Là-bas, en effet, la viande n’est pas chère et chaque jour, le morceau

de bœuf bouilli était mêlé à la pâtée des chiens.

Ce fut ensuite le tour du currie, le mets indien entre tous que l’on

sert à chaque repas et que les cuisiniers ont l’art de préparer de cent

manières différentes.

Le currie se compose d’une sauce principale contenant de la viande, du

poisson, des œufs, voire même des légumes assaisonnés avec une poudre

piquante et fort aromatisée. Avec cette sauce, on mêle dans son assiette

du riz cuit à l’eau et bien sec, du barta, sorte de purée de pommes de

terre dans laquelle entrent des piments, des oignons, de l’huile et du

vinaigre, et la multitude d’autres plats dus à l’ingéniosité du

cuisinier.

Ce plat, qui nous paraît un peu barbare, à cause de l’étrangeté de ces

condiments, est très recherché dans l’Inde pour ses qualités

particulièrement rafraîchissantes.

Après le currie défilèrent plusieurs autres mets auxquels la mère et la

fille encore sous le coup de leur émotion ne firent que peu d’honneur.

Toutes deux avaient hâte de se retrouver seules, l’une pour reprendre

ses prières, l’autre pour continuer un rêve que son esprit caressait

depuis quelque temps avec une certaine complaisance.

Au moment de se quitter Mme Ternant et sa fille s’étreignirent

longuement.

«Bonne nuit, petite mère. Dormez bien.

--Merci, ma chérie. Pour toi aussi, bonne nuit et que Dieu protège ton

sommeil.»

Encore un baiser et l’on se sépare. Mais déjà Aime est revenue.

«Petite mère, dites-moi, vous n’avez plus d’inquiétude?»

Mme Ternant sourit à ce regard interrogateur.

«Non, ma chérie, va, dors tranquille.»

Anne se décide enfin, rassurée, et tandis que Mme Ternant disparaît dans

la chambre éclairée par la lune, la jeune fille entre chez elle, où la

plus absolue obscurité règne.

Elle passe indifférente devant la couchette préparée pour la recevoir et

va s’accouder à la barre d’appui, émue par la splendeur du spectacle

qu’elle a sous les yeux.

La lune qui illumine l’autre façade de la maison laisse celle-ci dans

l’ombre, pour projeter ses clartés blafardes sur la chaîne des monts

Nielgherries, qui profilent au loin la ligne accidentée de leurs cimes.

Entre chaque pic, il y a comme un abîme de ténèbres et là, à leurs

pieds, pas bien loin de la propriété, Anne peut distinguer la masse

sombre de la forêt. La nuit est si calme, la maison si silencieuse que

la jeune fille peut entendre le bruissement monotone et cristallin du

ruisseau qui coule plus bas dans la vallée.

Oh! ce grand silence à peine interrompu par le feulement d’un fauve, par

le frémissement du feuillage, par le murmure de l’eau, ce grand silence

de la nature assoupie dans le mystère des nuits orientales, que

d’intense poésie il vient verser dans l’âme de celui qui l’écoute!

Car Anne écoutait le silence et sentait une émotion grandissante faire

vibrer son âme et pleurer ses yeux. Elle ne pouvait s’expliquer ce qui

la troublait ainsi et jouissait délicieusement de cette extase, la plus

pure de toutes, puisqu’elle est dénuée de tout sentiment personnel et

semble dédoubler l’homme, afin de rapprocher son âme, éblouie par le

beau, du Créateur.

Mais, bien que la jeune fille fût admirablement douée pour goûter ce

charme incomparable, elle était trop jeune pour n’y chercher qu’une

unique jouissance intellectuelle; il fallait mettre un nom, une image

terrestre à ce bonheur tout immatériel.

Spontanément surgit dans son esprit la silhouette énergique et fine de

Jacques de Clavaillan et l’image fut si nette, qu’un peu honteuse Anne

murmura:

«Non, ce n’est pas à lui que je dois penser, c’est à Will... Lui n’est

qu’un étranger, Guillaume est mon frère.»

Mais elle eut beau faire, ce n’était pas le petit mousse qui occupait sa

pensée, elle était toute pleine du jeune officier.

Elle le revoyait tel qu’il lui était apparu pour la première fois,

grand, élégant comme un gentilhomme de cour, fier et fort comme un

simple matelot. Et à ce physique fait pour séduire, s’ajoutaient

l’auréole des hauts faits accomplis, des actes d’audace et de vaillance,

le prestige d’un nom sans tache, d’un titre sonore.

Certes, quelle est l’imagination de jeune fille qui ne se fût enflammée

pour semblable héros! Ajoutez à cela qu’Anne gardait au fond du cœur une

promesse solennelle et sacrée.

«Quand je reviendrai, je vous demanderai d’être ma femme», avait dit

Jacques de Clavaillan.

Et de tout son cœur elle avait ratifié cet engagement. Pas une minute,

elle n’avait songé à douter de cette promesse.

Quand on est jeune, tout est grave et sérieux, et il ne lui serait

jamais venu à l’idée que Jacques eût pu prononcer une telle parole à la

légère... Elle était sa fiancée, rien ne pouvait désormais défaire cela.

Et voilà qu’à formuler ce mot charmant de fiancée, Anne évoquait, grâce

à son imagination futile, les plus gracieuses figures de l’histoire.

Elle aussi, comme les jeunes châtelaines du moyen âge, elle attendait

son héros. Comme ceux-ci, lui se couvrait de gloire, mais à l’encontre

de celles-là, au lieu de rester passive et résignée en attendant son

retour lorsqu’elle serait sa femme, elle l’accompagnerait, voulant être

de moitié dans ses dangers et dans sa gloire.

Oui, il lui ferait une place à son bord, elle en serait la reine, se

faisant aimer de tous, officiers et matelots; elle les égayerait pendant

la paix et les soignerait pendant la guerre.

Et comme cela elle ne quitterait jamais, jamais son mari!

Puis à ces rêves de gloire une pensée plus douce vint se mêler. Si elle

s’en allait, qui donc resterait près de sa mère?

Le problème était insoluble.

Anne décida donc de ne pas tenter de le résoudre et, emplissant une

dernière fois ses yeux du magique spectacle de la nuit, elle alla se

coucher. Et comme le sommeil n’est jamais loin quand on a quinze ans,

elle ne tarda pas à s’endormir dans une suprême prière.

«Mon Dieu, ramenez bien vite Will pour maman et pour moi, et protégez

toujours mon fiancé Jacques de Clavaillan.»

Elle dormit tard dans la matinée, le lendemain, et ne fut pas peu

surprise de voir entrer sa mère déjà tout habillée, car, en général,

c’était la jeune fille qui présidait au lever de Mme Ternant, se faisant

une joie de lui rendre les menus services que peut réclamer la toilette.

«Mon Dieu, maman, quelle heure est-il donc? s’écria-t-elle, quand elle

eut embrassé sa mère.

--Il est dix heures, ma chérie, et déjà Alick et Fred sont venus prendre

de tes nouvelles et nous prier d’aller déjeuner chez leurs parents.

--Et nous y allons, maman?

--Oui, certainement. Tu sais que je ne me fais jamais prier pour aller

chez nos voisins. M. O’Donovan a si bien le secret de me rassurer, que

c’est toujours un bonheur pour moi de l’écouter.»

Et comme Mme Ternant allait s’éloigner pour tenir compagnie aux deux

jeunes gens, elle se retourna vers la jeune fille:

«Anne, mets ton amazone; je crois qu’ils ont apporté ta selle dans la

voiture, et surtout dépêche-toi.»

La fillette, ravie, ne se fit pas répéter la recommandation. En quelques

secondes, elle fut debout procédant aux ablutions journalières; puis,

quand, toute fraîche, elle eut lissé ses cheveux, elle revêtit son

amazone.

C’était une jupe très longue et un petit corsage ajusté comme ceux que

portent les jeunes filles de nos contrées pour leur promenade au bois,

mais, au lieu d’une teinte sombre, ainsi qu’il est d’usage en Europe, le

costume de cheval d’Anne était blanc comme tout le reste de sa

garde-robe. Elle chaussa des petites bottes à l’écuyère en cuir jaune

très souple, mit des gants de fil blanc, et enfin se coiffa d’un casque

de toile qui préservait la nuque et le front des ardeurs du soleil.

Puis, ayant pris une petite cravache à pommeau d’argent, elle sortit par

le balcon pour chercher sa mère et ses amis qu’elle ne tarda pas à

apercevoir assis à l’ombre dans le jardin.

Elle courut à eux et ils échangèrent avec cordialité de vigoureux

shake-hands.

«Vous allez mieux, ce matin, Anne? interrogea Fred avec sollicitude,

tandis qu’Alick la contemplait avec admiration.

--Beaucoup mieux, je vous remercie», dit la jeune fille; puis, avec

impétuosité, elle demanda:

«Est-ce que nous partons, mère?

--Pas avant que tu n’aies pris quelque chose, mon enfant. Il y a encore

une heure avant le déjeuner...

--Oh! maman, je vous assure que je n’ai pas la moindre faim.

--Va toujours, Fred te tiendra compagnie.»

En riant les deux jeunes gens s’éloignèrent, et l’on entendit bientôt

les gais éclats de voix d’Anne qui exigeait que son compagnon goûtât à

tout ce qui était servi.

Fred était le compagnon inséparable d’Anne. C’était le second des six

fils de Patrick O’Donovan et il était de quelques jours seulement plus

âgé que la jeune fille.

Alick était l’aîné de tous. Déjà sérieux pour son âge, il n’avait que

seize ans, il était d’un grand secours pour son père qu’il aidait dans

l’exploitation de ses terres.

Plus rarement mêlé aux jeux de ses frères et d’Anne, il n’en professait

pas moins pour la jeune fille une admiration passionnée. Elle était

vraiment la souveraine de ces six garçons qui n’avaient d’autre volonté

que celle de la jeune fille, d’autre ambition que celle de satisfaire

ses caprices.

C’était pour lui plaire, parce qu’elle avait témoigné le désir de monter

à cheval, qu’Alick et Fred étaient partis un beau jour pour Madras afin

d’acheter une petite selle de dame qui pût convenir à leur amie.

Et tantôt l’un, tantôt l’autre, lui donnaient des leçons d’équitation,

se trouvant suffisamment remerciés par un sourire, très fier des progrès

rapides de leur élève.

Ce jour-là donc, au moment de partir pour la propriété voisine, Alick et

son frère se mirent en devoir de desseller un des poneys; puis, prenant

sous le siège du cabriolet la selle d’Anne, ils la remplacèrent par

celle d’un des jeunes gens; après quoi, ils examinèrent minutieusement

les courroies, et enfin, pliant le genou, Fred enleva la jeune fille

pour la mettre en selle.

«Quel est celui qui m’accompagne? interrogea gaiement Anne.

--Voulez-vous aller, Fred? demanda à son tour l’aîné.

--Non, allez vous-même, Alick, je vais conduire le cabriolet.»

Les deux jeunes gens aidèrent Mme Ternant à monter dans la voiture;

puis, ayant congédié le domestique qui tenait les chevaux, Fred saisit

les rênes et la petite caravane s’ébranla.

Il y avait à peine un quart d’heure de route entre la maison de Mme

Ternant et celle de l’Irlandais; aussi fut-on bientôt arrivé.

Patrick O’Donovan et sa femme attendaient leurs hôtes dans le jardin, et

les quatre garçons poussèrent des cris de joie en apercevant Anne, bien

qu’ils ne l’eussent quittée que de la veille.

Le plus petit, Jack, s’approcha d’elle et, très tendrement, lui demanda

si elle n’était plus triste.

«Non, mon petit Jack, fit-elle en le prenant dans ses bras et en

embrassant sa jolie tête blonde, je ne suis plus aussi triste qu’hier,

mais je ne serai vraiment heureuse que quand mon frère Will sera

revenu.»

Jack, qui n’était pas bien au courant des événements, allait

probablement poser des questions à la jeune fille, quand il fut prévenu

par Fred qui proposait une partie de croquet en attendant le déjeuner.

A l’exception des deux plus jeunes, tous y prirent part, et la partie

était loin d’être finie quand la cloche du déjeuner se mit à sonner.

On la quitta cependant sans regret; n’avait-on pas tout l’après-midi

pour organiser des jeux d’ensemble?

Le repas, grâce aux O’Donovan, fut très gai. Tous deux avaient su, à

force de raisonnement, persuader à Mme Ternant qu’elle reverrait bientôt

son fils et, comme celle-ci ne demandait qu’à se laisser convaincre, un

entrain charmant régna tout le temps.

Dès qu’on fut sorti de table, ainsi qu’ils en avaient l’habitude, les

enfants, insensibles à la chaleur, se répandirent dans le jardin; mais

le soleil était si ardent qu’ils furent bientôt contraints de chercher

un refuge à l’ombre pour se reposer.

«Descendons jusqu’à la rivière, proposa Cécil, le troisième des enfants,

je connais un endroit où l’on sera très bien.»

Péniblement on gagna le ruisseau que Cécil décorait pompeusement du nom

de rivière.

Il y avait là, en effet, un petit coin de prairie où l’herbe assez

épaisse était parfaitement unie et où quelques arbres au feuillage très

épais faisaient un dôme de verdure. Avec un soupir de soulagement, ils

s’étendirent tous à terre et Anne qui avait mouillé son mouchoir s’en

imbibait le visage et faisait sauter quelques gouttes à la figure de

Jack qui riait aux éclats.

Mais tout à coup, interrompant son jeu, le petit garçon devint grave et

la fillette comprit qu’il allait l’interroger.

«Anne, demanda-t-il, pourquoi votre frère est-il parti?

--Pour se battre contre les Anglais, Jack, répondit-elle.

--Pourquoi se bat-il contre les Anglais?

--Parce que les Anglais font la guerre à la France et que Will ne les

aime pas.

--Alors il ne nous aime pas, nous non plus?...

--Vous savez bien que nous ne sommes pas Anglais, nous sommes Irlandais,

interrompit Cécil avec feu.

--Tant mieux, murmura Jack avec philosophie, j’aurais été fâché que

votre frère ne nous aimât pas.

--Quel âge a-t-il, exactement, votre frère, Anne? demanda Franck.

--Il va avoir treize ans.

--Comme moi, dit Cécil avec un soupir. Je voudrais bien, moi aussi,

m’embarquer sur un navire pour faire la guerre comme Will.

--Vous seriez obligé de vous battre contre nous, dit Anne avec un

reproche.

--Qui donc a emmené votre frère? demanda à son tour Mervil, le

cinquième.

--M. de Clavaillan.

--Qui est M. de Clavaillan? fit Jack.

--C’est mon fiancé, répondit-elle, voulant par cet aveu public se

confirmer à elle-même le rêve qu’elle caressait depuis longtemps.

--Votre fiancé, interrompit Alick avec vivacité; comment M. de

Clavaillan peut-il être votre fiancé?

--Parce qu’il m’a promis que quand il reviendrait, il m’épouserait.

--Ah! vraiment, reprit le jeune homme avec ironie, et vous croyez à une

telle promesse? Mais vous n’étiez qu’une petite fille, et M. de

Clavaillan a voulu se moquer de vous.»

Anne se redressa très rouge.

«M. de Clavaillan est marin et Français, et il ne peut mentir.

--J’ai lu, continua Alick impitoyable, que les Français n’étaient pas

fidèles...

--Vous mentez, s’écria la jeune fille, et si vous devez continuer ainsi,

je m’en vais.

--Alick, dit Fred, vous avez tort de parler ainsi. Les Français ont

toujours été les amis de l’Irlande.»

Mais déjà le jeune homme s’était ressaisi. Il s’approcha de la fillette.

«Anne, dit-il, pardonnez-moi. Je ne pense pas ce que j’ai dit et j’ai

cédé à un mauvais sentiment. Il m’a semblé dur que cet étranger, que M.

de Clavaillan, reprit-il vivement, vous emmenât un jour et nous prive

ainsi de notre amie.»

Naïvement, sans s’en douter, le pauvre Alick venait de faire l’aveu du

rêve très vague qui le hantait et auquel il n’avait jamais osé

s’arrêter, trop jeune encore pour le comprendre.

Et Anne, aussi naïve, ne vit pas non plus, ne comprit pas cet aveu. Elle

se contenta de sourire, et lui tendant la main:

«Vous êtes tout pardonné, Alick, mais il ne faudra jamais, jamais plus

dire du mal des Français.»

Cependant, malgré la réconciliation, la journée s’acheva un peu morne,

sans l’entrain habituel. Alick se répétait pour bien s’en convaincre:

«Anne est fiancée à M. de Clavaillan.»

Et Anne entendait encore la phrase d’Alick:

«Vous n’étiez qu’une petite fille, il a voulu se moquer de vous.»

CHAPITRE XI

LA «SAINTE-ANNE»

Il y eut un moment de stupeur à bord du _Good Hope_.

Que signifiaient ces couleurs françaises brusquement arborées par le

vaisseau inconnu. Fallait-il leur accorder confiance ou devait-on les

tenir pour suspectes?

Le problème était ardu pour des gens qui venaient de pratiquer le même

subterfuge et de tromper leurs ennemis en se couvrant de leur pavillon.

L’anglais ne faisait-il pas ce qu’avait fait le _Good Hope_ avec une

audace couronnée de succès?

Les trois spectateurs du drame demeuraient muets, les yeux fixés sur

l’étrange navire. Que leur apportait-il? le secours ou la mort?

«Bah! fit Evel, il ne sert à rien de nous le demander, puisque le

résultat est le même. Si le bateau est Ingliche, nous n’avons qu’à

laisser porter. Il sautera avec nous.»

Jacques de Clavaillan ne prononça pas une parole. Le cœur gros, blême,

les dents serrées, les yeux rouges, il regardait danser sur les vagues

l’esquif qui emportait le petit Will et qui décroissait à vue d’œil,

tandis que se rapprochait le vaisseau suspect aux couleurs de la France.

«Le pauvre petit!» murmura Piarrille Ustaritz, traduisant d’un mot la

pensée qui hantait l’esprit de son chef.

La parole revint à celui-ci.

«Sois tranquille, garçon; nous le vengerons tout à l’heure.»

Et il fit garder les plus hautes voiles, ne voulant plus retarder la

rencontre avec le vaisseau anglais. Maintenant que la catastrophe était

inévitable, tous avaient la morbide impatience de la précipiter.

Brusquement Evel étendit la main dans la direction du vaisseau.

«Voyez donc, commandant. Deux autres voiles au sud-ouest.»

Il disait vrai. Deux silhouettes nouvelles se dessinaient sur le ciel

pâle du couchage, dans la bande de pourpre qu’y traçait le soleil près

de disparaître.

«Attention! commanda le jeune chef. Il fera nuit noire dans un quart

d’heure. Tous les Anglais sont sur nous. Il faut que notre mort soit une

apothéose et que nous éclairions tout le ciel.»

Cependant les deux navires se rapprochaient; la distance diminuait

rapidement entre eux, et l’on pouvait apprécier les formes de l’ennemi

se présentant tantôt par l’avant, tantôt par le flanc.

Depuis quelques secondes, les yeux de Jacques s’étaient faits plus

attentifs, obstinément fixés sur l’arrivant.

Et, tout à coup, un cri jaillit de sa gorge, semblable à un rugissement

de joie et de triomphe.

«Dieu me pardonne! Mais c’est une vieille connaissance, ce bateau; c’est

l’ancienne _Confiance_, sur laquelle Surcouf nous a recueillis!»

En ce moment même, le bâtiment suspect arborait des signaux d’amitié.

Il n’y avait plus de doutes à conserver. C’était un ami, non un

adversaire, qui venait ainsi à la rencontre des marins du _Good Hope_.

Telle fut l’allégresse des trois hommes que le marquis les saisit dans

ses bras et les embrassa avec une sorte de folie.

«Et le pitchoun? interrogea Ustaritz en montrant à Clavaillan un petit

point noir prêt à disparaître dans le nord.

--J’y pense, répondit le jeune homme, fais descendre le second canot,

Piarrille, et prends avec toi quatre hommes pour aller le chercher.»

L’ordre fut exécuté sur-le-champ. Quatre matelots espagnols embarquèrent

avec le Basque. Un jeu rapide des avirons les emporta. Il n’était que

temps. Will devait être à un mille en arrière.

Pendant ce temps, Evel répondait aux signaux de la _Confiance_.

«Ça, dit-il, c’est bien des Français. Mais les trois Anglais sont

toujours en vue dans le nord-est. On pourrait les attendre.

--Sois tranquille, répondit Jacques. Si la _Confiance_ est ici, c’est

que le _Revenant_ et la _Sainte-Anne_ ne sont pas loin.

--Le _Revenant_ et la _Sainte-Anne_, répliqua le Breton, c’est peut-être

bien ceux qui viennent là-bas, par derrière celui-ci.»

Il montrait du doigt les deux silhouettes signalées un instant plus tôt.

Mais soudain leur conversation fut interrompue. La _Confiance_ allumait

ses feux de position et le _Good Hope_ devait l’imiter.

La nuit se fit immédiatement, le soleil étant tombé sous l’horizon.

Un fanal puissant fut placé à l’arrière du trois-mâts afin de guider

ceux qui s’étaient portés à la recherche de Guillaume Ternant.

Or, tandis que ces choses se passaient sur le _Good Hope_, le petit

mousse, abandonné sur son canot, se laissait aller au désespoir.

Pourquoi l’avait-on ainsi embarqué sans explications, sans motifs?

A vrai dire, au premier moment, ç’avait été pour lui un véritable

soulagement de sortir de la nuit de sa geôle pour se retrouver au grand

air.

Dans ces ténèbres abominables, précédant celles de la mort, l’enfant

avait éprouvé des affres cruelles. Il avait dit adieu au ciel et à la

lumière.

Et voici qu’on l’en avait retiré. Une fois encore, il avait respiré

l’air pur et fortifiant du large, contemplé le firmament immaculé.

Puis, sans que rien pût lui faire deviner la cause de ce changement,

sans une parole explicative, Jacques de Clavaillan l’avait placé dans ce

canot, lui donnant l’ordre de fuir, de se dérober à la poursuite des

Anglais.

Quelles étaient donc les intentions de son vaillant ami, de celui qu’il

considérait, qu’il aimait déjà comme un frère? Pourquoi se séparait-il

de lui sans lui révéler les raisons de cette séparation?

Dans ce canot, ballotté par les vagues, il se trouvait seul, seul au

moment où la nuit allait se faire, sans un appui, sans un conseil, sans

une parole réconfortante pour le soutenir dans la lutte.

Et, en inspectant l’embarcation, voici qu’il y découvrit une caisse

qu’on y avait intentionnellement déposée. Dans cette caisse, il y avait

quatre bouteilles de vin, une cinquantaine de biscuits, quelques boîtes

de conserve et des fruits secs.

Sous un banc, était amarré un baril d’eau fraîche.

Guillaume vit bien que l’intention de l’abandonner était bien mûrie.

Et, derechef, l’affreuse question se posa à son esprit angoissé.

Pourquoi l’abandonnait-on ainsi? Quelle était la pensée de Jacques?

Alors la clarté se fit soudainement en lui. Il comprit le sentiment du

marquis.

Si Clavaillan l’abandonnait de la sorte, si Evel et Ustaritz

souscrivaient à la sentence, c’était sans nul doute que les trois hommes

avaient modifié leur première et farouche intention.

Ils voulaient mourir seuls; ils ne voulaient point tuer un enfant.

Oui, c’était là la vérité, la seule explication possible de leur

conduite.

Cette réflexion entra comme un éclair dans l’âme troublée de Will.

Oh! ils étaient bons jusqu’au bout, ces amis de rencontre, ces braves

dont il avait partagé le dénuement et les souffrances, trop bons même,

puisqu’en lui accordant la vie, ils ne faisaient que prolonger son

agonie, se délivrant seuls par une mort violente, mais héroïque.

Par cela même que la vérité éclatait avec plus de force à ses yeux, elle

le frappait comme un coup de foudre; elle le terrassait sous sa

violence.

Guillaume retomba, inerte, sur son banc et se mit à pleurer à chaudes

larmes.

Mais à cet âge, les réactions sont vives. On ne fléchit pas sans se

relever.

Brusquement l’enfant se redressa, saisit les avirons et se mit à nager

avec vigueur dans le sillage du _Good Hope_, afin de maintenir sa

distance.

Du haut du gaillard, penchés sur la lisse, les trois hommes lui

adressaient des signes affectueux de tendresse, s’efforçant à lui parler

de la main.

Et voilà qu’en se retournant Will aperçut le navire qui venait à la

rencontre du _Good Hope_. Il vit le pavillon français flotter sur le

bâtiment redouté. Il laissa échapper les rames et, se levant, jeta un

grand cri:

«Les couleurs de la France! Les trois couleurs!»

Son bras s’agitait, montrant à ses amis ce drapeau qu’il venait de

découvrir le premier et qui lui rendait l’espérance.

Ils comprirent son geste, ils entendirent le son de sa voix; ils

reconnurent comme lui le pavillon national, les couleurs de la patrie.

Mais, chose étrange, ils n’en parurent ni satisfaits ni émus.

Du canot, Will put voir les trois hommes se rapprocher, gesticuler en

désignant le bateau inconnu, échanger sans doute leurs réflexions.

Et, s’oubliant à les contempler, l’enfant oublia de les suivre. Les

avirons pendaient inertes à leurs tolets de cuivre. Une grosse lame

souleva la frêle coque de noix et l’emporta à deux cents brasses en

arrière du trois-mâts. Il devenait impossible de regagner la distance.

Le découragement s’empara de nouveau du mousse, un découragement

grandissant qui tout à l’heure allait se changer en désespoir.

Il fut d’autant plus terrible, d’autant plus écrasant, que l’espérance,

un instant entrevue, avait été plus lumineuse, plus éblouissante.

Et soudain, la nuit se fit, ajoutant à l’horreur de sa situation.

Loin, bien loin dans le sud, Guillaume vit s’allumer les feux du _Good

Hope_.

Allons! tout était dit. Des doutes affreux le ressaisirent. Il se dit

qu’il était bien définitivement abandonné cette fois, et il s’abattit à

l’arrière du canot, la tête entre les bras, sanglotant comme un petit

enfant.

Un mousse de Surcouf · 第 9 / 14 段