Au-dessus de sa tête, les étoiles trouaient la voûte de leurs petits

points clairs et scintillants, pareils à une poussière de diamants

éparpillés sur un voile de deuil.

Au-dessous de lui, la mer se gonflait en larges vagues, à l’échine

souple, au dos arrondi, qui le balançaient comme un nouveau-né dans son

berceau.

Et Will ne voyait rien, n’avait pas un regard pour le sombre et

grandiose spectacle de ce ciel et de cette eau confondus dans une même

obscurité.

Enfoui dans sa douleur, priant pour ceux qu’il ne verrait plus, il

pleurait.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un cri traversa le vaste silence et le fit tressaillir.

C’était son nom qui avait roulé sur les échos de l’abîme. Une voix

l’avait appelé, et cette voix, il avait cru la reconnaître.

Il se releva et tendit l’oreille, prêtant toute son attention.

La voix traversa derechef l’espace, la voix de Piarrille Ustaritz, le

Basque, qui jetait à pleins poumons son appel sonore:

«Ohé! du canot! Will! petit Will, le mousse!»

L’enfant se leva tout droit dans l’embarcation et répondit avec ferveur:

«Ohé! du canot! A moi! Piarrille, à ton bord, dans le vent.»

Et de la sorte, pendant un quart d’heure, l’homme et l’enfant se

répondirent.

Le second canot, maintenant, avait allumé son fanal. Will voyait la

petite lueur courir et scintiller sur l’eau, paraître et disparaître

sous les lames. Il se remit aux avirons et nagea hardiment à la

rencontre de ses amis.

Il fallait une bonne demi-heure pour permettre aux deux embarcations de

se rejoindre.

Mais quand elles furent bord à bord, le Basque fut le premier à

accoster. Il sauta d’un bond dans celle qui portait Guillaume, et

l’amarra à l’arrière de la sienne, afin de la remorquer vers le _Good

Hope_.

Après quoi, se redressant, il ouvrit tout grands ses bras et étreignit

l’enfant dans une accolade, quasi paternelle, riant et pleurant à la

fois.

Une heure plus tard, Guillaume Ternant se retrouvait à bord du bâtiment

qu’il avait quitté désespéré et qu’il ne croyait plus revoir.

Evel, puis Clavaillan le serrèrent en frémissant sur leur poitrine.

Il riait maintenant, le pauvre Will, qui pleurait tout à l’heure.

«Commandant, dit-il, je sais pourquoi vous m’avez abandonné.

--Tu le sais?... Mais nous ne t’avons pas abandonné, petit. Nous avons

voulu seulement... Et la voix de Jacques trembla.

--M’empêcher de mourir avec vous, n’est-ce pas? dit le petit garçon. Oh!

je l’ai bien compris, allez, quand je me suis vu tout seul avec les

provisions que vous m’aviez laissées.»

Les yeux de Jacques se mouillèrent, mais de très douces larmes, cette

fois.

«Eh bien, oui, tu as deviné. Nous avons voulu mourir seuls.

--Et maintenant, vous ne voulez plus?

--Maintenant, nous avons reçu le secours de Dieu et des hommes. Le

bateau que nous suspections est français. Tu le connais aussi bien que

nous. C’est celui qui nous a sauvés sur la chaloupe quand nous étions au

moment d’expirer. C’est la _Confiance_ de Surcouf et jamais elle n’a

mieux mérité son nom.

--Bravo, commandant! s’écria Will, et vive la _Confiance_!

--Ce n’est pas tout, reprit le jeune corsaire, celui qui la commande m’a

appris que c’était une surprise que Surcouf nous avait ménagée, qu’il

l’avait équipée et armée sans prévenir personne. Demain, au soleil

levant, nous serons rejoints par lui sur le _Revenant_ et je remonterai

sur ma vaillante _Sainte-Anne_. Et alors, malheur aux Anglais!»

Et le lieutenant de Surcouf étendit son poing fermé et son bras menaçant

vers l’horizon du nord-est, où, sous la trame des ténèbres, il devinait

l’approche des trois vaisseaux du commodore Harris.

«Est-ce que vous allez me laisser sur ce mauvais bateau marchand?»

La question était faite sur un ton d’effroi qui fit rire Clavaillan.

«Te laisser? Non pas, mon ami. Tu as assez souffert avec nous, surtout

depuis trois jours, pour avoir mérité de garder ta place sur mon brave

brick. Tu es désormais un homme, que sainte Anne protège les tiens.»

La nuit s’acheva dans cet état d’esprit si différent de celui de la

matinée.

Un véritable enthousiasme animait Jacques et ses compagnons. Sur son

ordre, Will et les deux matelots allèrent dormir quelques heures. Ils

auraient besoin de toutes leurs forces pour la journée du lendemain.

Ainsi que l’avait dit le marquis, au soleil levant on put voir les deux

vaisseaux corsaires émerger de la brume, toutes voiles dehors.

C’étaient le _Revenant_ avec ses cinquante-huit canons, la _Sainte-Anne_

avec ses dix-huit pièces. En les additionnant aux trente-quatre bouches

à feu et aux deux cent cinquante hommes de la _Confiance_, on arrivait

au chiffre superbe de huit cent soixante-dix combattants et de cent dix

canons. Avec cela on pouvait livrer bataille.

Cependant l’Anglais n’avait pas changé sa route. Bravement, il

continuait à s’avancer sous le vent, fier de sa supériorité d’armement

et se jugeant invincible. Il osait courir au-devant de la lutte.

La frégate le _Kent_ avait, en effet, soixante-dix canons; chacune des

deux corvettes _Eagle_ et _Queen Elisabeth_ en portait vingt.

C’était donc à égalité d’armes qu’on allait combattre, du moins sous le

rapport du nombre des canons. Car, en ce qui concernait le chiffre de

l’équipage, les trois vaisseaux anglais représentaient un millier

d’hommes.

Grande fut donc la surprise des marins français lorsque les signaux du

_Revenant_ donnèrent l’ordre de battre en retraite.

On prit chasse devant l’ennemi, ce qui n’alla pas sans provoquer

quelques murmures. Mais la seule vue de Surcouf suffit à les réprimer.

Déjà le marquis, Evel, Ustaritz et Will étaient retournés sur la

_Sainte-Anne_. Le _Good Hope_ marchait au milieu de la flottille,

protégé par la _Confiance_ qui fermait la marche, ouverte par le

_Revenant_.

Le corsaire, d’ailleurs, avait médité et préparé la manœuvre.

Par ses soins, deux pièces avaient été débarquées de la _Confiance_ et

placées sur le voilier anglais, à l’arrière.

«De cette façon, avait-il dit, nous aurons la satisfaction de les faire

recevoir en amis par leur ancien compatriote.»

Il avait mandé à Clavaillan de se tenir en flanc de la colonne.

«As-tu parmi tes hommes un gaillard résolu qui veuille risquer une

grosse chance de faire du mal aux Anglais, s’il n’est pas tué?

--Je crois avoir ça,» répondit hardiment le marquis.

Et, à son tour, il appela Evel et Ustaritz et leur demanda sans détours:

«Garçons, lequel d’entre vous consentirait à rester sur le _Good Hope_

avec une quinzaine de lurons pour recevoir le premier coup de feu de

l’Anglais?

--Dame! fit Evel, c’est à vous de choisir, commandant; car je crois bien

que si vous nous consultez, chacun de nous dira _Amen_.

--Je tiens pourtant à ce que vous le décidiez vous-mêmes. Le poste est

hasardeux et il y a quatre-vingts chances d’y rester.

--Pourvu qu’il y en ait vingt d’en sortir, s’écria insoucieusement le

Basque, je suis tout prêt à faire ce qu’on m’ordonnera.

--Et moi, dit Evel, si l’amiral me promet un bon baril de vin ayant fait

la traversée, je suis tout prêt aussi à tenir compagnie à Piarrille.

--Je te le promets en son nom, Breton de roche, répliqua Clavaillan, et

je te permets de suivre Ustaritz à son bord.

--Pour lors, questionna celui-ci, que nous faudra-t-il faire?»

Le lieutenant de Surcouf leur demanda toute leur attention.

«Écoutez, dit-il, voici en quoi consiste le plan de l’amiral.»

C’était le titre que tous les matelots du corsaire donnaient à leur

chef.

«Nous avons pris chasse devant les Anglais, mais c’est pour les attirer

le plus loin possible, car, indépendamment de ces trois vaisseaux, une

demi-douzaine d’autres s’avancent à notre rencontre. Leur approche nous

a été signalée, au moment du passage de Surcouf à Bourbon. Dès que

ceux-ci seront à un mille de nous, nous reviendrons sur eux. Ce sera le

grand branle-bas, et alors, tant pis pour eux, tant mieux pour nous. Or,

l’essentiel est que nous évitions leur premier feu, et que nous

puissions les saluer de toutes nos batteries. Il faut donc que le _Good

Hope_ attire le plus gros des vaisseaux, c’est-à-dire la frégate qui

marche en tête. Quand elle sera à bonne portée, elle lui enverra la

double bordée de ses pièces de retraite. Mais un homme de sang-froid est

indispensable pour diriger la manœuvre et se coller à l’Anglais avant de

faire sauter le trois-mâts.

--Ça va, dit paisiblement Ustaritz, je crois que je pourrai faire ça.

--Et moi, ajouta Evel, je doublerai volontiers mon matelot.

--Alors, on va vous donner dix garçons solides au poste. Pouvez-vous

compter sur vos Espagnols?

--Caramba! s’écria le Basque, je te crois qu’on peut y compter. Depuis

hier, ils n’ont pas cessé de grincer des dents contre les Anglais.»

Le plan fut exécuté à la lettre. Le _Good Hope_ reçut ainsi un équipage

de vingt hommes. Surcouf y avait attaché ses deux meilleurs canonniers,

afin que la première et probablement la seule bordée du navire marchand,

converti pour la circonstance en vaisseau de guerre, fît le plus de mal

possible à la frégate anglaise.

Cependant celle-ci et les deux corvettes, ses acolytes, poursuivaient

leur chemin et s’avançaient résolument sur les quatre navires.

La distance, encore trop grande, devait les induire en erreur. Mais le

courage britannique est surtout fait d’implacable ténacité.

Le commodore Harris voulait savoir à tout prix ce qu’étaient ces trois

bâtiments inconnus qui venaient de se joindre au trois-mâts poursuivi

depuis quatre jours. Brave, mais présomptueux, l’officier du roi George

professait un imprudent mépris pour les corsaires.

Cette outrecuidance était partagée par sir George Blackford, commandant

de la corvette _Eagle_.

Au contraire, James Peterson, commandant la _Queen Elisabeth_, était

plein de prudence et de raison. Mais ses sages avis l’avaient fait

railler de son chef aussi bien que de son collègue Blackford.

Ce jour-là, pourtant, il ne fut pas maître de ses appréhensions, et, se

mettant en rapport avec le commodore Harris, il lui fit part de ses

craintes.

«J’ai quelque méfiance de l’allure de ces quatre bâtiments voyageant de

conserve. Il y aurait lieu de nous assurer que le reste de l’escadre

pourra, le cas échéant, nous prêter main-forte.»

Harris regarda son lieutenant avec un sourire de dédaigneuse raillerie.

«En vérité, monsieur, êtes-vous prudent au point de ne point oser

attaquer deux navires de commerce, dont l’un est un anglais qui nous a

été pris par ruse et supercherie.

--Cette ruse et cette supercherie prouvent que ceux qui l’ont conçue et

exécutée sont des gens habiles, commodore. Ils ont dû se ménager des

moyens de défense que nous ignorons.

--Quels moyens? Le flibustier qui est venu jusqu’à Bombay tromper les

imbéciles du _civil service_ est tout au plus quelque convict échappé de

Botany-Bay ou d’Aden, et qui aura assassiné le capitaine du _Good Hope_.

«Il n’y a pas de Français en cette affaire. D’ailleurs y en eût-il que

j’en serais ravi. Cela nous fournirait l’occasion de faire quelque bonne

capture.

--Votre Seigneurie peut avoir raison. Je maintiens pourtant mon

sentiment.

«Surcouf est un homme d’une extrême audace, et il y aurait de la

prudence...»

Le commodore répliqua brutalement:

«La prudence prendrait un autre nom, monsieur. Je n’ai pas besoin de

vous le dire. Quant à votre Surcouf, je ne demande que l’occasion de me

trouver en face de lui. Vous seriez aimable de l’en prévenir.»

Peterson blêmit sous l’affront. Mais il ne répondit rien, et, courbant

le front, il regagna la _Queen Elisabeth_.

CHAPITRE XII

MADRIGAUX DE GUERRE

Les marins de Surcouf eurent promptement l’explication des motifs qui

avaient décidé leur chef à fuir devant les vaisseaux anglais.

On était au voisinage des îles Maldives, dans le bras de mer qui sépare

cet archipel de celui des Maldives, passage essentiellement dangereux

pour la navigation et qui a vu d’innombrables naufrages.

Or, depuis plusieurs semaines, le corsaire était averti que trois

navires anglais, voyageant de conserve, avaient quitté le Cap se

dirigeant vers l’Inde.

La _Sainte-Anne_ n’était plus à son service par suite de la manœuvre de

Clavaillan, il n’avait pu surveiller les côtes d’Afrique, ni par

conséquent, arrêter au passage ces bâtiments qu’il savait porteurs d’une

riche cargaison.

Il avait donc pris à part son lieutenant et tous deux avaient arrêté un

plan aussi audacieux qu’imprévu.

«Jacques, avait dit Surcouf, nous avons deux moyens à notre disposition:

livrer bataille tout de suite aux trois vaisseaux anglais, les couler,

et revenir sur le convoi. C’est chanceux. Nous pouvons subir des avaries

graves et n’être plus suffisamment armés pour nous rendre maîtres des

bateaux marchands qu’on m’a signalés. Ou bien, nous devons nous porter

au plus vite à la rencontre du convoi, le capturer, et attendre les

trois vaisseaux pour leur faire face.»

Jacques hocha la tête.

«C’est hardi, mais tout aussi aventureux. Une fois les navires pris,

qu’en ferons-nous? Comment tenir tête aux Anglais, si nous sommes

empêtrés d’une telle cargaison? Il y a peu de chances pour que nous

puissions la conserver.»

Surcouf eut un geste vif, et tapant sur l’épaule de son ami:

«Tu ne m’as pas compris. Je ne veux pas couler le convoi, bien au

contraire. Il s’agit de le prendre sans l’avarier, et de nous en servir

contre les autres en exposant à leurs feux les bateaux ainsi capturés.

Je sais qu’à bord de l’un d’eux se trouvent d’honorables ladies, de

charmantes misses, qui viennent rejoindre leurs familles dans l’Inde. Ce

sont là de précieux otages, de sûres cuirasses contre les boulets

anglais. Elles prises, nous aurons presque tous les atouts dans notre

jeu.»

Clavaillan se mit à rire:

«Parbleu! Si tu m’en dis tant!... Parmi les voyageuses se trouve sans

doute lady Stanhope, la cousine de lady Blackwood, celle qui a rapporté

d’Europe deux pianos à queue achetés en France. Bonne proie pour de

galants chevaliers.»

L’ordre d’action fut donc immédiatement adopté. Jacques présenta une

objection.

«Tout cela est fort bien. Mais où le prendre, ce convoi tant désiré?

--M’est avis, répondit le Malouin, qu’à cette heure il ne doit pas être

loin de nous. Je gagerais ma main droite qu’il a dû embouquer dans le

canal des Maldives.

--Oh! des navires de commerce se risquer en un tel passage...

--Oui, oui, il a la réputation d’être très périlleux, j’en conviens.

Mais, outre qu’en cette saison, le vent les favorise, le passage, si

dangereux qu’il soit, l’est infiniment moins qu’une rencontre de

corsaires. Il y a donc de nombreuses probabilités en faveur de mon

hypothèse.

--En ce cas, hardi et sus au convoi!»

Tels furent les motifs pour lesquels les corsaires prirent chasse devant

les vaisseaux anglais et les entraînèrent à leur suite dans le canal des

Maldives.

Le sixième jour, vers midi, Clavaillan, qui courait en tête avec la

_Sainte-Anne_, fit entendre un cri de joie et se mit en communication

avec son chef.

Il venait de relever au sud-ouest, au voisinage de la plus petite des

Maldives, le convoi si impatiemment cherché. Les trois navires s’y

trouvaient réunis.

En un clin d’œil, le _Revenant_ et la _Sainte-Anne_ se mirent d’accord,

et Surcouf arrêta le plan à suivre, aussi bref, aussi expéditif que

possible.

Laissant la _Confiance_ et le _Good Hope_ se traîner à l’arrière, les

deux corsaires se couvrirent de toile et s’élancèrent à la rencontre du

convoi.

Grâce à leur prodigieuse vitesse, ils l’atteignirent vers trois heures

de l’après-midi.

C’était bien lui. Les trois gros navires, pesamment chargés, semblaient

ramper à la surface des flots. Ils n’avaient pas redouté la présence de

l’ennemi en ces parages réputés dangereux, et leur prudence grossière

leur était fatale.

L’apparition des corsaires les frappa d’épouvante.

Un seul des trois navires, le _Star_, voulut tenter une résistance.

Il portait une pièce de chasse à l’avant. Le boulet qu’il envoya vint

chercher l’eau à cent mètres du _Revenant_.

«Mahé, cria le Malouin au plus habile de ses canonniers, te charges-tu

d’amputer ce lourdaud de sa misaine?

--Rien n’est plus facile, si vous le désirez, commandant, répondit Mahé.

--Alors, vas-y, et découpe proprement cette aile de pigeon.»

Mahé courut à l’une des pièces de tribord et pointa avec soin.

Quelques minutes plus tard, une détonation formidable ébranlait l’air,

et du pont du _Revenant_ on pouvait voir la misaine du navire anglais

s’abattre avec fracas sur le pont et le couvrir de ses débris.

Le _Star_ amena immédiatement son pavillon.

Aussitôt les deux corsaires s’approchèrent du convoi et intimèrent aux

équipages l’ordre de se rendre à leur bord en qualité de prisonniers.

Ce fut le capitaine du Star qui vint implorer la modération des

vainqueurs.

«Commandant, dit-il à Surcouf, vous ferez de nos personnes ce qu’il vous

plaira. Toutefois nous osons espérer que vous vous conduirez en

gentleman à l’égard des dames qui sont avec nous et qu’on ne saurait

tenir pour prisonnières.»

Le redoutable écumeur de mer fronça le sourcil.

«Monsieur, répliqua-t-il, rien que pour ces paroles, je devrais vous

faire pendre. Elles constituent une insulte gratuite. Je ne sais comment

vous faites les choses en Angleterre. Mais ici, vous avez affaire à des

Français. C’est vous dire que les dames n’auront qu’à se louer de notre

conduite.»

Il y avait, proche le lieu de la capture, un îlot assez verdoyant et

désert.

Les trois bâtiments, dirigés par les matelots français, mouillèrent dans

une crique ombragée du rivage. Après quoi Surcouf donna l’ordre de faire

débarquer tous les passagers, les femmes les premières.

Il y en avait une vingtaine de toutes les conditions.

Dans ce nombre apparaissait une jeune et élégante patricienne, au visage

fier, à l’œil bleu plein de reflets d’acier. Quand elle fut en présence

du corsaire, elle s’avança vers lui, la tête haute, la démarche assurée.

«Monsieur, dit-elle au Malouin, je ne puis croire que vous avez contre

nous des intentions perfides. Vous jouissez en Angleterre et dans les

colonies de la réputation d’un homme courtois et bien élevé. C’est sous

cet aspect que je vous connais.»

Surcouf s’inclina en souriant.

«Vous pouvez vous assurer, milady, que cette réputation est justement

accréditée.

«Si les nécessités de la guerre m’ont contraint à interrompre votre

voyage, veuillez croire que c’est avec le plus vif regret de vous causer

cet ennui. Mais, vos compatriotes le permettant, j’aurai l’honneur de

vous remettre sur la bonne voie.

--Monsieur, répliqua la jolie prisonnière, j’étais sûre que nous serions

sous la sauvegarde de votre honneur. Laissez-moi vous demander,

toutefois, si votre intention est de nous abandonner sur cet îlot

désert.»

Le Malouin fit un nouveau salut plus gracieux que le précédent.

«Milady, vous n’y séjournerez que le temps nécessaire à une joute

inévitable. Vos beaux yeux vont sans doute contempler un combat sur mer,

car je crois savoir que vos compatriotes nous donnent la chasse.

Souffrez donc que jusqu’à demain je vous laisse sous la protection--je

ne dis point, à dessein, sous la garde--de quelques-uns de mes plus

aimables marins, et sitôt notre affaire vidée avec vos compatriotes,

nous aurons l’honneur de vous rendre la liberté du chemin.

--Mais monsieur, s’écria la jeune femme, vous ne prévoyez que le cas où

vous seriez victorieux?

--C’est dans mes habitudes, madame.

--Vous n’avez donc jamais prévu l’hypothèse d’une défaite?

--Je ne prévois que celle de ma mort, milady.

--C’est vaillamment parler, monsieur, et je vous admire pour cette

parole. Mais elle n’est guère rassurante pour nous, prisonniers,

permettez-moi de vous le dire.

--Au contraire, madame, si je meurs, c’est que les Anglais seront

vainqueurs, et, en ce cas, ils n’auront rien de plus pressé que de vous

délivrer.»

La jeune femme détourna la tête. Un long soupir souleva sa poitrine.

«Quelle affreuse chose que la guerre, monsieur Surcouf! Elle peut donner

de la gloire à quelques-uns, mais voyez de quel prix cette gloire est

payée!

--Vous dites vrai, milady. Mais si vous m’en croyez, nous échangerons de

telles réflexions quand la paix sera faite entre nos deux nations.»

Sur son ordre, les équipages des trois corsaires improvisèrent une sorte

de campement dans une vallée bien abritée. Avec des espars, des vergues

et des agrès de toute nature, on dressa des tentes sous lesquelles on

installa des couchettes et des hamacs à l’usage des prisonnières.

Au préalable, on faucha un vaste espace où l’on promena le feu par

précaution contre les serpents et les insectes venimeux. Ce feu fut

entretenu toute la nuit aux alentours des tentes, bien que l’îlot ne

parût point assez grand pour contenir des fauves. Une compagnie de

cinquante hommes veilla pendant toute la durée des ténèbres, à distance

suffisante pour ne point gêner les prisonnières dans leurs soins

personnels.

Surcouf, toujours attentif, chargea Clavaillan de le seconder dans sa

besogne de garde protectrice.

Le marquis revêtit donc son plus brillant uniforme et accompagna son

chef auprès des captives, auquel il adjoignit Will comme spécialement

attaché à leur service à défaut de domestiques attitrés.

Le petit mousse s’attira tout de suite la bienveillance de la jeune

Anglaise.

«Vous me paraissez bien jeune pour servir, mon enfant, lui dit-elle,

avec un maternel sourire, jouant sur le double sens du mot «servir».

--Milady, répliqua gaillardement Guillaume, qui était à bonne école pour

l’esprit aussi bien que pour le courage, je sers la France par le cœur

et l’Angleterre par admiration pour ses filles.»

Surcouf et Clavaillan battirent des mains en même temps que la captive.

«Décidément, messieurs, dit celle-ci, on a raison d’assurer que vous ne

craignez personne sur aucun champ de bataille. L’esprit vous vient de

bonne heure.»

Elle attira l’enfant auprès d’elle et lui fit raconter son histoire.

Elle l’interrogea longuement sur ses origines et sur sa famille. Des

larmes mouillèrent ses paupières lorsqu’il lui apprit que sa mère et sa

sœur habitaient à Ootacamund dans une vallée enfouie au pied des monts

Nielgherries, que, depuis près de trois ans, elles n’avaient pas eu de

ses nouvelles.

«Will, dit doucement la prisonnière, je vous promets que, si je rentre

saine et sauve dans l’Inde, j’irai à Madras voir ma parente lady

Blackwood et que de là je me rendrai à Ootacamund pour consoler votre

mère et votre sœur.

--Quoi! s’écria Jacques de Clavaillan, seriez-vous donc cette parente

dont m’a parlé lady Blackwood à Madras, lady Stanhope, si je ne me

trompe?

--Moi-même, pour vous servir, monsieur le marquis de Clavaillan, fit la

rieuse jeune femme avec une profonde révérence, digne de l’ancien

régime.

--Madame, reprit le Français, il m’était permis d’en douter. Voici près

de trois ans que lady Blackwood m’apprit qu’elle attendait votre arrivée

et, depuis cette époque, j’ai pu vous croire parvenue à destination.

--Monsieur, répondit lady Stanhope, sur le même ton, vous avez su si

bien tenir la mer depuis ces trois ans que ma famille, justement

alarmée, ne m’a point permis de m’embarquer. De là, mon retard.»

Jacques sourit, puis, après quelques secondes d’hésitation, reprit:

--M’est-il permis, milady, de vous poser une autre question?

--Je n’y vois aucune espèce d’empêchement, monsieur le marquis.

--Puisque vous m’y autorisez, je vous demanderai donc si vous avez

emporté d’Europe deux pianos à queue dont lady Blackwood paraissait être

fort en peine. Ce sont, m’a-t-elle dit, de récentes merveilles.»

L’aimable Anglaise laissa libre cours à sa gaieté.

«Allons! je vois que vous êtes merveilleusement informé. En effet,

monsieur, ces pianos, selon le nom que leur donnent les Italiens,

_piano-forte_, sont à nos clavecins et à nos épinettes ce que les canons

modernes sont aux bombardes de Crécy. Et, puisque vous m’interrogez avec

autant de bonne grâce, sachez que ces pianos ont été soigneusement

arrimés dans les flancs du _Star_.

--Celui des bateaux qui nous a contraints d’abattre sa misaine, dit

Surcouf.

Un mousse de Surcouf · 第 10 / 14 段