendant les deux heures de nuit qui restaient à courir, le _Kent_ et

la _Queen Elisabeth_ se canonnèrent avec une stupide fureur.

A l’aube, ils s’aperçurent de leur désastreuse erreur et cessèrent le

feu.

Hélas! Elle avait été effroyable, cette confusion. Le _Kent_ avait vingt

boulets dans sa coque; la _Queen Elisabeth_, outre son artimon rasé,

avait eu son gouvernail brisé.

Pendant ce temps, le corsaire revenait sur ses pas et rejoignait Jacques

émerveillé.

«Hein! lui dit-il, tandis que ses matelots riaient à gorge déployée,

crois-tu que ça a assez bien réussi? Les voilà en train de se bombarder

à qui mieux mieux. Nous n’aurons plus qu’à ramasser les blessés et les

morts.»

Et il riait lui-même du succès de son stratagème, montrait son équipage

au complet, sa carène intacte. Puis, après avoir fait distribuer double

ration de vin et d’eau-de-vie et trinqué avec l’équipage entier, il dit:

«Allons! que tout le monde aille dormir. C’est un repos bien gagné, et

il reste encore beaucoup d’ouvrage pour demain.»

L’ordre fut exécuté sur-le-champ. Les matelots ne demandaient qu’à

dormir.

Tandis qu’ils regagnaient leurs hamacs, Surcouf faisait mettre un canot

à la mer et, conduit par six rameurs de la _Sainte-Anne_, accompagné de

Jacques de Clavaillan, allait complimenter les marins de la _Confiance_

et ceux du _Good Hope_, les plus éprouvés par le feu de l’ennemi.

CHAPITRE XIII

BRANLE-BAS DE COMBAT

Le jour se leva enfin, un jour clair, lumineux, mais dont l’ardeur

torride se trouvait atténuée par les souffles d’une brise fraîche.

L’heure de la grande bataille avait sonné.

Déjà, sur les rivages de l’îlot, les prisonniers, lady Stanhope en tête,

étaient accourus pour assister aux péripéties du combat. Toute la nuit

ils avaient été tenus en haleine par le bruit du canon.

Ils avaient vu la mer s’illuminer au large des rapides éclairs des

bouches à feu. Haletants d’angoisse, sentant que leur destinée se jouait

sur l’abîme sans qu’ils pussent aider au dénouement, ni prêter la main à

leurs compatriotes, ils avaient appelé le jour de tous leurs vœux,

espérant que la victoire appartiendrait aux Anglais.

Car ils ne pouvaient croire que les corsaires eussent l’audace de

s’attaquer à la marine régulière de la Grande-Bretagne, à une frégate

flanquée de deux corvettes de Royal Navy.

Et cependant, cette invraisemblable hypothèse, ce jour qu’ils appelaient

de tous leurs vœux enfin allait la leur montrer réalisée.

Dès que les premières brumes furent dissipées, on put voir de la côte

les trois vaisseaux de guerre s’avancer résolument.

Les Anglais prenaient l’offensive. Ils jouaient leur va-tout.

La lumière leur avait permis de reconnaître les avaries subies par leur

propre maladresse et de quelle ridicule façon ils s’étaient laissé jouer

par leur ennemi.

Et maintenant, la rage au cœur, altérés de vengeance, ils brûlaient de

faire expier à l’audacieux corsaire l’humiliation qu’ils avaient subie.

Mais Surcouf était déjà prêt à la lutte. Les équipages, reposés et

frais, faisaient des gorges chaudes sur l’incident de la nuit. Tous les

hommes aptes à la lutte, la hache et le sabre d’abordage au poing,

s’apprêtaient à fondre sur leurs adversaires.

Ils avaient eu l’avant-goût de la victoire. Ils entendaient bien

l’achever.

Au moment d’appareiller, Jacques de Clavaillan appela Will.

«Guillaume, mon enfant, lui dit-il, voici la première affaire à laquelle

tu vas assister. Elle sera chaude. As-tu peur?»

Les yeux du mousse étincelèrent et son poing se serra convulsivement.

«Est-ce à moi que vous dites cela, monsieur le marquis?»

Jacques eut un bel éclat de rire, et, frappant sur l’épaule du gamin:

«Bravo! fit-il, voilà la meilleure réponse, «monsieur le marquis», rien

que ça! Morbleu! Tu me rappelles la réplique de Rodrigue à son père,

dans le Cid. Je vois que tu seras crâne. Viens çà, et embrasse-moi comme

un frère.»

Guillaume se jeta éperdument dans les bras de son chef.

Celui-ci reprit, après un examen scrupuleux du mousse:

«Tu n’as pas beaucoup plus de treize ans, je crois, mais tu en marques

dix-sept ou dix-huit. Songe que les goddems ne t’épargneront pas. Fais

donc bien ta besogne, et ne ménage personne, quand nous aborderons, car

il est certain que nous irons à l’abordage, mon gars.»

Il n’avait pas fini de parler que le signal de l’attaque était hissé au

grand mât du _Revenant_.

Répondant au défi des Anglais, Surcouf courait sus à l’ennemi.

Les forces des deux partis étaient à peu près égales, bien que l’Anglais

n’eût que trois bâtiments à opposer aux quatre des Français.

Mais le _Good Hope_, avec ses deux pièces de retraite, ne pouvait être

tenu pour un combattant. D’ailleurs, le Malouin n’entendait l’utiliser

que comme un stratagème.

Son ordre de bataille était fort simple.

A la tête du _Revenant_, il allait attaquer personnellement le _Kent_.

Clavaillan et la _Sainte-Anne_ se porteraient sur l’_Eagle_, pendant que

la _Confiance_ se mesurerait avec la _Queen Elisabeth_.

Surcouf attirerait insensiblement la frégate jusqu’à ce qu’elle fût à

portée du _Good Hope_. A ce moment les quelques gaillards résolus que

conduisaient Evel et Ustaritz accrocheraient le navire anglais capturé à

l’arrière du grand vaisseau, et pendant que celui-ci s’efforcerait de se

dépêtrer de cet obstacle imprévu, le corsaire le mitraillerait sans

relâche.

L’ordre fut exécuté au pied de la lettre.

Le commodore John Harris, si présomptueux et si plein de morgue

dédaigneuse à l’encontre de son subordonné, le commandant Peterson,

ignorait l’habileté stratégique de Surcouf et ne voulait point y croire.

C’était d’ailleurs la première fois que le Malouin faisait acte de chef

d’escadre. Son génie, prompt aux rapides assimilations, allait emprunter

à Nelson lui-même l’audacieuse méthode qui avait assuré au grand marin

anglais sa double victoire d’Aboukir et de Trafalgar.

En voyant les quatre bâtiments français venir à leur rencontre, les

marins du roi George n’en purent croire leurs yeux.

Il leur fallut pourtant se rendre à l’évidence lorsque, parvenus à un

quart de mille de leur ligne, simultanément le _Revenant_, la

_Sainte-Anne_ et la _Confiance_ évoluèrent dans le vent et firent

pleuvoir sur les vaisseaux anglais un véritable déluge de fer.

Une décharge de mitraille tua trente hommes à bord du _Kent_.

En même temps un boulet ramé emporta la moitié de la passerelle, et,

avant que l’équipage eût pu déblayer le pont, dix canons de la batterie

crevèrent le flanc de la frégate, éteignant ses pièces de tribord. La

lutte était mal engagée.

John Harris le comprit. Pesamment le _Kent_ vira et envoya sa bordée.

Trop tard. Déjà le rapide navire passait avec une fulgurante vitesse

sous la hanche de son lourd adversaire. Le feu de celui-ci ne fit que

raser son gaillard et lui tuer ou blesser cinq hommes.

En revanche, il prit en enfilade l’Anglais, et des pièces de chasse

balayèrent de bout en bout le pont déjà dévasté par la première

décharge.

Puis, passant à bâbord, il envoya la bordée de quinze canons dans les

œuvres vives du _Kent_.

Ce fut effroyable comme le passage d’une trombe. Le grand mât, haché,

s’écroula. La barre fut rompue et le vaisseau, pareil à un cygne auquel

on aurait brisé du même coup l’aile et la patte, se mit à dériver

misérablement sous les remous.

«Hardi, les gars! cria le Malouin. Il est à nous!» C’était le signal.

A ce moment, l’étrave du _Kent_ vint frôler l’étambot du _Good Hope_.

Une décharge suprême des pièces de retraite de celui-ci fit une trouée

dans les rangs anglais, et les vingt hommes d’Evel et d’Ustaritz, se

ruant sur le gaillard de la frégate, accrochèrent son beaupré à

l’arrière du lourd trois-mâts.

Les marins britanniques s’élancèrent à leur rencontre.

Mais au même instant, l’insaisissable _Revenant_ virait pour la

troisième fois, et balayait le _Kent_ avec sa batterie de tribord.

La frégate était perdue.

Un tiers de son équipage était tombé sous la mitraille. Le reste, plus

ou moins blessé, se serrait autour du commodore et de ses lieutenants.

La défaite était lamentable, humiliante au-delà de toute expression.

Mais John Harris était aussi brave que présomptueux. Il voulut faire

tête à ses ennemis. Rassemblant ses hommes en carré, il accueillit par

un feu de mousqueterie bien nourri les marins du _Revenant_ qui

s’élançaient à l’abordage et escaladaient l’arrière.

Surcouf perdit là une quarantaine des siens.

Mais le moment d’après les Anglais, sabrés, hachés, réduits à la

proportion d’un homme sur quatre, étaient contraints de mettre bas les

armes.

Le vainqueur laissa au commodore son épée.

Aussi bien l’ennemi méritait-il ce suprême honneur.

John Harris était étendu sur le pont, enveloppé dans le pavillon

britannique, le corps et les membres troués de huit blessures.

«Je ne m’attendais pas à être vaincu par vous, monsieur Surcouf, murmura

le glorieux vaincu quand il fut en présence du corsaire.

--Ce n’est pas un médiocre honneur pour moi, monsieur, expliqua

celui-ci. Votre Seigneurie a fait tout son devoir. Vous tombez en héros.

J’en rendrai témoignage à l’Amirauté anglaise.»

Il donna l’ordre d’emporter avec précaution le blessé qu’il fit déposer

dans sa propre cabine à bord du _Revenant_.

Puis, amarrant la frégate prise au _Good Hope_, il se disposa à revenir

à la charge contre les deux corvettes.

La _Queen Elisabeth_ luttait désespérément contre la _Confiance_.

Démâtée, transformée en ponton, n’ayant plus qu’un homme valide sur dix,

elle refusa d’amener son pavillon.

Debout, à l’arrière, le bras en écharpe, l’héroïque commandant Peterson

salua d’une dernière décharge la _Confiance_, qui perdit du coup vingt

hommes. Puis au cri de: «Vive la Vieille Angleterre!» la corvette et ce

qui restait de son équipage s’engloutirent dans les flots troublés et

noircis par les violences de la lutte.

Dans le même temps, Jacques de Clavaillan s’emparait de l’_Eagle_. La

bataille avait été chaude sur ce point plus que sur tout autre.

Le brick, rivalisant de vitesse et d’audace avec le _Revenant_, avait

passé, toutes voiles dehors, sous les canons de la corvette.

Supérieurement servi par ses canonniers, il avait démonté les pièces du

pont, éteint le feu des batteries de tribord et logé deux boulets au

niveau de la flottaison.

Une volée en retour brisa le gouvernail de la corvette anglaise, un feu

de salve admirablement dirigé tua une trentaine d’hommes dans les

haubans. Et tout aussitôt les deux bâtiments se trouvèrent bord à bord.

L’Anglais tenait bien. Un ouragan de plomb et de mitraille passa sur la

_Sainte-Anne_, trouant des têtes et des poitrines, fauchant des jambes

et des bras, amoncelant les cadavres.

Et quand il fut passé, Guillaume, frémissant, enivré par la poudre,

tenant une hache dans la main gauche, un pistolet dans la droite, se vit

debout sans une égratignure, aux côtés de son commandant, intact, lui

aussi.

C’était le moment attendu par Clavaillan.

La _Sainte-Anne_ avait pris le vent. Elle vint donner à toute volée dans

la joue de bâbord de l’_Eagle_ et engagea son beaupré dans celui de

l’Anglais. Le choc fut formidable.

Mais les matelots étaient prêts. Ils s’étaient rassemblés en masse

compacte autour de leur commandant. Tous ensembles s’élancèrent à

l’abordage de la corvette, tandis que six des pièces du brick faisaient

feu simultanément sur le pont de l’ennemi.

En ce moment Will se sentit saisir par le bras gauche. En même temps,

une voix bien connue lui cria à l’oreille:

«Hé! pitchoun, ça chauffe pour le présent. On va en découdre avec les

Ingliches. N’as pas peur. On est près de toi.

--Comment, se récria l’enfant, toi ici, Piarrille? Je te croyais sur le

_Good Hope_ avec Evel?

--Nous y étions, té. Mais il n’y a plus rien à y faire pour le quart

d’heure. Tout est fini. Alors, tu comprends, rien ne pouvait nous

empêcher, Evel et moi, de venir rejoindre le commandant.»

Mais déjà l’attaque était commencée. Les marins de la _Sainte-Anne_ se

ruaient fiévreusement sur le pont de l’_Eagle_.

Ils y furent vaillamment reçus.

Les Anglais se battaient avec le courage du désespoir.

Déjà le commandant George Blackford avait pu constater que la bataille

était perdue.

Du haut de son gaillard, il avait vu la prise du _Kent_ et deviné celle

de la _Queen Elisabeth_.

Il ne lui restait plus qu’à mourir en vendant chèrement sa vie.

Debout, au milieu de ses hommes, il dirigeait le feu avec le sang-froid

de sa race et regardait la mort venir sans fléchir à son approche.

Une multitude de combats s’étaient engagés sur le pont.

Jacques de Clavaillan, l’épée à la main, avait déjà fait sa trouée.

Il était passé, s’ouvrant un chemin sanglant dans les rangs des Anglais.

Autour de lui les corsaires multipliaient leurs exploits, une nappe

rouge s’étendait sur le plancher ciré, et les pieds nus des matelots

clapotaient dans le sang chaud, coulant des blessures affreuses à voir.

Cependant l’ennemi résistait encore avec une formidable ténacité.

Clavaillan se dit qu’il n’aurait raison de cette résistance qu’en

abattant le chef vaillant qui la dirigeait.

Il promena autour de lui un rapide regard.

Il aperçut Evel et Ustaritz à ses côtés, luttant en héros.

«Garçons, leur cria-t-il, déblayez-moi un peu la place, de manière que

je puisse rejoindre le commandant anglais. J’ai un compte personnel à

régler avec lui.»

En un clin d’œil, la hache ou le sabre eurent taillé une brèche dans la

haie vivante qui entourait l’officier du roi George.

Alors le marquis s’avança l’épée haute et cria:

«Monsieur George Blackford, j’ai un mot à vous dire.»

Cette parole, jetée comme une phrase de politesse, frappa de stupeur

l’assistance. Le combat fut un moment suspendu.

L’Anglais s’avança sur le front de la petite troupe qui se défendait

encore et répondit avec hauteur:

«Je ne sais ce que vous avez à me dire; je consens pourtant à vous

écouter.»

Jacques ôta de son justaucorps un flot de rubans jaunes.

«Monsieur, dit-il, ces rubans m’ont été donnés par une de vos

parentes... pour la rappeler à votre souvenir.

«Je suis le marquis Jacques de Clavaillan, lieutenant de Surcouf.

«Je vous offre de vous rendre à moi avec vos hommes, vous engageant ma

parole de gentilhomme que vous serez traités les uns et les autres avec

égard et déférence.

--Et si je refuse, monsieur? riposta l’Anglais dédaigneux.

--J’ai une seconde alternative honorable à vous offrir. Vous sortirez

seul des rangs et j’aurai l’honneur de croiser le fer avec vous.

«Si je vous tue, vos hommes se rendront à discrétion, et ils seront

traités en adversaires particuliers, c’est-à-dire que je leur rendrai la

liberté sans condition.

--Et si je vous tue, moi?

--En ce cas la lutte continuera jusqu’à ce que l’_Eagle_ soit pris.»

George Blackford souleva son chapeau et salua:

«Monsieur le marquis de Clavaillan, je suis votre homme. Défendez-vous.»

Et il marcha sur le jeune chef.

«Un instant, fit celui-ci, je dois vous remettre les rubans de votre

aimable parente. Souffrez que je les mette à votre portée.»

Ce disant, Jacques de Clavaillan embrochait le flot de rubans avec son

épée et tombait en garde présentant l’arme ainsi enguirlandée.

Le duel commença aussitôt, à la face des deux corps hostiles. Les deux

adversaires étaient de même taille et presque du même âge.

Plus grand et plus corpulent, l’Anglais avait sur le Français l’avantage

de son poids et de son volume. Le corsaire, il est vrai, compensait

cette disproportion par une souplesse et une agilité incomparables.

La lutte ne pouvait qu’être mortelle.

Tous comprenaient que chacun des deux champions combattait tant pour

lui-même que pour l’honneur de son peuple et de son pavillon. Leur

acharnement en devait être doublé, leur victoire d’autant plus

méritoire.

Ce fut, pendant quelques minutes, un cliquetis formidable de lames

heurtées.

L’acier résonnait avec des vibrations argentines, et le spectacle était

si captivant, qu’un silence prodigieux régnait sur le pont de la

corvette.

Tout à coup, emporté par un élan irréfléchi, George Blackford se fendit

à fond, portant au jeune lieutenant de Surcouf un coup d’allonge

démesuré.

L’attaque glissa sur le fer de Clavaillan, qui, prompt comme la foudre,

riposta par un dégagé furieux, en coups à coups.

Les deux hommes étaient si près l’un de l’autre que l’épée du marquis

tout entière disparut dans la poitrine de son ennemi.

George Blackford se redressa, étouffé par le sang, battit l’air de ses

bras et tomba comme une masse sur le pont.

Il était mort.

«Bas les armes!» cria Jacques en élevant son fer sanglant.

Mais au lieu de se conformer aux clauses du combat singulier, les marins

survivants de l’_Eagle_ firent entendre un rugissement de colère, et,

poussant un hourra de défi, se ruèrent sur les Français.

Jacques était au premier rang. Il n’avait pas prévu le choc.

Son pied glissa dans une flaque de sang et chancela.

En même temps un Anglais, de stature gigantesque, s’élança sur lui, la

hache levée, prêt à lui fendre le crâne.

Autour de lui la mêlée était furieuse. Les marins anglais se défendaient

avec le courage du désespoir.

Clavaillan para du bras gauche le coup qui lui était porté. L’arme

glissa, lui entaillant l’épaule.

Mais elle se releva, et derechef le commandant fut à la merci de son

adversaire, ne pouvant lutter dans la position où il se trouvait.

Brusquement l’Anglais chancela, en jetant une sourde imprécation.

En même temps un coup de feu éclatait aux oreilles de Clavaillan, une

main le saisissait sous le bras et l’aidait à se redresser.

«Hardi, commandant! L’homme est mort!» cria une voix claire.

Il se retourna. Guillaume Ternant était à ses côtés, tenant à la main

son pistolet encore fumant.

La lutte d’ailleurs était finie. Une quinzaine de matelots tenaient

encore.

Voyant l’inutilité d’une plus longue résistance, ils jetèrent leurs

armes et se rendirent.

On les entoura vivement et on les fit passer sur la _Sainte-Anne_.

Alors seulement le vaillant brick, traînant la corvette à sa remorque,

rallia les trois vaisseaux victorieux.

Surcouf ouvrit ses bras à Jacques de Clavaillan et l’embrassa à la vue

de tous les équipages. Puis il donna l’ordre d’un repos bien gagné.

Un mousse de Surcouf · 第 11 / 14 段