Tandis que l’Angleterre détruisait la flotte française sur les côtes

d’Espagne, Napoléon, contraint à renoncer à ses projets de descente dans

l’île, levait le camp de Boulogne, franchissait le Rhin et prenait le

général autrichien Mack avec trente mille hommes dans Ulm.

Un mois et demi plus tard, il brisait la coalition par le coup de foudre

d’Austerlitz, écrasant l’armée austro-russe et forçant l’empereur

François à demander la paix.

Ces victoires éclatantes amenaient la paix de Presbourg, qui ne devait

pas être de longue durée, à la vérité, mais qui suffisait, pourtant, à

dompter l’Europe et à intimider pour un temps l’Angleterre. On prêtait,

en outre, à la France l’intention de refaire ses flottes et de porter

tous ses efforts sur l’Océan.

De telles menaces n’avaient point été sans jeter l’effroi parmi les

armateurs de la Grande-Bretagne, et, bien qu’ils poussassent les

constructions avec une activité fébrile, peu de leurs navires se

hasardaient dans les mers du sud et de l’est. De là le peu d’occasions

offertes à Surcouf et à ses compagnons. C’était pour ce même motif que

la femme du colonel Stanhope, la cousine de lady Blackwood, n’avait

point osé prendre la mer et avait différé son départ d’Angleterre.

Le corsaire fut mis au courant des nouvelles de l’Europe par un

trois-mâts anglais qu’il parvint pourtant à capturer vers le milieu de

mars.

Il était trop bon marin pour ignorer quelle route suivaient de

préférence les grands voiliers. Maintenant qu’il possédait deux navires

à sa disposition, il résolut d’agir en chef d’escadre et dressa un plan

d’attaque auquel il associa Clavaillan, dont la _Sainte-Anne_

remplissait le rôle d’éclaireur.

On descendit donc sous la ligne, et l’on se mit à croiser les îles et le

cap de Bonne-Espérance, afin de surprendre les convois à cet angle

toujours dangereux de la navigation. Surcouf tint la mer au large, le

marquis eut mission de pousser des pointes aventureuses sur les côtes

d’Afrique.

Or c’était là, précisément, que les navires anglais cherchaient et

trouvaient des refuges, autant contre les périls de la mer que contre

les surprises de la guerre.

Les golfes et les baies innombrables leur permettaient des relâches qui,

sans doute, retardaient leur marche, mais, en même temps, les assuraient

contre les attaques imminentes du large. Ils pouvaient ainsi gagner de

proche en proche, atteindre les abords de Madagascar et, selon

l’occasion, suivre la voie directe par la haute mer ou se jeter dans le

canal de Mozambique.

Car, malgré les assurances de l’Amirauté anglaise, le commerce n’avait

pas confiance. Il connaissait les terribles approches des îles

françaises; il savait que, pour Surcouf, il n’existait ni temps, ni

espace, et que le formidable corsaire, prompt comme la foudre,

apparaissait brusquement là où on l’attendait le moins.

C’était pour obvier à cette prudence des bateaux marchands anglais que

Surcouf, d’accord avec Clavaillan, avait résolu de fouiller les côtes

d’Afrique.

L’audace était grande. Que pouvait le brick avec ses douze canons contre

une frégate ou même une simple corvette, s’il venait à la rencontrer?

Mais le succès constant de ses entreprises avait précisément fait de

l’audace une des méthodes de Surcouf. Il comptait en outre sur la

vitesse prodigieuse de ses navires. Avec un bon vent, la _Sainte-Anne_,

aussi bien que le _Revenant_, pouvait filer douze nœuds.

Clavaillan se lança donc hardiment à la recherche des voiliers anglais.

Ses prévisions étaient fondées.

En moins d’un mois, aux alentours de la baie Delagoa, il avait coulé six

navires et en avait capturé quatre. C’étaient de petites prises, à vrai

dire, mais dont le total représentait un million de piastres. Partout le

jeune lieutenant de Surcouf avait fait bonne besogne, et c’était en

triomphe qu’il était reçu chaque fois qu’il rentrait dans les ports

français, traînant à sa remorque les navires pris à l’ennemi.

De son côté, Surcouf ne restait pas inactif. Il écumait la mer avec une

foudroyante promptitude, et telle était la rapidité de manœuvres des

deux corsaires que les Anglais épouvantés croyaient à la présence d’une

flottille entière attachée à la destruction de leur commerce.

Dans l’Inde on se ressentait de ces retards, et les produits d’Europe

étaient devenus d’une cherté fabuleuse. On ne buvait plus le vin, la

bière ou le whisky qu’à petites gorgées, et les femmes des officiers de

Sa Majesté britannique en étaient réduites à se vêtir comme les épouses

des riches babous. Des imprécations continuelles jaillissaient de toutes

les bouches, et c’était à qui trouverait une malédiction plus violente

contre ce damné Surcouf et ses lieutenants maudits.

Ceci se passait dans le courant de l’année 1806, et l’orgueil d’Albion

subissait des humiliations graves, tandis que le monde retentissait du

bruit de la gloire de Napoléon. Iéna avait épouvanté l’Europe, et la

coalition de la Prusse, de la Russie et de l’Angleterre allait encore

subir les terribles coups d’Eylau et de Friedland.

Au mois de janvier 1807, Clavaillan captura un trois-mâts sur lequel,

entre autres denrées, il trouva un chargement complet de vins et

d’étoffes.

Mais ce qui l’édifia et l’instruisit mieux que toute dépêche

confidentielle, ce fut la découverte, à bord du navire, d’un assortiment

complet de journaux anglais annonçant qu’une escadre de six vaisseaux

traversait l’Atlantique pour venir renforcer celle du commodore John

Harris, afin de purger l’océan Indien des corsaires qui l’infestaient.

Une idée d’une audace extrême germa aussitôt dans l’esprit du marquis.

Il s’empressa donc de rallier son chef et lui exposa son projet.

Le trois-mâts qu’il venait de prendre, grand navire d’aspect débonnaire,

d’allures nonchalantes, n’en était pas moins un excellent voilier

appartenant à la maison Jameson and Co, de Londres. La riche cargaison

dont il était porteur était accompagnée d’une liasse de traites payables

à vue par la maison correspondante des commerçants londoniens. Le navire

se nommait le _Good Hope_ et était à destination de Bombay. En

feuilletant les papiers recueillis, Clavaillan y avait trouvé une

dépêche chiffrée formulant les instructions du capitaine: «Voyager, si

possible, sous pavillon français, avec un équipage d’Espagnols, de

Maltais et de Grecs, afin de donner le change aux corsaires.»

Le capitaine et son second étaient les seuls Anglais du bord.

Clavaillan profita de cette occasion pour accomplir une des ruses de

guerre les plus périlleuses que jamais forban ait mises en œuvre.

Il vint trouver Surcouf et lui soumit le plan de sa tentative.

Surcouf l’écouta silencieusement, puis, souriant, lui dit:

«Jacques, ce que tu te proposes de faire est un trait de génie, mais

c’est un coup très hasardeux. Je te sais capable de l’accomplir. Fais à

ta guise.»

Or, cette conception qui semblait hasardeuse à Surcouf lui-même était la

suivante:

Clavaillan allait quitter son bord, qu’il laisserait au commandement de

son second, et, grâce à sa connaissance de la langue anglaise, ferait

voile vers Bombay où, grimé, méconnaissable, il conduirait le _Good

Hope_, y débarquerait la cargaison du navire, toucherait le montant des

traites prises avec le bateau anglais, et reprendrait la mer sous

pavillon britannique.

En ce moment, les deux corsaires croisaient à la hauteur des Seychelles.

Après une escale de quarante-huit heures destinée à réparer les avaries

superficielles que le canon de la _Sainte-Anne_ avait faites au bordé du

_Good Hope_, ce dernier, laissant aux mains des corsaires le capitaine

et le second anglais, mais conservant son équipage de Grecs, de Maltais

et d’Espagnols, renforcé d’une demi-douzaine de nègres, auxquels

Clavaillan avait donné pour chefs immédiats Evel et Ustaritz, reprit

paisiblement sa course.

Il s’agissait de mener à bien le périlleux projet du jeune corsaire.

Naturellement, Guillaume Ternant, bien qu’il ne sût rien de ce projet,

faisait partie du nouvel équipage. Élevé dans l’Inde, il parlait le

tamoul, usité sur la côte Malabar, et l’anglais avec une perfection

qu’aucun défaut d’accent ne déparait. Jacques avait vu en lui un

précieux auxiliaire.

On fut heureusement servi par la mousson et l’on entra dans les eaux

anglaises vers le milieu de février.

Le moment était venu de mettre en œuvre toute la ruse dont on était

capable.

Jacques appela donc auprès de lui ses trois compagnons d’évasion. Il

tint conseil avec eux et leur exposa ses intentions.

Au premier moment, ce fut une véritable stupeur. Ni Evel, ni Ustaritz

n’eussent osé croire à une semblable audace de la part de leur chef.

Mais la stupeur fit bientôt place à l’admiration la plus vive.

«Voyons, dit Jacques, il ne faut pas perdre de temps. Disposons toutes

choses en vue du rôle que nous allons jouer. Parles-tu anglais, Evel?

--Hum! fit le Breton, je le parle mal, mais je le parle.

--Tant pis! Moi, je le parle bien, mais j’ai été prisonnier à Bombay.

J’ai peur d’être reconnu. Il faudrait que tu pusses passer pour mon

second.

--Pourquoi faire, commandant?

--Je vais te le dire. Tu déclarerais que je suis malade, et qu’on ne

sait pas bien de quoi. Je me charge de simuler une maladie éruptive.

--Ah! Et pourquoi simulerez-vous cette maladie, commandant?

--Parce qu’on nous mettra en quarantaine, et on enverra un médecin

visiter le navire. Or, leurs médecins ne sont pas très forts. Celui

qu’ils enverront croira tout ce que je lui dirai.

--Bon, mais, moi, je n’aurai l’air que d’un Anglais mauvais teint.»

La remarque était juste. Elle fit froncer les sourcils au jeune

officier.

«C’est très ennuyeux. Je serai contraint de risquer le paquet moi-même.»

Clavaillan congédia ses compagnons afin de méditer seul sur la conduite

à tenir.

Enfermé dans sa cabine, il se mit à feuilleter le rôle. Les indications

qu’il fournissait sur le personnel étaient brèves.

Le capitaine Franck Hollis était né à Londres. C’était donc un pur

Anglais.

Quant au second, John Llewyn, il était originaire du pays de Galles.

En prenant connaissance de ce détail, le marquis ne put retenir un cri

de joie.

Il rappela tout aussitôt Guillaume et les deux matelots.

«Evel, dit-il, tu es né dans le Léon, si je ne me trompe.

--Oui, commandant.

--Et tu dois savoir parler le bas-breton, j’imagine?

--Oh! pour ça, oui, commandant. Je le parle mieux que le français.

--Eh bien! mon garçon, nous sommes sauvés. Écoute bien ce que je vais te

dire.»

Les trois auditeurs ouvraient des yeux pleins d’étonnement. Clavaillan

poursuivit:

«Regarde cette feuille, dit-il en montrant le rôle. Le second du navire

s’appelle John Llewyn. C’est un Gallois, comme qui dirait un frère

jumeau des Bretons, et la langue des Gallois est cousine germaine du

breton.

--Je ne comprends pas très bien, répliqua Evel dont les traits épanouis

confirmaient surabondamment cette déclaration.

--Tu ne comprends pas, tête de fer! C’est pourtant facile à comprendre.»

Et, insistant sur ses paroles, il en donna toute l’explication

désirable.

«C’est toi qui vas devenir le second Llewyn, tandis que je serai, moi,

le capitaine Frank Hollis. Le peu d’anglais que tu parles sera

suffisant. Pour le surplus, tu leur baragouineras du breton, et Will

t’accompagnera pour t’épargner des sottises et t’aider à te tirer

d’affaire.»

Evel hocha la tête, mais finit pas acquiescer.

«Ah! si le moussaillon m’accompagne, ça va. Je ne me serais jamais tiré

d’embarras tout seul. Mais avec lui, c’est différent. Nous réussirons.»

Alors Clavaillan s’adressa au Basque et lui demanda:

«Et toi, Piarrille, parles-tu un peu l’anglais?

--Si peu que rien, répondit Ustaritz. D’ailleurs, je n’ai pas l’accent.

--Très bien. Mais, au moins, en ta qualité de Pyrénéen, sais-tu quelques

mots d’espagnol, de manière à te faire comprendre de ceux qui sont à

notre bord? Je ne t’en demande pas davantage.

--Oh! pour ça, commandant, je vous en donne ma parole. Je parle

l’espagnol aussi bien que le français, sans me vanter, je vous assure.

--Fichtre! se récria le marquis, il vaudrait peut-être mieux que tu leur

parlasses français tout simplement, en ce cas.»

Ustaritz ne comprit pas l’ironie, qui plissa d’un imperceptible sourire

les lèvres de Guillaume Ternant.

Mais cette ironie ne fut pas justifiée, car, le jour même, en remontant

sur le pont, Jacques put s’assurer que son matelot se faisait très bien

comprendre.

D’ailleurs, ce même jour, Ustaritz lui donna une bonne nouvelle.

«Commandant, dit-il, je viens d’apprendre une chose qui m’a charmé. Les

six matelots espagnols qui sont à bord professent une sainte haine de

l’Anglais. Ce sont des cachottiers qui n’ont pris du service sur le

_Good Hope_ que pour pouvoir venger sur les Ingliches le désastre de

leur flotte à Trafalgar. Ils m’ont raconté qu’ils avaient formé le

dessein de tuer leur capitaine et leur second, de s’emparer du navire et

de venir se joindre à Surcouf.»

Cette révélation trouva le marquis sinon incrédule, tout au moins

méfiant.

«Hum! fit-il, je ne crois pas beaucoup à cette histoire de complot.

Cependant, elle pourrait être vraie. Tiens-toi néanmoins sur tes gardes

et donne-toi garde de leur révéler quoi que ce soit de nos projets.

--Soyez tranquille, commandant. On se mettra un boulet de trente-six sur

la langue.»

Et, en fait, Pierre Ustaritz, jusque-là bavard comme une pie borgne,

devint muet comme une carpe. Il ne souffla mot.

Le moment devenait critique et l’on était en vue de la côte de

Coromandel.

Jacques, après avoir fait son point, constata que, le lendemain, vers

trois heures de l’après-midi, on entrerait dans le port de Bombay.

C’était le lieu de prendre les dernières mesures de précaution.

En conséquence, Jacques prépara lui-même une mixture de plantes qu’il

connaissait depuis longtemps et dont le suc très âpre avait la propriété

de rougir l’épiderme à l’égal d’une carapace de langouste cuite et de le

couvrir de phlyctènes du plus inquiétant aspect.

Il donna l’ordre à Evel de prendre le commandement effectif du bateau.

Le Breton avait pris son rôle à cœur. Il gouverna prudemment dans les

dangereux parages du grand port indien, et signala pour demander un

pilote. Puis, comme on l’interrogeait, il fit savoir qu’il y avait un

malade à bord, ce qui lui valut sur-le-champ l’ordre de s’arrêter.

Une embarcation, montée par douze hommes et un officier et amenant un

médecin, s’approcha à respectueuse distance du bateau contaminé.

Arrivé à portée suffisante, l’officier du canot commença la conversation

avec le secours du porte-voix.

«Vous avez annoncé des malades à votre bord?»

Ce fut Will qui souffla les réponses au trop simple Breton.

«Je n’ai pas dit des, j’ai dit un malade, répondit Evel.

--Et quel est ce malade?

--Le capitaine Franck Hollis en personne.

--Ah! Et de quoi est-il malade? Depuis combien de temps?

--Depuis trois jours environ. C’est, je crois, la fièvre scarlatine.»

Il est peu de maladies que les Anglais redoutent à l’égal de la fièvre

scarlatine à laquelle leur tempérament les prédispose et qui exerce chez

eux des effets beaucoup plus funestes que parmi les autres races du

continent.

La barque s’arrêta donc à quelque distance et enjoignit au _Good Hope_

de détacher son propre canot pour venir chercher le médecin.

Evel s’empressa d’obtempérer à l’ordre qu’on lui donnait.

Un canot fut descendu. Ce fut Ustaritz, escorté de quatre Espagnols, qui

alla quérir le praticien anglais, auquel il remit les déclarations

signées à Londres et qui firent foi aux yeux de l’officier de port.

Le médecin embarqua donc seul et vint à bord du trois-mâts.

Il descendit, non sans répugnance, dans la cabine du capitaine, qu’il

trouva aussi rouge qu’une tomate, ce qui le dispensa de lui tâter le

pouls.

Convaincu qu’il avait affaire à un véritable malade, il regagna le

canot, et le navire suspect fut mis en quarantaine.

Restait la question du déchargement des marchandises.

Au bout de quarante-huit heures d’observation, Evel fut autorisé à se

mettre en rapport avec les correspondants de la maison Jameson. Mais,

pour effectuer la livraison, le service sanitaire décida qu’aucun membre

de l’équipage du navire contaminé ne prendrait terre, et que les

commerçants intéressés emploieraient des coolies indigènes au travail du

déchargement des marchandises.

«Voilà qui tombe à merveille, s’écria Jacques de Clavaillan dès que la

nouvelle lui eut été communiquée. De cette façon, les Ingliches nous

épargnent eux-mêmes les difficultés du mensonge.»

L’événement répondit aux espérances du jeune corsaire.

Le quatrième jour après que le _Good Hope_ avait mouillé devant le

wharf, l’enlèvement des marchandises s’opérait, et les correspondants de

la maison Jameson versaient aux mains du pseudo capitaine Hollis la

somme de vingt mille livres sterling, soit d’un demi-million de francs.

«Il ne nous reste plus qu’à déguerpir au plus vite», conclut le marquis.

Le soir venu, il monta sur le pont, s’assura que les abords du mouillage

étaient libres de toute surveillance et décida que l’on lèverait l’ancre

au matin.

Or, vers minuit, il se produisit dans le port une certaine émotion.

Une escadrille composée d’une frégate et de deux corvettes avait été

signalée vers midi, et voici que les feux des trois vaisseaux

annonçaient leur entrée imminente dans le port.

La frégate s’appelait le _Kent_, et des deux corvettes, l’une était la

_Eagle_, que commandait sir George Blackford, le cousin de l’aimable

Anglaise qui avait remis à Jacques un flot de rubans destinés à le

préserver de la corde.

«Ce n’est pas aujourd’hui que je causerai avec ce gentleman, pensa le

marquis. Il y aurait trop de témoins à notre conversation.»

Mais de peur d’éveiller les soupçons par un trop brusque départ, il fit

faire très secrètement les préparatifs et attendit que les vaisseaux de

guerre eussent dépassé l’appontement du wharf.

On graissa donc les câbles, les chaînes, les poulies, et tout le monde

se tint prêt pour l’appareillage. Au petit jour, on leva l’ancre, et le

_Good Hope_, évoluant avec une lenteur calculée, glissa au milieu des

bateaux et des barques qui l’entouraient.

Quand on fut à un demi-mille du port, le navire se couvrit de toile.

Le vent était assez faible et les dernières heures de la nuit ne

donnèrent qu’une très petite avance au grand voilier.

Il s’agissait, en effet, de gagner de vitesse et de courir vers le sud,

dans la prévision que les Anglais auraient découvert l’audacieuse

supercherie.

Il pouvait se faire, en effet, que la flottille eût eu connaissance des

évènements accomplis au voisinage des îles Seychelles et que ses chefs

eussent deviné le stratagème auquel le lieutenant de Surcouf avait eu

recours.

Et Clavaillan était d’autant plus pressé de mettre de l’espace entre lui

et la côte indienne qu’il avait donné l’ordre à son second de le suivre

à bonne distance avec la _Sainte-Marie_.

Si les deux navires parvenaient à opérer leur jonction, les chances

pourraient se rétablir en faveur du corsaire. Serré de trop près, il

coulerait le _Good Hope_ et fuirait avec le brick.

La nuit s’acheva sans incident. Mais quand le soleil fut levé, la vigie

du _Good Hope_ signala trois voiles au nord-est.

Clavaillan s’arma de sa lunette et reconnut les vaisseaux.

Il n’y avait pas de doute possible: les Anglais lui donnaient la chasse.

CHAPITRE IX

APPRENTISSAGE

«Eh bien, petit Will, dit Evel à Guillaume, tu fais ton apprentissage

dans de mauvaises conditions.

--Pourquoi mauvaises? demanda l’enfant.

--Parce que, si nous ne sommes pas secourus d’ici ce soir, nous serons

de nouveau appelés à visiter les côtes et les paysages de l’Inde, à

moins qu’il ne plaise au commandant de nous faire sauter.

--Oh! fit le petit garçon, voilà une perspective peu agréable.

--Comme tu dis, gamin. Ce n’est pas drôle de se faire sauter, mais ça

vaut mieux tout de même que de se rendre. On garde, au moins,

l’honneur.»

En ce moment Jacques de Clavaillan parut sur le pont.

Il gravit rapidement le gaillard, la lunette en main, et interrogea

l’horizon.

Maintenant les trois vaisseaux anglais apparaissaient distinctement.

Tout à fait en tête, précédant les deux autres d’un mille, au jugé, se

détachait une fine corvette. Celle-ci gagnait de vitesse, et il était

manifeste qu’elle atteindrait le trois-mâts à la fin de la journée.

Les ordres de Jacques furent brefs et décisifs.

Le _Good Hope_ se couvrit de toute la toile possible. Perroquets et

cacatois furent arborés, et le navire pliant sous la voilure, donnant de

la bande, parvint à compenser l’allure des poursuivants.

A six heures du soir, la corvette _Eagle_ n’avait pas gagné sur lui. Le

_Good Hope_ maintenait ses distances sans trop de peine.

Il les maintint encore pendant toute la nuit qui suivit.

A l’aube, les vaisseaux anglais étaient toujours en vue, au nord.

Mais une voile nouvelle venait de surgir au sud-ouest.

«Encore un Anglais!» s’écria Ustaritz avec un rugissement de colère.

Jacques de Clavaillan, pâle, mais résolu, appela ses fidèles acolytes.

«Garçons, leur dit-il, nous n’avons plus guère que le choix entre les

divers genres de mort, car j’imagine que vous n’avez pas l’intention de

vous rendre.

--Ah! non, pour le sûr et le certain! s’exclama Evel, serrant les

poings.

--Voici donc ce que je vous propose. Il y a deux cents livres de poudre

à bord. Evel va en porter deux barils dans ma chambre et je placerai

Will auprès du reste. Il aura l’ordre de mettre le feu à la mèche.

--Bien! répondit le Basque, et c’est vous qui donnerez l’ordre?

--C’est moi. Quand je jugerai le moment venu, c’est-à-dire quand il n’y

aura plus moyen de fuir, je feindrai de me rendre et je laisserai porter

sur le plus proche des vaisseaux. Nous nous collerons à son flanc, et

nous l’emporterons avec nous dans l’autre monde.

--Bravo, commandant! fit Evel. C’est agir en Français, ça. Et que le bon

Dieu nous pardonne si nous nous présentons devant lui sans qu’il nous

ait appelés. Mais il ne nous a pas laissé le choix.»

Ustaritz présenta toutefois une objection sérieuse et naturelle.

«Ne craignez-vous pas de confier à cet enfant une mission trop au-dessus

de ses forces et de son caractère? Ne va-t-il pas trembler et se refuser

à la mort? Il est triste d’entraîner ce pauvre petit dans la mort.»

Les yeux du jeune corsaire se mouillèrent. Il les essuya vivement.

«Tu as raison, garçon. Mais pouvons-nous faire autrement? S’il m’était

possible de l’éloigner, je le ferais de grand cœur. Mais le livrer aux

Anglais, le condamner à la vie du bagne, aux pontons, à toutes les

tortures de la captivité, ce serait plus cruel encore. D’ailleurs, au

poste où je le place, il sera le premier mort. Il ne souffrira pas.»

Il brusqua l’entretien sur ces paroles, et chargea les deux matelots de

veiller à l’exécution de ses ordres en tenant à l’œil les Espagnols

prêts à toutes les défections.

«Envoyez-moi l’enfant», commanda-t-il en les congédiant.

Cinq minutes plus tard, Guillaume entrait dans la cabine du commandant.

Jacques de Clavaillan l’appela et le fit asseoir devant lui.

«Will, commença-t-il d’une voix grave, tu as voulu être marin?

--Oui, répondit l’enfant, je l’ai voulu et je le veux encore.

--As-tu bien considéré les dangers et les obligations de cette carrière?

--Oui, dit encore le petit garçon. Je savais tout ce qui m’attendait.

--Pas plus en tête à tête que devant ta mère et ta sœur, je ne t’ai

dissimulé les périls de la voie où tu voulais t’engager.

«Il y a quelques mois encore, à Bourbon, je t’ai offert de te laisser

achever tes études pour entrer dans la marine de l’État. As-tu quelque

reproche à m’adresser?

--Non, commandant, je n’ai qu’à vous remercier de votre affection.»

Alors Clavaillan ne fut plus maître de son émotion.

«Ne m’appelle pas commandant en ce moment, parle-moi comme autrefois, à

Ootacamund, car ce que je veux te dire encore est grave.»

Will répondit affectueusement à cette parole amicale qui l’invitait.

«J’ai à vous dire, bon ami, que j’ai le cœur plein de reconnaissance

envers vous.»

De nouveau les larmes montèrent aux yeux du jeune corsaire.

«Écoute, Will. Quel est, selon toi, le devoir du commandant d’un navire

qui se voit au moment de tomber entre les mains de l’ennemi?

--Il doit résister de toutes ses forces, jusqu’à la mort, dit hardiment

Guillaume.

--Tu as bien dit: jusqu’à la mort, n’est-ce pas?

Un mousse de Surcouf · 第 7 / 14 段