--Oui, jusqu’à la mort. C’est là son devoir. Vous-même me l’avez

enseigné.»

Clavaillan se leva et, entraînant l’enfant sur le promenoir qui

ceinturait en balcon l’étambot du _Good Hope_, il lui montra l’horizon

du nord.

«Combien vois-tu de voiles là-bas? interrogea-t-il.

--Trois. Ce sont les trois vaisseaux anglais devant lesquels nous

courons.

--Bravo! tu n’as pas voulu dire «nous fuyons». Tu as bien fait.»

Il l’amena à l’autre extrémité du balcon et, lui désignant le sud-ouest:

«Et là-bas, qu’aperçois-tu encore?

--Une autre voile qui semble se diriger vers nous.

--Oui, elle vient sur nous. Un autre anglais sans doute qui veut nous

couper la retraite?

--Ah!» prononça l’enfant d’une voix grave, très recueilli.

Il se fit un moment de silence entre les deux interlocuteurs.

«Comprends-tu maintenant le sens de mes paroles? demanda le marquis.

--Je comprends que, si nous évitons ceux du nord, nous tombons sur celui

du midi.

--Oui, poursuivit Jacques, et, comme nous n’avons pas un canon pour nous

défendre, force nous est de nous rendre.

--Ou de mourir», prononça solennellement le petit garçon.

Il y eut un nouveau silence, au bout duquel Jacques reprit:

«Es-tu prêt à mourir, Guillaume?»

Le mousse pâlit, ce qui ne l’empêcha point de répondre: «Bon ami,

pourquoi vivrais-je, si vous mouriez?»

Et il ajouta, avec une naïveté qui remua le cœur du marquis:

«Souffre-t-on beaucoup pour mourir?

--Will, répliqua Clavaillan, c’est là une question à laquelle nul vivant

ne pourrait répondre. Mais, puisque tu la poses si ingénument, je te

dirai que je ne le crois pas.

--Alors, raison de plus pour que la mort ne m’effraie pas.»

Clavaillan le considéra en silence, sans chercher à retenir les larmes

qui lui venaient aux yeux et qui coulaient sur ses joues.

«Will, murmura-t-il, je puis te procurer une mort qui ne te fera pas

souffrir, la mort la plus rapide qu’un homme puisse souhaiter.»

Il se tut. L’enfant fixait sur lui de grands yeux où se lisait une

énergie virile et une résolution inébranlable.

«Je crois vous comprendre, commandant. Vous voulez faire sauter le

bateau anglais qui nous porte.

--Tu l’as dit. Je ferai sauter le _Good Hope_ avec celui des vaisseaux

anglais que j’aborderai. Ça te va-t-il?

--Oui, répéta Guillaume avec la même fermeté. Et je devine même que

c’est à moi que vous voulez confier le soin de mettre le feu à la poudre

qui fera sauter le _Good Hope_.

--Allons, conclut Clavaillan, tu es un vaillant garçon. Tu as le cœur

bien placé. Ceux qui parleront de toi à ta mère et à ta sœur leur

diront: «Guillaume était un héros!»

Et, guidant l’enfant, il descendit avec lui dans la cale.

Là, il l’introduisit dans la soute aux poudres.

Déjà Evel et Ustaritz s’y occupaient à enlever les barils réclamés par

Jacques.

Celui-ci montra à l’enfant l’un des barils et lui recommanda de s’y

asseoir.

Il lui mit aux mains une lanterne allumée.

«Quand je t’en donnerai l’ordre par le porte-voix, tu approcheras la

lumière de la mèche, et tout sera dit. Tu ne souffriras pas.»

Puis, plaçant la lampe à deux ou trois pas de la zone dangereuse, le

marquis et les deux matelots remontèrent sur le pont.

Guillaume demeura seul dans sa retraite sombre.

Alors, quand il n’y eut plus personne pour le voir, le courage du petit

fut mis à une terrible épreuve.

Il était seul dans ce trou noir qu’éclairait sinistrement la flamme

d’une lampe fumeuse encore assombrie par le verre épais et la garniture

de mailles de fer dont elle était entourée.

Autour de lui, les ténèbres, tapissées de toiles d’araignées, se

peuplaient de fantômes menaçants. Des formes de cauchemar y grimaçaient

dans l’ombre, ajoutant les épouvantes de l’imagination à l’horreur de la

situation. Il vivait par avance son agonie.

Un bruit continu, ou plutôt un susurrement sans trêve emplissait ce

silence de tombe. C’était le glissement insensible de l’eau sur les

flancs du navire, et ce frôlement du linceul humide dominait tout,

enveloppait Guillaume, passant au-dessus de sa tête.

De temps à autre, un craquement sec éclatait dans le bois; de petites

rumeurs paraissaient sourdre des coins les plus noirs. Quelque rat

s’échappait d’un angle, apparaissait dans la plaque claire que projetait

la lanterne sur l’étroit plancher, et, surpris de cette lumière,

s’enfuyait pour revenir, l’instant d’après.

Ou bien, un frémissement d’élytres, accompagné d’une odeur nauséabonde,

révélait à Will le voisinage d’un cancrelat sortant des fentes et des

joints de la carcasse. Alors, des nausées lui venaient, et la

défaillance physique s’ajoutait aux tortures morales.

Et, vraiment, ces tortures étaient excessives pour un enfant de douze

ans. La force et la constance d’un homme y auraient succombé. Will fut

pourtant héroïque.

Une heure, puis deux, puis trois s’écoulèrent.

Aucun ordre ne vint d’en haut lui enjoignant de tuer ou de mourir.

Las, nerveux, à bout de résistance aux suggestions de l’angoisse et de

la terreur, il en était venu à souhaiter que cet ordre vînt au plus tôt.

Les enfants ignorent la mort. De là naît peut-être leur plus grand

courage contre elle.

Will n’avait jamais vu mourir. Il ne savait donc pas comment était faite

cette chose inconnue: la mort.

Son œil n’avait jamais contemplé une forme rigide drapée dans un suaire,

une face livide aux narines pincées, aux orbites caves, aux lèvres

décolorées et sans souffle. Son oreille n’avait point entendu ce souffle

haletant et crépitant qu’on appelle le râle de l’agonie. Il n’avait pas

vu ce dernier regard, ce renversement effroyable des paupières qui est

la suprême convulsion du corps vaincu, après lequel le grand repos

s’étend sur la dépouille.

Il ne pouvait donc comprendre ce qu’il y a de hideux dans le trépas, et

ce que cette hideur annonce peut-être de terreur et de souffrance.

Les images qui hantaient son esprit étaient toutes matérielles.

Il avait peur de la nuit, du silence, des rats, des bêtes, de l’ombre,

de l’eau qui susurrait et clapotait le long des flancs du navire.

Et, peu à peu, à mesure que grandissait la fatigue nerveuse, une sorte

de décourageaient gagnait l’enfant et il se sentait envahi par une

torpeur paralysante.

Maintenant d’autres images surgissaient, images douces et chères, qui

auraient dû être consolantes et qui n’étaient que des causes nouvelles

de chagrin et d’amertume.

Il revoyait sa mère et sa sœur. Depuis plus d’un an qu’il les avait

quittées, jamais leur souvenir ne s’était présenté à lui aussi intense,

aussi poignant, affolant son esprit, lacérant son cœur.

Mme Ternant, Anne! Il les revoyait dans leur petite maison de la

montagne, assises dans leur chambre ou sous la véranda qui donnait sur

la forêt. Il croyait entendre le bruit de leurs voix, leur douce

conversation. Elles parlaient du cher absent, de lui, de lui, Will, qui

allait mourir.

Ou bien, c’était dans la grande salle où Patrick O’Donovan réunissait

toute sa famille, sa femme et ses six garçons, où Will, sa mère et sa

sœur s’étaient si souvent assis à la table du repas. Il voyait le bon

Irlandais prononçant de bonnes paroles jaillies du cœur, s’efforçant de

consoler les deux pauvres femmes, annonçant le retour prochain du petit

exilé.

Et Will, malgré la distance, dans un rêve amer et triste en même temps,

voyait pleurer sa mère, étouffant ses sanglots dans son mouchoir, et

Anne se penchant sur elle, pendue à son épaule, sanglotant aussi, tout

en essayant de calmer la douleur maternelle. Oh! ce tableau-là était

plus cruel que tous les autres!

Ou plutôt il était le seul cruel. Les autres, toutes ces visions de

terreur, Guillaume les repoussait encore de toute l’énergie de sa

volonté.

Il avait sa conscience pour lui affirmer que la mort n’est qu’un passage

douloureux et qu’il est au pouvoir de l’homme de faire ce passage

glorieux; que la honte et le déshonneur sont la pire flétrissure que la

dignité humaine puisse subir. Et ce témoignage de sa conscience, les

leçons de sa mère, celles de son père, mort prisonnier des Anglais,

l’avaient depuis longtemps corroboré.

Mais la douleur de la séparation, les adieux, la ruine des plus douces

espérances, il ne pouvait les supporter. Ne plus revoir, en ce monde du

moins, celles qu’il chérissait de toute son âme, oh! cela, il ne pouvait

l’accepter, il en repoussait l’affreuse hypothèse.

Et il pleurait, le pauvre enfant, et la nuit se faisait plus noire au

fond de son cœur meurtri comme sur ses yeux voilés de larmes.

Maintenant, la lueur seule de la lanterne l’éclairait. L’espèce de

clarté vague que laissaient filtrer les joints des planches s’était

éteinte. Le jour extérieur avait pris fin.

Combien y avait-il d’heures que Guillaume était là, enfermé dans son

sépulcre flottant? Il n’aurait su le dire.

Tout à coup, la trappe qui livrait passage sur l’échelle de la cave

s’ouvrit.

Quelqu’un se pencha dans l’ouverture du panneau et appela:

«Es-tu là?»

Guillaume avait reconnu la voix. Il répondit:

«Je suis là, bon ami. Est-ce que c’est le moment?»

Et frémissant, il prit la lanterne et s’apprêta à démasquer la mèche.

«Garde-toi bien d’ouvrir, cria la voix inquiète du commandant. Je vais

te faire glisser l’échelle. Tu remonteras.»

Quelques secondes plus tard, Will était aux côtés de Clavaillan.

«Est-ce que je ne vais pas redescendre? questionna l’enfant.

--Non, tu ne redescendras plus. Mon plan est changé. Il n’est plus

question de mourir. Viens, et tu sauras ce qu’il te reste à faire.»

Guillaume suivit le marquis dans sa cabine. Là, d’un geste rapide,

celui-ci lui montra à l’horizon du sud-ouest le navire entrevu le matin,

mais, à cette heure, considérablement rapproché.

«Voici ce que nous allons faire,» dit le jeune commandant.

Et, comme Guillaume, attentif, ouvrait les oreilles toutes grandes:

«Nous allons mettre un canot à la mer. Tu embarqueras seul. Au lieu de

fuir l’Anglais, tu iras à sa rencontre. On te prendra peut-être, mais il

vaudrait mieux qu’on ne te prît pas.»

L’enfant était plongé dans une surprise profonde. Il ne comprenait plus

rien du tout. A quoi pouvait servir cette fuite?

Sa stupeur était d’autant plus profonde que c’était ce même Jacques de

Clavaillan qui lui avait dit quelques heures plus tôt qu’il valait mieux

mourir que de se rendre.

Et maintenant il envisageait de sang-froid l’hypothèse d’une capture.

Est-ce que ses pensées avaient changé de cours?

«Oui, reprit le corsaire, il vaudrait mieux qu’on ne te prît pas.»

Il se répétait, et cette répétition même achevait de dérouter l’esprit

de Guillaume Ternant. Où Jacques voulait-il en venir?

Le pauvre enfant ne pouvait deviner que les quelques heures écoulées

depuis le moment où Jacques l’avait placé à la soute aux poudres, avec

ordre d’y mettre le feu au premier signal qui lui serait donné, avaient

modifié complètement le jugement de son chef.

Le marquis, en effet, avait éprouvé quelque chose qui ressemblait à un

remords.

Il s’était dit que la mort d’un enfant était inutile à la conservation

de l’honneur du pavillon français.

Et ce remords l’avait obsédé; il n’avait pas voulu mourir avec ce doute

affreux dans l’esprit.

Déjà ce remords lui reprochait de recourir au suicide, et il n’avait

apaisé les scrupules de sa conscience qu’en se disant qu’il mourait pour

la patrie.

Il s’était donc résolu à sauver Guillaume autant qu’il lui était

possible d’assurer le salut de l’enfant. Et il était venu l’arracher au

poste périlleux qu’il lui avait assigné.

Dans une âme plus fruste, moins accessible aux délicatesses de la

conscience, la question d’humanité se fût peut-être posée tout

autrement. Un homme plus rude se fût peut-être dit qu’il y avait plus de

cruauté encore à abandonner le mousse aux dangers de l’océan, aux

menaces de la mort par la soif et la faim, qu’à l’entraîner dans la

glorieuse destruction du navire.

Mais Jacques de Clavaillan était trop bon et trop jeune pour concevoir

et surtout pour exécuter d’aussi farouches résolutions.

Contre les périls de la mer n’avait-il pas une réponse toute trouvée?

Ne se rappelait-il pas la fuite de Madras sur le canot de plaisance de

lady Blackwood, sa course à travers l’océan Indien sous le fouet de la

tourmente, dans l’agonie de la soif et de l’abandon?

Et, cependant, la Providence avait pris soin des fugitifs. Elle les

avait sauvés au moment où ils se voyaient sur le point de périr.

Est-ce que cette même Providence ne veillerait pas sur l’enfant?

«Ne tente pas Dieu!» lui criait la voix de sa conscience, corroborée par

les incitations de la foi en Dieu.

Mais une autre voix répondait victorieusement à celle-ci:

«Nul n’a le droit de supprimer la vie d’une créature raisonnable tant

qu’il reste un espoir de conserver cette vie.»

Imposer à Will l’ordre de faire sauter le _Good Hope_, c’était le

condamner à la mort immédiate, sans sursis possible.

L’abandonner seul sur cette mer inconnue, c’était lui laisser une chance

d’échapper à la condamnation sans appel.

Une fois cette résolution prise, Jacques ne voulut pas même s’accorder

le délai de la réflexion, de crainte que sa volonté ne fléchît.

Il alla donc chercher l’enfant dans la cale et lui signifia son désir.

Les mesures étaient prises, d’ailleurs, pour que l’ordre s’exécutât sans

délai. Le canot se balançait déjà au bout des palans.

Will s’y suspendit après avoir embrassé successivement Jacques, Evel et

Ustaritz, qui se détournaient pour cacher leurs larmes.

Quand il fut à flot, il saisit les avirons.

«Au moins, comme ça, fit le Breton en s’essuyant les yeux, nous ne le

verrons pas mourir. C’est une consolation.

--C’est lui, au contraire, le pitchoun, qui nous verra mourir», prononça

le Basque, en regardant le bateau qui se balançait dans le sillage du

trois-mâts.

Et tandis que, penchés sur le bastingage, ils adressaient des signes de

la main au mousse déjà distancé, un cri de celui-ci leur parvint. Ils

virent Guillaume debout, leur désignant le navire inconnu qui venait du

sud-ouest.

Le vaisseau anglais louvoyait à bâbord du _Good Hope_ et c’était le

pavillon tricolore qui battait à sa corne.

CHAPITRE X

AU LOIN

Tandis que Will rêvait les yeux ouverts et pleurait dans la cale du

_Good Hope_, à la pensée de sa mère et de sa sœur, à la même heure, Mme

Ternant, saisie, elle aussi, par un de ces pressentiments inexplicables,

sentait une mortelle angoisse étreindre son cœur.

Depuis plus d’un an qu’elle était sans nouvelles de son fils, jamais

encore elle n’avait éprouvé une semblable émotion.

Bien sûr, son petit Will devait courir un danger pour qu’elle fût ainsi

avertie. Et la pauvre femme, oppressée, quitta le banc rustique installé

sous un grand palmier pour rentrer dans sa chambre et prier.

Comme elle gravissait les quelques marches du perron, une voix fraîche

vint frapper ses oreilles.

«Merci, Fred, vous pouvez retourner, je n’ai plus du tout envie de jouer

aujourd’hui.

--Pourquoi donc, Anne?

--Je ne sais pas, je suis triste, je vais trouver maman.»

La voix qui venait de parler eut un tremblement.

«Viendrez-vous demain, Anne?» demanda un organe plus viril à l’accent

étranger.

Il y eut une hésitation.

«Oui, je pense..., si je me sens plus en train que ce soir.

--Alors, adieu, Anne.

--Adieu, Fred; merci de vous être dérangé; dites à tout le monde que je

regrette d’avoir interrompu la partie.»

Il y eut sans doute échange de poignées de main, puis le sable cria un

peu sous des pas rapides, et la fillette parut devant la maison.

Anne était à l’âge charmant où, sans être jeune fille tout à fait, on

n’est plus enfant.

Elle était grande, mince, mais à voir la largeur de ses épaules, la

souplesse ondulante de sa taille, on pouvait présumer que deux ou trois

ans à peine suffiraient pour épanouir merveilleusement ce buste

d’adolescente.

Elle était toute vêtue de blanc, suivant la mode de ces contrées

torrides, et son teint ressortait très mat, un peu doré, sous cette

virginale parure.

Malgré la chaleur, ses cheveux noirs lustrés et tout bouclés flottaient

sur ses épaules et entouraient son visage à l’ovale très pur, d’une

multitude de frisons soyeux.

Dès qu’elle aperçut sa mère, en quelques bonds elle l’eut rejointe, et,

câline, elle passa tendrement son bras sous le bras maternel.

«Vous rentriez, maman? interrogea-t-elle.

--Oui, mon enfant, répondit la voix calme de Mme Ternant, j’éprouvais le

besoin d’aller prier pour ton frère.»

Anne la regarda avec attention, et, remarquant l’altération de ses

traits:

«Mère, qu’y a-t-il? Une mauvaise nouvelle?

--Non. Je n’ai reçu aucune nouvelle. Seulement, le souvenir de ton frère

m’a pénétré brusquement d’inquiétude et j’ai pensé que c’était un

avertissement du ciel.»

Afin de ne pas augmenter les craintes de sa mère, Anne ne lui dit pas

qu’elle aussi avait éprouvé un pareil sentiment.

Grave, presque recueillie, elle suivit Mme Ternant, et tandis que

celle-ci s’agenouillait sur un prie-Dieu en paille au pied du lit, elle

se prosternait sur la natte du plancher, enfouissant sa tête brune sur

le bord de la couchette.

Pendant un long moment, elles demeurèrent ainsi absorbées dans leurs

oraisons.

Puis, Anne la première se releva et machinalement, sa pensée bien loin,

bien loin, saisit la corde de pancas qu’elle se mit à agiter doucement.

Un souffle d’air vint rafraîchir l’atmosphère et Mme Ternant se releva.

Son visage était inondé de larmes. A cette vue, la fillette bouleversée

s’élança vers elle et, lui entourant le cou de ses bras caressants, se

prit à l’embrasser avec passion.

Tantôt c’était son visage si pâle aux traits exquisément délicats, ses

yeux bleus noyés, son cou si blanc, tantôt ses cheveux fins et bouclés

comme ceux de sa fille, mais d’une teinte plus claire, que les lèvres

d’Anne effleuraient doucement.

Et, à les voir ainsi, Anne plus grande que sa mère, on sentait une sorte

de protection farouche que l’enfant semblait exercer sur celle-ci.

Mme Ternant, en effet, était mince, presque immatérielle. Ses yeux

clairs avaient un regard si doux qu’ils ne paraissaient pas être de la

terre et, dans toute sa physionomie, se lisait, depuis la mort de son

mari surtout, une telle douleur résignée qu’on ne pouvait la regarder

sans se sentir ému.

Anne, au contraire, était exubérante de vie et d’énergie. Ses prunelles

sombres brillaient d’un feu intense. Elle avait l’âme fortement trempée

des femmes de Bretagne et de Vendée, et eût été capable des plus

héroïques résolutions.

A côté de cet aspect un peu viril de son caractère, elle possédait des

délicatesses de cœur, une sensibilité bien féminine, une ardeur de

dévouement et de tendresse infinie.

Maintenant Mme Ternant s’était assise sur un fauteuil en rotin, et la

jeune fille avait glissé, petit à petit, à ses pieds.

Elle avait emprisonné dans les siennes les mains de sa mère, des mains

longues et étroites sur lesquelles les veines faisaient des saillies

bleues, et de temps en temps elle les portait à ses lèvres.

«Mère, petite mère, pourquoi pleurez-vous? demandait-elle en retenant à

grand’peine ses propres larmes.

--Mon petit Will, mon fils, mon enfant chéri, sanglotait la pauvre

femme, tout à fait terrassée par la douleur. Pourquoi l’ai-je laissé

partir? Il était trop jeune encore, j’aurais dû le garder dans mes bras.

Ce n’était qu’un petit garçon, un tout petit garçon...

--Non, maman, ce n’était pas un tout petit garçon... Vous savez bien que

Will est courageux comme un homme. Vous n’auriez pu le retenir. Et

puisqu’il est fort et résolu, il a bien fait, mère. Vous ne devez rien

regretter.

--Tu es sa sœur, toi; moi, je suis sa mère», gémit Mme Ternant.

Cette fois, les larmes débordèrent des yeux de la fillette.

«Oh! mère, pensez-vous donc que je ne l’aime pas autant que vous?

--Si, mon enfant chérie, je sais combien tu aimes ton frère, et tu n’as

pas compris ma pensée. Tu es plus jeune, plus courageuse, et puis enfin,

c’est ton frère, et autant que tu aies d’amour pour lui, cet amour n’est

pas comparable à celui d’une mère. Tu sentiras cela plus tard, si Dieu

t’envoie des enfants. Enfin ton frère est de ton âge, et il te semble

qu’il est grand et fort parce que tu te sens toi-même grande et forte.

Pour moi, vous êtes encore deux petits enfants, et de même que je t’ai

là tout près de moi, ma fille chérie, je voudrais tant l’avoir aussi

dans mes bras, mon cher petit Will!»

Et sans qu’elle eût pu les retenir, ses larmes coulèrent de nouveau,

plus pressées, plus abondantes, mêlées elles-mêmes aux pleurs de la

fillette qui s’était redressée et sanglotait, la tête appuyée sur

l’épaule de sa mère.

Ainsi enlacées, confondant leur douleur, Anne et sa mère formaient bien

le tableau qui était apparu aux yeux du pauvre Guillaume et avait

déchiré son cœur, tandis qu’enfermé dans la soute aux poudres, il

attendait l’ordre de mort de Clavaillan.

Combien de temps demeurèrent-elles ainsi, pleurant et priant?

Elles-mêmes n’auraient pu le dire. La nuit était venue, une de ces nuits

étoilées et sereines qui apportent avec elles la paix pour l’âme en même

temps que le repos pour le corps.

Et soudain, par la large baie de la fenêtre ouverte, un merveilleux

rayon de lune glissa, inondant la chambre d’une clarté douce comme un

sourire.

Il faut quelquefois si peu de chose, un tout petit incident pour

modifier nos impressions. Ce rayon de lune fut le petit incident qui

vint faire diversion au chagrin des deux femmes.

Mme Ternant essuya ses yeux et, embrassant la jeune fille:

«Viens, Anne, dit-elle, il nous faut descendre; je me sens maintenant

plus confiante, et mon cœur me dit qu’avec cette étrange oppression à

laquelle je n’ai pu résister s’est dissipé le danger qui menaçait ton

frère.»

La jeune fille, grâce à cette mobilité d’impression qui est le précieux

apanage de la jeunesse, s’était déjà relevée souriante et rassérénée.

«Moi aussi, chère maman, dit-elle, je suis tout à fait rassurée. Bien

sûr, Will est maintenant en sûreté.»

Et, ne voulant pas quitter sa mère, elle s’approcha de la table-toilette

pour bassiner ses yeux rougis, laver ses mains et brosser ses cheveux

rebelles, tandis que Mme Ternant prenait, elle aussi, les mêmes soins.

Puis, ensemble, elles descendirent au sous-sol, car la maison, comme

presque toutes celles de l’Inde, n’avait qu’un seul étage, ou plutôt un

vaste rez-de-chaussée assez élevé.

Ce rez-de-chaussée comprenait quatre chambres à coucher, deux salons et

une salle à manger, mais dont on ne se servait que très rarement, Mme

Ternant et sa fille préférant prendre leur repas en bas où il faisait

plus frais.

Le sous-sol se composait donc d’une vaste cuisine et d’un office où l’on

serrait les provisions, de deux autres petites pièces à l’usage des

domestiques, puis, séparées de cette partie par un corridor, d’une salle

à manger d’été et d’une grande salle pouvant servir de fumoir, de

billard ou de salle de réception pour la journée.

La maison était de construction légère, mais d’un aspect riant et

confortable. Autour du rez-de-chaussée et surplombant le sous-sol

courait une galerie couverte, sorte de large balcon où, suivant

l’orientation du soleil, on venait s’installer pour lire ou travailler.

En pénétrant dans la salle à manger, elles trouvèrent la table mise avec

ce soin particulier qui est presque du luxe.

La table était recouverte d’une nappe d’une éclatante blancheur et sur

laquelle, çà et là, se détachaient en relief des fleurs de broderie d’un

travail merveilleux.

La vaisselle et les couverts brillaient d’une propreté méticuleuse, et à

chaque bout de table surgissaient, au milieu de plantes vertes, deux

candélabres d’argent ciselé illuminant la salle.

Debout, près de la porte, un grand noir attendait respectueusement

l’arrivée de ces dames et, quand la mère et la fille furent assises en

face l’une de l’autre, il se multiplia auprès d’elles avec cette

habileté, cette promptitude, en un mot, cette science du service que ces

gens possèdent à un degré si parfait.

Comme tous les soirs, elles prirent d’abord un potage et ce bouillon

n’aurait certes pas été renié par le meilleur de nos cordons-bleus ou de

nos cuisiniers européens.

Anne adorait le pot-au-feu ou plutôt le bouillon du pot-au-feu, et elle

le savourait avec d’autant plus de plaisir, qu’à l’encontre des petits

Français, elle n’avait pas à avaler, après la soupe, le vilain morceau

de bœuf bouilli qui fait faire tant de grimaces.

Un mousse de Surcouf · 第 8 / 14 段