déjà la renommée d’un des plus habiles coureurs de mer qu’on pût
rencontrer. Il venait de gagner définitivement le grand procès qu’il
soutenait depuis neuf ans contre l’administration coloniale pour le
règlement de sa part dans la prise du _Triton_, vaisseau anglais de
vingt-six canons, et de quatre autres navires de la même nation et d’un
danois, qui avait rapporté cent seize mille piastres.
Napoléon, devenu empereur, avait, d’autorité, liquidé cette querelle, et
fait compter au vaillant marin quinze cent mille francs, plus deux cent
mille prélevés sur sa cassette personnelle.
Les deux années de paix dont le monde avait joui avaient créé des
loisirs à l’infatigable batailleur, et il les avait occupés à élaborer
le plan du bateau idéal sur lequel il se proposait de reprendre ses
courses terribles. Aussi, dès la rupture de la paix d’Amiens, en
pressait-il la construction.
Présentement, le futur corsaire était sur les chantiers de Saint-Denis,
et l’on pouvait déjà en admirer les formes élégantes et fortes en même
temps.
Surcouf avait fait grandement les choses. Il avait affecté cinq cent
mille francs à la construction de ce vaisseau merveilleux.
En attendant, pris de court, il avait été contraint de se servir de la
_Confiance_.
Or, c’était à bord de la _Confiance_ qu’il venait de livrer bataille à
une corvette anglaise, qu’il l’avait coulée, et, après avoir capturé son
équipage, l’avait généreusement relâché à la pointe méridionale des
Maldives.
Puis, pour assurer le salut de ces malheureux, il avait donné la chasse
à un bateau anglais auquel il avait imposé pour toute corvée de guerre
de rapatrier leurs malheureux compatriotes.
Cet exploit, digne des héros antiques, avait valu au jeune corsaire une
immense renommée, et, lorsqu’il rentra à la Réunion, vers la fin du mois
d’août, il trouva la population en effervescence.
On l’accueillit triomphalement; on lui dressa des arcs de triomphe, on
jeta des fleurs et des palmes sous ses pas. Le gouverneur anglais de
Maurice lui adressa un message avec une couronne d’or pour le
complimenter de sa magnanimité. Surcouf devint le héros des légendes de
mer.
Or, à la même époque, de graves événements s’accomplissaient en Europe.
La France perdait sa dernière flotte et l’Angleterre son plus illustre
marin.
Le 21 octobre, en effet, pendant que Napoléon, dont les projets de
débarquement en Grande-Bretagne avaient échoué au camp de Boulogne,
entrait victorieusement à Vienne, dans le palais de Schœnbrunn et
s’apprêtait à écraser la première coalition à Austerlitz, Nelson mourait
glorieusement à Trafalgar, après avoir détruit les vaisseaux
franco-espagnols de Villeneuve, et tué les deux amiraux Magon et
Gravina.
Ces nouvelles traversèrent le globe et vinrent ajouter de nouveaux
stimulants aux fièvres patriotiques des deux nations rivales.
Des récits de tout genre circulèrent, enflammant l’ardeur des
combattants.
Les Anglais se répétaient avec transports les dernières paroles de
Nelson.
S’adressant à son capitaine de pavillon, le grand marin, atteint d’une
balle en pleine poitrine et sentant la mort venir, s’était écrié en
tombant:
«Hardy, Hardy, les Français en ont fini avec moi.»
De leur côté, les vaincus de la terrible journée citaient des faits
d’héroïque constance.
Ils narraient le trait admirable de ce capitaine de vaisseau, renouvelé
de celui de Dupetit-Thouars à Aboukir, lequel, ayant les deux jambes
emportées par un boulet, s’était fait placer dans un baril de son, afin
d’atténuer la perte de sang et commander jusqu’à son dernier soupir la
manœuvre aux vaisseaux placés sous ses ordres.
Tout cela alimentait les conversations et entretenait le feu des
énergies.
Les détails abondaient, car les gazettes anglaises et françaises
insistaient longuement sur l’événement. Elles disaient l’incroyable
bravoure déployée de part et d’autre, la prodigieuse lutte soutenue par
le vaillant commandant Lucas du _Redoutable_ contre le _Victory_ où se
trouvait Nelson en personne, et où il avait été blessé mortellement, en
même temps que contre le _Neptunus_, autre vaisseau anglais de
quatre-vingts canons.
En attendant qu’on prît la mer, Evel, Ustaritz et le petit Will
passaient leurs journées aux alentours du port, suivant avec impatience
les progrès des réparations à faire à la _Confiance_ et ceux de la
construction du futur vaisseau que se réservait Surcouf.
Car on prêtait au corsaire l’intention d’agir sur une plus vaste
échelle, c’est-à-dire de partir en course avec un second que la rumeur
publique désignait déjà en Jacques de Clavaillan.
On ne se trompait point. Le Malouin avait appelé son compatriote qui
était en même temps son frère d’armes, et lui avait fait la proposition
de se mettre à deux pour donner la chasse à l’ennemi.
«Marquis, lui avait-il dit avec sa rondeur habituelle, je te laisse le
choix de redevenir lieutenant à mon bord, ou de me seconder en prenant
toi-même le commandement d’un autre navire.»
A quoi Clavaillan avait répondu sur le même ton:
«Parle franc jusqu’au bout, Robert. Je comprends bien que tout le temps
que mes habits rouges m’ont gardé en leur aimable compagnie, tu n’as pas
pu te passer de second. Et, maintenant, il t’est difficile de congédier
ce brave Cléden, ou de le faire descendre d’un rang pour le mettre
au-dessous de moi. C’est, en effet, un excellent marin et, de plus, un
homme auquel je dois le respect de l’âge.
--Tu as deviné, mon cher Jacques, répliqua Surcouf en riant.
--En conséquence, reprit le marquis, bien que tu me laisses le choix, je
ne l’ai guère. J’accepte donc de commander ton second navire. Seulement,
où est-il, ce second? Car je n’imagine pas que celui qu’on te construit
en ce moment puisse être lancé avant deux mois au moins.
--Voilà ce qui te trompe, matelot. Il sera paré dans quinze jours.
--Dans quinze jours? Tu te moques de moi.
--Pas le moins du monde. Dans quinze jours, je l’ai dit et je le répète.
--Mais tout est à faire à l’intérieur. C’est à peine si les deux ponts
sont terminés. Il n’y a ni cloisons, ni cabines. La soute aux poutres
n’est pas aménagée.
--Voyons, fit Surcouf, en haussant les épaules, ce n’est pas
sérieusement que tu me dis cela? As-tu visité le bateau? Il n’y manque,
à vrai dire, que le gréement. Pour le reste, les charpentiers le
finiront en mer.»
Et, prenant Clavaillan sous le bras, Surcouf le conduisit aux chantiers.
Là, il lui fit visiter dans tous ses détails le nouveau bâtiment.
Celui-ci avait été construit sur les plans et d’après les coupes de
Robert Surcouf lui-même.
Fils d’armateur, le corsaire avait sucé, en quelque sorte, avec le lait
de sa mère, sa vocation de marin. Il avait appris dès son enfance ce
métier de constructeur dans les chantiers qui fournissaient à son père
ses meilleurs et ses plus rapides navires.
C’était même, en ces temps de prime jeunesse, une cause perpétuelle de
souci pour la famille Surcouf que les fugues nombreuses et imprévues du
jeune Robert hors du collège d’où il avait fini par être expulsé. Si
l’enfant n’avait mordu ni au latin, ni au grec, en revanche, il s’était
rompu à tous les exercices du corps et avait acquis une science
consommée de la construction.
Il venait d’en fournir la preuve en mettant sur chantier le nouveau
vaisseau avec lequel il s’apprêtait à courir les mers, et auquel, par
allusion à son inaction de la paix d’Amiens, et surtout au bruit de sa
mort qui avait couru avec persistance, il avait donné le nom
significatif de _Revenant_, marquant par là que Surcouf ressuscité
serait plus redoutable que Surcouf vivant.
Le _Revenant_ était un bateau long de soixante-huit mètres, d’une jauge
de trois mille tonneaux, à la coque étroite et effilée, à l’étrave
creuse et fuyante, avec des joues évidées et de fortes hanches.
Sa quille, par une conception qu’ont adoptée plus tard les embarcations
de course, était plus profonde à l’avant qu’à l’arrière, si bien que
celui-ci semblait reposer simplement sur l’eau.
Un triple balcon garnissait l’étambot et le gaillard était protégé par
des madriers vêtus de tôle d’acier, encore une innovation par laquelle
le jeune marin anticipait sur la construction de l’avenir.
Les trois-mâts étaient inclinés vers l’avant, afin d’y porter toute
l’action du vent et prévenir en même temps les ruptures par excès de
résistance. Les deux ponts formant les batteries étaient surmontés de
substructions qui servaient au logis de l’équipage. Celui-ci,
d’ailleurs, devait faire l’objet d’un tri méticuleux.
«Vois-tu, disait Surcouf à Clavaillan, j’ai mes idées très arrêtées
là-dessus. Les meilleurs matelots de France et du monde entier sont les
Bretons. Après eux viennent les gens du pays basque et ceux des côtes de
Flandre. Les Mocos ont des qualités d’entrain et de bonne humeur qui les
rendent précieux dans un équipage.
«Je tâcherai donc d’assembler dans le mien tous ces éléments. Mais,
comme il est possible que je ne les trouve pas dans les proportions
désirables, j’y suppléerai avec des nègres, des Hindous et des Malais,
lesquels, bien encadrés et bien entraînés, font encore des marins très
passables.»
On se mit donc en quête de trouver les hommes nécessaires à cette
organisation spéciale.
Les quelques semaines qui précédèrent l’appareillage, chacun des deux
chefs d’expédition employa son temps au mieux des intérêts de la commune
entreprise.
Si occupé qu’il fût par ses devoirs de commandant, Jacques de Clavaillan
n’oubliait pas son petit ami Guillaume Ternant.
Will avait aujourd’hui douze ans accomplis, et son baptême de gabier
avait été assez rude pour qu’il fût familiarisé avec la mer.
Il lui restait à faire l’apprentissage de la guerre, et ce n’était pas
le plus facile.
Un nouveau scrupule hanta l’âme du jeune marquis, scrupule digne de la
grande délicatesse dont il avait déjà donné tant de preuves à la famille
Ternant. Il se demanda s’il avait vraiment le droit d’entraîner cet
enfant dans les hasards de son aventureuse carrière et de l’exposer à
ses formidables dangers.
Il appela donc Guillaume et voulut l’interroger avec soin.
L’enfant devina tout de suite, à la physionomie de son ami, que de
nouveaux doutes avaient assailli l’esprit de celui-ci.
Il se tint donc debout devant lui, le cœur étreint d’une inquiétude,
gardant un silence, qui trahissait d’ailleurs son angoisse.
«Guillaume, commença Jacques de Clavaillan, nous sommes à la veille
d’appareiller. Au moment de partir, j’hésite à t’emmener.
--Vous hésitez?» murmura Will.
Et, comme le marquis gardait le silence, l’enfant poursuivit:
«Est-ce que vous n’êtes pas content de moi? Ai-je fait quelque chose de
mal?
--Non, répondit spontanément Jacques. Je n’ai que des éloges à
t’adresser.
--Alors pourquoi ne voulez-vous pas m’emmener?
--Je n’ai pas dit que je ne veux pas, Will. J’ai ait que j’hésite.
--Ça revient au même, bon ami. Pourquoi hésitez-vous?»
Le marquis était debout. Il arpentait la chambre à grands pas, les mains
derrière le dos, en proie à une visible perplexité.
«Voilà un an que j’ai quitté l’Inde, reprit Will, et ma résolution n’a
pas failli. Plus que jamais, je veux être marin. Je vous l’ai affirmé.»
Jacques se plaça en face de lui, les bras croisés, le dévisageant bien:
«Marin, je veux bien, Will. Mais marin ne veut pas dire corsaire.
--Qu’est-ce que ça veut dire, alors?» interrogea naïvement l’enfant.
La question était si naturelle, si franche, que Jacques éclata de rire.
«Tu n’y as pas réfléchi, reprit-il. Ne t’es-tu mais demandé s’il n’y a
point de marins en temps de paix? A quoi servent-ils?
--Pardon! Je me suis posé cette question. Je sais fort bien qu’il y a
des marins autrement qu’en temps de guerre, et en puis d’autant moins
douter que mon premier voyage s’est fait sur un navire de commerce.
--Eh bien! tu viens de répondre toi-même à ta question, Will.
--En ce cas, bon ami, il n’y a pas d’erreur possible. Je ne veux pas
être marin de commerce.
--Comment? Tu n’aurais pas de plaisir à courir la mer comme un voyageur
de profession, à voir du pays, à respirer le grand air du large?
--On a ce même plaisir sans être simple matelot de commerce.»
Jacques éprouva un réel embarras. Il sentait les arguments lui manquer.
Il désigna du doigt un siège à son petit ami, et lui dit doucement:
«Assieds-toi et écoute-moi avec attention. Tu me comprendras mieux.
«Je m’explique volontiers que tu ne veuilles pas être matelot pour
convoyer des barriques de vin, des sacs d’épices ou des ballots de
coton. Mais il y a une autre façon d’être marin et de prétendre à la
gloire de la vie maritime.
--Sans doute, interrompit l’enfant, c’est d’être libre comme vous,
c’est-à-dire corsaire, et de livrer bataille tous les jours aux
Anglais.»
Un nouveau sourire se joua sur les lèvres de Jacques de Clavaillan.
«Ainsi, dit-il, pour toi, il n’y a que deux sortes de marins: les
corsaires et ceux qui ne le sont pas? C’est bien ainsi que tu
l’entends?»
Et, comme le garçonnet répondait oui de la tête, Jacques reprit:
«Eh bien! il y a une autre façon d’être marin, et même, à vrai dire,
c’est la meilleure pour ne pas dire l’unique manière, de l’être
glorieusement.»
Guillaume ouvrit de grands yeux pleins d’étonnement.
«Tu vas comprendre, poursuivit son interlocuteur. Nous autres,
corsaires, nous ne sommes tels que parce qu’il ne nous est pas possible
d’être autre chose. Nous sommes les irréguliers de la mer, à peine un
peu plus que des pirates, avec cette différence pourtant que nous
combattons pour la patrie et que nous y sommes autorisés par des lettres
de course. Mais cela n’empêche pas les Anglais de nous traiter en vrais
forbans, et, si nous avons le malheur de nous laisser prendre, de nous
pendre aux vergues de leurs vaisseaux ou de nous envoyer pourrir sur les
pontons.
«Les vrais marins qu’on traite en prisonniers de guerre sont ceux qui
servent à bord des bâtiments de l’État. Ceux-là sont des réguliers. Ils
obéissent à des ordres précis, ils ont des officiers élevés dans des
écoles; ils ont de grands bateaux avec de grands canons et ils livrent
bataille à l’ennemi, ayant pour eux les droits de la guerre.
--Et, demanda Will, est-ce qu’ils valent mieux que les autres?»
Jacques de Clavaillan demeura un instant à court, interloqué par cette
question étrange, sous laquelle il pressentait une ironie.
«Que veux-tu dire par «meilleurs»? Qu’entends-tu par là?
interrogea-t-il.
--Je veux savoir s’ils sont plus braves, s’ils connaissent mieux le
métier.
--Dame! il faut le supposer, puisqu’ils font des études pour cela.
--Alors, comment se fait-il qu’ils aient été battus deux fois à Aboukir
et à Trafalgar, alors que ni Surcouf ni vous n’êtes jamais battus?»
L’objection était grave. Elle allait à l’encontre des intentions du
marquis.
«Petit, répliqua-t-il, un peu bourru, les hommes les plus braves et les
plus habiles peuvent avoir une mauvaise chance, les circonstances contre
eux, toutes sortes d’obstacles imprévus. Cela ne prouve point qu’ils
vaillent moins que d’autres, mais seulement qu’ils ont moins de
bonheur.»
Et, coupant court à ces réflexions, il posa à son tour une question
directe:
«Voudrais-tu être de ces marins-là, Guillaume, travailler et étudier en
vue de l’épaulette d’officier et rentrer ainsi dans l’existence
régulière?»
Les yeux de l’enfant s’allumèrent. Une flamme y brilla soudain.
«Et vous croyez que j’y pourrais servir aussi bien mon pays?
--Tu le servirais mieux, puisque tu lui donnerais toute ta vie, que tu
lui consacrerais toute ta carrière. Ce serait la plus noble des
existences.
--Et pourrais-je être plus utile à ma mère et à sœur en faisant ainsi?
--Ta mère et ta sœur jouiraient mieux de la fortune et de la gloire que
tu pourrais acquérir. La France manque de marins. La voie t’est
largement ouverte. Tu n’as qu’à y entrer résolument.»
Guillaume avait penché la tête. Il réfléchissait.
Quand il la releva, sa pensée s’était faite précise. Il demanda:
«Mais, pour devenir officier, pour faire ces études dont vous me parlez,
il faut aller en France, n’est-ce pas?
--Oui, naturellement.
--Alors vous me ramèneriez en France?»
Clavaillan fit un geste évasif et répondit sur un ton analogue:
«Bien certainement, je te mènerai en France, dès que je pourrai.
--Dès que vous pourrez? Et quand pourrez-vous m’y mener?
--Dame! Quand la mer sera libre, quand nous l’aurons débarrassée des
Anglais, dans un an ou deux, lorsque l’Empereur aura débarqué en
Angleterre et sera rentré à Londres.
--Et, d’ici là, soupira Guillaume, que devrai-je faire?
--D’ici là, on te mettra au collège ici, et tu y commenceras tes
études.»
Alors, la volonté fit explosion en une parole digne d’un homme.
«Eh bien! non, bon ami, je ne veux pas de ça.
«Vous m’avez emmené pour faire de moi un mousse de Surcouf.
«Plus tard, je serai officier, s’il plaît à Dieu. Pour le moment, mousse
je suis, mousse je resterai.»
Et ce fut la fin de l’entretien entre l’homme et l’enfant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Jacques de Clavaillan s’en fut retrouver Surcouf. Il laissa éclater son
admiration avec une sincérité qui fit rire son compagnon d’armes.
«En vérité, Robert, tu m’émerveilles. Il n’y a pas un armateur, pas un
constructeur dans le monde entier qui aurait pu concevoir et exécuter le
plan d’un pareil navire. Voilà une frégate qui ira de pair avec
n’importe quels trois-ponts.
--Vois-tu, riposta Surcouf, ceci prouve que les parents n’ont pas
toujours raison de vouloir imposer une carrière à leurs enfants.
«Si, au lieu d’étudier du latin et du grec au collège, je n’avais pas
passé mon temps à étudier les bateaux du port et dessiner d’innombrables
carcasses sur mes cahiers, ce qui me valut force _pensums_, je ne serais
pas arrivé à connaître à fond les principes de la construction.
«Aujourd’hui, je sais, à un dixième près, ce qu’il faut de clous, de
rivets, de chevilles à un vaisseau de ligne, aussi bien qu’à une
chaloupe de pêche; quelle est la meilleure toile à voile, le meilleur
chanvre, le meilleur goudron. Je peux, au toucher seulement, évaluer la
qualité d’un madrier de pin ou de teck, et, si je me trouvais tout seul
dans une forêt de ces deux essences d’arbre, avec des vivres, une scie,
une gouge, un marteau et des clous, je me construirais un canot ponté
mieux que le père Noé ne construisit son arche. Et il tiendrait l’eau,
je te le garantis.
--Oui, mais il n’aurait pas autant de passagers que l’arche.
--Sans doute, mais je ne mettrais pas cent ans à le bâtir comme lui.
--Et comment vas-tu l’appeler, ce chef-d’œuvre?
--D’un nom qui aura une belle signification. Telle que tu la vois, ma
frégate reproduit le type du plus parfait de nos vaisseaux, de ce
_Redoutable_ qui vient d’être pris à Trafalgar et que les Anglais ont
perdu à Cadix, sur la Pointe des Diamants, dans la tempête qui suivit la
bataille navale de Trafalgar. En outre, comme depuis la rupture de la
paix je n’ai fait qu’une course en mer, celle où je vous ai recueillis,
toi et tes compagnons, j’aurai l’air de sortir de l’autre monde. Je
nommerai donc mon beau navire le _Revenant_.
--Bravo! s’écria Jacques, qui battit des mains. Voilà un beau nom! Et
j’imagine que tu vas l’armer en conséquence? Où prendras-tu les canons?
--Les canons? Mais je les ai déjà. D’abord les trente-quatre de la
_Confiance_.»
Clavaillan l’interrompit vivement et demanda avec gaîté:
«C’est pour ça, parbleu! que tu me donnes la _Confiance_. Merci bien.»
Les deux hommes s’arrêtèrent un instant, afin de rire tout à leur aise.
«C’est vrai! Je ne pensais plus à toi, mon pauvre Jacques. Mais,
écoute-moi, il y a encore un moyen de tout arranger. Tu vas voir.»
Et il se mit à expliquer au marquis qu’indépendamment des vingt-quatre
canons, ou caronades, qu’il avait dû se réserver pour armer le
_Revenant_, il lui restait douze ou quinze pièces de diverses portées.
«Avec ça, il y a de quoi armer jusqu’aux dents un brick.
--Va pour le brick! Entre nous, j’aime mieux ça. C’est plus dans mes
cordes. Et puis, à parler franc, ta _Confiance_ ne m’en inspirait guère.
--A moi non plus, camarade. Ce n’est pas un vaisseau de course.
--Donc, c’est un brick. Mais il faut qu’il soit prêt aussi dans quinze
jours.
--Il le sera, tonnerre de Brest! Et, dans quinze jours, nous
appareillerons de conserve. Janvier est une bonne saison pour courir
sous les tropiques.»
Il disait vrai. Au bout de deux semaines, les deux vaisseaux corsaires
recevaient simultanément le baptême, et le _Revenant_ sortait
triomphalement de son berceau, saluant de l’avant les quatre points
cardinaux et recevant sur sa hanche de bâbord le salut de la bouteille
cassée.
Le brick avait reçu, pour la circonstance, un nom significatif.
Clavaillan l’avait consacré au souvenir en l’appelant la _Sainte-Anne_.
C’était le vocable du vaisseau sur lequel avait été tué le héros
espagnol Gravina.
«A propos, dit le marquis à son chef, pendant le banquet d’adieux qui
précéda le départ, t’ai-je dit que la charmante lady Blackwood m’a
chargé de recommander à ta courtoisie une cousine à elle?
--Non, par ma foi! tu ne m’en as rien dit. Ceci est la première
nouvelle.
--En ce cas, sache que cette cousine se nomme lady Stanhope, qu’elle a
quitté l’Angleterre pour venir rejoindre son mari dans l’Inde, et
qu’elle a emporté d’Europe un piano de grande marque, un piano à queue,
paraît-il, ou plutôt deux, dont l’un est destiné à lady Blackwood
elle-même.
--Que veux-tu que me fasse ce piano? Et pourquoi me racontes-tu cette
histoire?
--Parce que je me suis engagé pour toi, Robert. J’ai donné ma parole.
--Ta parole, pour moi? Et à quel sujet, triple fou?
--J’ai promis que tu rendrais les deux pianos sains et saufs aux deux
aimables ladies. On a beaucoup ri de ma promesse, mais je l’ai
maintenue.»
Surcouf se gratta la tête et répondit, moitié fâché, moitié riant:
«Mon cher, tu as pris là un singulier engagement. D’abord je ne puis pas
répondre que ces précieuses boîtes à musique ne seront pas détériorées.
--Ce risque est réservé. J’ai excepté les boulets et l’eau de mer.
--Bon! C’est quelque chose, mais ce n’est pas tout. A la rigueur, je
puis garantir la restitution d’un des pianos sur deux, celui qui tombera
dans mon lot. Mais l’autre appartient de droit à l’administration.
--Arrange-toi, mon bon Robert. J’ai donné ma parole, je ne sais que ça.
--Eh! tu as eu tort, tonnerre! Combien coûtent-ils, ces joujoux de
femmes?
--Sept mille francs la pièce, en France. Ici, dame, ça peut être le
double.
--Eh bien, mon camarade, tu n’y vas pas de main morte. Quatorze mille
francs à payer au fisc, et pour les beaux yeux d’une Anglaise! Du coup,
il me faudra tuer deux ou trois officiers du roi George pour
m’approprier leurs bourses.
--Encore un mot, reprit Clavaillan; as-tu jamais rencontré la corvette
_Eagle_?
--Jamais. Mais je sais qu’elle navigue par là et qu’elle a pour
commandant un butor dur et insolent qui s’appelle, je crois, Blackford.
--C’est ça même. J’ai connu une de ses parentes à Madras, et j’ai promis
de lui planter ces faveurs avec mon épée dans la poitrine.»
Et il montrait à Surcouf les rubans jaunes de l’Anglaise.
CHAPITRE VIII
EN CHASSE
L’équipage de Surcouf égalait en nombre celui d’un vaisseau de guerre.
Il avait à son bord quatre cent vingt hommes, dont trois cents étaient
recrutés tant parmi les marins de l’île que parmi ceux que le bruit de
ses exploits avait attirés de France. Soixante autres étaient Irlandais,
Italiens, Espagnols, Grecs. Le reste était composé de nègres et de
mulâtres indiens. Tous ces hommes se distinguaient par une bravoure
féroce qui en faisait les plus redoutables pillards qu’on eût pu réunir.
Clavaillan n’avait que quatre-vingt-douze hommes à son bord, dont
soixante étaient canonniers. Les trente-deux autres, au nombre desquels
figuraient Evel, Ustaritz et Guillaume Ternant, représentaient les
matelots véritables, gabiers et mousses. Ce chiffre suffisait à la
manœuvre de la _Sainte-Anne_. Le brick allait être un bon acolyte du
vaisseau.
On mit à la voile dans la première quinzaine de janvier 1806.
D’abord, les deux navires prirent la route du nord-est, espérant y
trouver des prises faciles pour se faire la main. Mais les premiers mois
furent infructueux.
C’est qu’en ce moment, malgré la catastrophe de Trafalgar, la France et
l’Empire étaient à l’apogée de leur gloire.