«Je me chargerai volontiers des commissions de ces dames pour leurs
frères, cousins ou maris, que le hasard de ma course pourra me faire
rencontrer d’ici en France.»
L’hilarité devint générale. Tout le monde trouvait que ce Français avait
beaucoup d’esprit. Une toute jeune femme, très rieuse, s’écria:
«Monsieur le marquis, ma sœur, lady Stanhope, a dû quitter l’Angleterre
ces jours derniers pour venir rejoindre son mari à Bombay. Elle apporte
avec elle deux pianos de fabrication française. Je ne vous recommande
pas ma sœur, car je sais qui vous êtes, mais ses deux pianos. Qu’on ne
les dégrade pas.
--D’autant plus, appuya lady Blackwood, que l’un de ces pianos m’est
destiné. Je l’ai payé deux cent cinquante livres.
--Les pianos vous seront rendus intacts, miladies, répondit Jacques, à
moins que l’eau de mer ou un boulet mal élevé n’aient nui à leur bon
état de conservation.»
Une seconde Anglaise s’avança. Elle détacha un ruban de son corsage et
le tendit à Clavaillan.
«Monsieur le marquis, la justice anglaise est expéditive pour les
corsaires. Gardez donc précieusement ce ruban. Mon beau-frère, George
Blackford, commande la corvette _Eagle_. S’il vous arrivait de le
rencontrer, vous n’auriez qu’à lui montrer ce gage, et, pour l’amour de
moi, vous ne seriez point pendu.»
Jacques prit le gage et salua très bas.
«Mille grâces, milady,--répondit-il encore,--j’accepte ce ruban, et, si
la malchance me fait rencontrer, comme vous le dites si aimablement,
l’illustre George Blackford, je m’engage à le lui présenter au bout de
mon épée.»
Ce dernier mot passa pour une bravade, mais n’en amena pas moins une
grimace aux lèvres pâles et minces de l’Anglaise humiliée.
Cependant la fête battait son plein. Les danses étaient fort animées.
Jacques de Clavaillan, cavalier accompli, fit face à la femme du
Gouverneur dans une pavane où tous admirèrent ses qualités de
gentilhomme.
Il figura non moins élégamment dans un quadrille, l’une des formes de la
chorégraphie nouvelle que l’on disait inventées à la Malmaison peu de
mois avant que le général Bonaparte eût échangé son titre de Premier
Consul contre celui d’Empereur, sous lequel il allait bientôt ébranler
le monde.
Comme la demie après onze heures sonnait aux horloges du palais,
Clavaillan vint saluer la maîtresse de la maison et la pria de l’excuser
pour le reste de la soirée, où une migraine commençante l’obligeait à
achever la nuit dans son lit.
Et, toujours souriant, toujours aimable, il prit congé de l’assistance
en homme qui se prépare à la retrouver le lendemain.
CHAPITRE IV
L’ÉVASION
Pendant que le marquis Jacques de Clavaillan dansait au palais du
Gouvernement, les deux matelots Evel et Ustaritz, accompagnés du petit
Guillaume Ternant, mettaient à exécution le plan que leur avait tracé le
jeune lieutenant de Surcouf.
Toutes les précautions étaient prises. Les chambres qu’ils occupaient à
l’hôtel donnaient sur un enclos qui, lui-même, était en bordure sur la
mer.
Afin de ne point éveiller les soupçons des domestiques hindous, les deux
hommes avaient décidé qu’ils prendraient par le plus court, c’est-à-dire
par l’enclos, afin d’atteindre la grève et d’y commencer sur-le-champ
leur besogne.
La maison n’était point haute. Elle n’avait qu’un étage, comme la
plupart des habitations coloniales, et le toit, presque plat, reposait
sur une galerie faisant tout le tour de l’édifice. Il était donc facile
à des hommes adroits de sortir de la maison et de descendre jusqu’au
jardin, surtout en mettant à profit les vastes et solides branches d’un
banyan-tree qui croissait.
Evel fut le premier au départ. C’était le plus robuste des deux marins.
Il attacha solidement sur son dos le ballot des hardes qu’on emportait,
laissant à Ustaritz la provision des vivres. Will passa le second et
n’eut à s’occuper que de sa personne. Grâce à leur pratique de la
gymnastique, les trois compagnons eurent tôt fait d’atteindre la limite
de l’enclos.
Là, ils se tinrent un instant immobiles, l’oreille aux écoutes.
Ils allaient franchir la palissade de clôture lors qu’un bruit cadencé
les fit tressaillir.
C’étaient des pas résonnant sur la chaussée qui bordait le port.
Ils retinrent leur souffle et se tapirent contre la muraille de
planches.
Une ronde de cipayes passa, frôlant la palissade. Mais, peu soupçonneux
par habitude, les soldats indigènes n’eurent pas même un regard pour le
jardin de l’hôtel.
Lorsque le bruit de leur marche se fut perdu dans l’éloignement, Evel,
Ustaritz et Guillaume escaladèrent la clôture et se glissèrent sous les
manguiers et les banyans qui ombrageaient le rivage, afin de gagner le
petit promontoire sur lequel s’élevait l’abri du canot de plaisance du
gouverneur.
Ils y parvinrent au moment même où l’horloge du fort qui commandait la
rade jetait à l’écho le tintement de la demie après dix heures.
Personne ne veillait aux alentours du chalet de briques.
«Hardi, garçons! ordonna Evel. Mettons-nous vite à la besogne.
--Viens çà, pitchoun, dit Piarrille à Guillaume, c’est le moment de
montrer que tu as profité de nos leçons et que tu vas faire un mousse de
choix.»
Will n’avait pas besoin qu’on le stimulât. Il était trop fier de son
rôle pour ne pas porter tout son effort à le tenir le mieux possible.
«As pas peur!» répondit-il, imitant le parler de ses compagnons, ce qui
était à ses propres yeux un indice de vigueur et d’esprit.
Et, sans attendre de plus amples explications, il enroula autour de sa
taille le grelin dont il allait se servir pour opérer sa descente dans
l’habitacle.
Le temps était mesuré, les minutes comptées. Il fallait se comprendre à
demi-mot et agir vite. Mais le péril commun leur donnait une mutuelle
entente de leurs pensées.
Evel venait de s’arc-bouter au pied du mur. Ustaritz monta sur ses
épaules.
D’un bond, avec la légèreté d’un chat, Will grimpa sur le dos du
premier, puis sur celui du second. Mais il s’en fallut d’un demi-pied
qu’il n’atteignît la fenêtre.
«As pas peur!» dit à son tour Evel.
Et l’hercule breton, prenant entre ses larges mains les chevilles du
Basque, souleva celui-ci, qui lui-même portait l’enfant. Will mit ses
mains sur le rebord.
D’un vigoureux rétablissement, il s’assit à califourchon et se mit à
dérouler la corde.
Ustaritz et Evel en retinrent une extrémité, tandis que l’enfant se
laissait glisser dans l’intérieur de l’abri et se guidait à tâtons
autour du bateau.
Les deux marins quittèrent leur poste au pied du mur et vinrent se
coller à la porte cochère par laquelle allait sortir l’embarcation.
«Hein, petit? questionna Evel, vois-tu clair là dedans?
--Pas de reste, répondit Guillaume, mais ça fait l’affaire.
--Est-ce que ce sera dur de tirer la chaloupe là dedans?
--Dame! il faudra un coup de collier. Mais, il n’en faudra qu’un. Le
canot est paré. Il n’y aura qu’à le mettre à l’eau et à hisser la voile.
--Alors, tire les verrous et ouvre la porte pour nous faire entrer.»
En dehors, les deux hommes entendirent Guillaume peser sur les lourdes
barres de fer qui fixaient les battants. Un instant, ils eurent une
angoisse.
Les verrous étaient retirés; c’était fort bien. Mais il y avait une
serrure. Or, comment ouvrir la porte, puisqu’ils n’avaient pas la clef?
Will leur cria par le trou de serrure:
«Pesez sur le battant de droite. Il cédera. Il tient toute la porte.»
Un formidable coup d’épaule des deux hommes lui donna raison.
Mais, alors, ce fut un autre motif de crainte qui les fit haleter.
Des pas résonnaient sur la route. C’était sans doute la patrouille qui
revenait.
Ils repoussèrent tout doucement les portes jusqu’à les ajuster de
nouveau. Puis, se cachant sous le berceau de l’embarcation, ils se
tinrent dans une immobilité absolue, tendant leur ouïe en un effort
plein de terreur.
La ronde s’approcha. La cadence de vingt pieds frappant régulièrement le
sol leur communiqua l’ébranlement d’alentour. Un instant, l’épouvante
les envahit. Ils avaient perçu une interruption, un arrêt dans la
marche.
Mais ce ne fut qu’une fausse alerte. La troupe poursuivit son chemin.
Alors, Evel, Ustaritz et Guillaume Ternant ouvrirent en grand les
battants de la porte et s’apprêtèrent à faire rouler le chariot sur les
rails.
On entendit au loin la voix d’argent des horloges de la ville.
Elles égrenèrent onze coups réguliers dans l’espace endormi.
Evel fouilla du regard les ténèbres dont l’horizon était tapissé.
Il vit une ligne blanche onduler, comme un serpent, à deux cents piètres
en avant.
«Le flot, murmura-t-il. Voilà la mer qui monte. Le capitaine devrait
être ici.
--Le capitaine a dit qu’on embarquerait à minuit, prononça
sentencieusement Piarrille Ustaritz. Nous avons une heure à l’attendre.
--Pourvu que la lune ne se lève pas! soupira le Breton.
--Bah! fit gaiement le petit Will, le bon Dieu nous a protégés jusqu’à
présent. Ce n’est pas pour nous abandonner à la dernière minute.
--Bien dit, petit! approuva le Breton. Donc attendons en confiance.»
Et, pour mieux attendre, ils se hissèrent dans le bateau, sous la toile
qui le couvrait pour le préserver des insectes qui eussent taraudé le
bois.
«M’est avis, dit Evel, que nous pourrions taper de l’œil un instant.
--Dors, si tu veux, accorda le Basque. Moi je vais attendre le
capitaine.»
Et, repoussant le battant pour la seconde fois, il s’installa devant
l’entrée et bourra tranquillement une vieille pipe qu’il alluma au feu
de son briquet.
«Ne mets pas le feu à la cambuse, au moins!» lui cria Evel en s’étendant
paresseusement sur les plis de la voile repliée, au pied du mât.
Le somme provisoire du matelot ne fut pas de longue durée. Un sifflement
vint en modulations très douces jusqu’à l’entre-bâillement de la porte.
Ustaritz se mit sur ses pieds.
«Attention, matelot! Ouvre l’œil pour tout de bon. On vient à nous.»
On venait, en effet, et celui qui venait n’était autre que Jacques.
La stupéfaction des trois camarades fut profonde en voyant le jeune
corsaire apparaître en tenue de soirée, culottes courtes, chemise à
jabot de dentelles et bicorne à ganse de soie, l’épée à poignée de nacre
au côté.
«Gurun! capitaine, interrogea Evel, les yeux ronds, c’est-il en cet
équipage que vous voulez prendre la mer? Il vous vaudrait mieux un ciré.
--Garçon, répliqua gaiement le jeune homme, je n’ai pas le temps de
changer de toilette. Je sors du bal. Embarquons sur l’heure. Je verrai à
prendre un autre costume en mer. Allons! houp! Dehors la chaloupe!»
Evel et Piarrille ne se le firent pas dire deux fois. Ils étaient prêts.
La manœuvre du chariot était des plus faciles. Les Anglais, gens
pratiques, ont toujours eu une entente merveilleuse du confortable et
des commodités de l’existence. En cette circonstance, lord Blackwood
s’était surpassé.
Une fois les freins desserrés, les amarres qui retenaient les jantes aux
murailles détachées, le bateau glissa rapidement sur les rails de fer où
s’encastraient les roues évidées du berceau. Une poussée méthodique et
prudente le mena jusqu’au bord de la grève, au contact de l’eau salée.
Là, on n’eut plus qu’à enlever la tente, à fixer le gouvernail mobile et
à attendre les premières risées du flot.
Cette attente ne fut pas longue. Les rails s’avançaient assez loin sur
la plage pour que les hommes eussent de l’eau jusqu’à la ceinture en
poussant l’embarcation à la mer. La marée vint donc tout doucement
soulever le canot, et le premier retrait de la vague l’enleva de son
support.
Quatre coups d’avirons l’emportèrent à une cinquantaine de brasses.
«Y a-t-il l’un de vous qui connaisse les passes? demanda Clavaillan.
--Non, capitaine, répondirent simultanément les deux hommes.
--Alors, à la grâce de Dieu et au petit bonheur!» prononça le corsaire.
On longea pendant une dizaine de mètres l’embryonnaire jetée que les
Anglais avaient essayé d’établir sur la pointe la plus avancée.
Puis, la mer se faisant très dure, on dut lutter avec persévérance
pendant près d’une heure contre les remous, sans oser hisser la voile
dans la crainte d’un échouage intempestif. Vers les deux heures du matin
la lune se montra au ciel. Elle n’était qu’au premier quartier, ce qui
rendit sa lumière très discrète.
«Il faudrait pourtant franchir les passes avant le jour!» gronda
Clavaillan.
Comment faire pour tenter ce dangereux passage sans le secours d’un
pilote?
Au moment où ils agitaient ce problème, la Providence vint à leur
secours.
Une barque montée par des pêcheurs hindous sortait du port, gagnant la
haute mer. Elle venait, sans le voir, sur le canot des fugitifs.
«Attention! cria Jacques à ses compagnons. Voilà notre affaire.»
Le canot se rangea et, au moment où les pêcheurs passaient dans leur
vent, Evel et Ustaritz la saisirent à l’aide de leurs grappins.
D’abord épouvantés, les Indiens se rassurèrent dès que le Basque, qui
parlait couramment leur langue, leur eut fait comprendre quel service on
attendait d’eux. Docilement, ils se firent les pilotes des fugitifs et
les remorquèrent jusqu’à la sortie du chenal qui donnait accès au-delà
de la barre. Désormais les quatre Français étaient à l’abri de la
poursuite des habits rouges.
Alors seulement ils hissèrent la voile. Il en était temps. Depuis près
de quatre heures Evel, Ustaritz, le marquis lui-même avaient nagé sans
interruption, et leurs doigts n’avaient point quitté les avirons. Leurs
paumes, déshabituées de ce rude exercice, étaient couvertes d’ampoules
brûlantes.
Il fallut s’orienter au plus tôt et prendre une résolution.
En fait, cette fuite en pleine mer, sur une embarcation de plaisance de
dix tonneaux, était bien la plus folle équipée qu’on pût tenter. Il
n’avait fallu rien de moins que l’amour de la liberté pour entraîner des
hommes raisonnables en une pareille aventure, où tous les périls étaient
réunis.
Car ce n’était pas petite besogne que courir ainsi les dangers de la
mer, surtout quand cette mer était l’océan Indien, sur une coque de noix
balayée par les vagues, à la merci des cyclones, des typhons, des
tornades, tous noms variés désignant les effroyables violences du vent
sur une nappe qui semble être son empire en propre, son domaine
d’élection, et dans la saison même où ces violences se déchaînent le
plus ordinairement.
On était, en effet, au voisinage du solstice d’été, moment redoutable
entre tous. Si la menace des tempêtes n’était point imminente et
pouvait, à la rigueur, être évitée, il n’en était pas de même des
rigueurs de la température.
On allait naviguer sous un ciel de feu, en se rapprochant de l’Équateur,
c’est-à-dire en courant vers cette ligne terrible qui partage la terre
en deux hémisphères, et sur laquelle le soleil se tient en permanence au
zénith.
Et ce n’était pas tout. Les fugitifs n’avaient pu emporter qu’une
quantité minime de provisions, pour cinq jours à peine. Continent
subviendraient-ils aux nécessités de la situation, comment
sustenteraient-ils leurs forces, les provisions épuisées?
Ce qui devait les inquiéter surtout, c’était la faible quantité d’eau
potable, trois outres à peine, qu’ils avaient pu emporter.
Remonter vers le nord, il n’y fallait pas songer. C’eût été compliquer
inutilement la difficulté, puisque le nord, c’était l’ennemi, l’Anglais
maître du Bengale, des bouches du Godavery à celles du Brahmapoutre, et
dont les rapides croiseurs auraient promptement découvert et capturé la
chaloupe.
Aussi l’idée n’en vint-elle même pas à l’esprit des aventureux
compagnons. En revanche, ils hésitèrent sur le choix de la direction à
prendre. Iraient-ils à l’est ou au sud?
Clavaillan décida qu’on ferait voile vers le sud, vers la grande mer.
Il décida, en outre, qu’on longerait la côte au plus près, afin de se
tenir constamment au voisinage de la terre, non seulement pour conserver
la chance qu’on avait eue, mais aussi afin de pouvoir faire aiguade en
quelque crique ombreuse, et se cacher à l’œil vigilant des croiseurs et
de leurs acolytes, les barques orientales qui faisaient escorte aux
grands vaisseaux.
Le premier jour, les choses parurent aller à souhait.
Une brise s’était levée, venant du nord, et la toile, gonflée par le
souffle propice, était tendue comme la sphère d’un ballon sous la
poussée de l’air chaud ou des gaz plus légers que l’air.
Le vent poussa donc l’embarcation avec la vitesse d’un char attelé à de
robustes coursiers.
Elle courut ainsi sur les vagues, sans perdre de vue le rivage,
s’avançant vers les horizons du midi, vers Ceylan et le détroit de Palk.
Les voyageurs purent relâcher, au bout de deux jours, sur une côte
presque déserte, tuer quelques oiseaux, ce qui leur assura de la viande
fraîche, et renouveler leur provision d’eau pour les jours suivants.
L’espérance rentra dans leur cœur.
Le cinquième matin, comme ils inspectaient l’horizon du nord, l’œil
perçant d’Ustaritz y découvrit une tache blanche qui, en grandissant, se
changea en voiles carrées couvrant la carène d’un vaisseau de guerre.
«Nous sommes poursuivis, dit Jacques. Ceci est une corvette, la corvette
_Old Neil_, qu’on attendait à Madras le lendemain de notre départ. Elle
nous donne la chasse. Que Dieu nous soit en aide!»
Et l’embarcation, sur l’ordre de son jeune chef, se couvrit de toile
autant qu’elle en pouvait porter, et se mit à fuir dans le vent.
Mais elle avait été vue. La corvette la poursuivit à outrance.
La chasse se prolongea jusqu’à l’entrée de la nuit, sans un instant de
répit.
A ce moment, la chaloupe avait gardé ses distances. Peut-être
pourrait-on s’échapper à la faveur des ténèbres. Mais, pour cela, il
fallait abandonner la côte et se jeter à l’aventure dans l’est.
Clavaillan consulta ses compagnons.
«Il nous reste deux alternatives: chercher quelque baie solitaire et
nous y terrer afin de nous dissimuler aux yeux de ceux qui nous
poursuivent, ou nous lancer au large, à la merci des vagues. Dans le
premier cas, la corvette peut nous bloquer sur la terre et même nous
déloger, si nous ne sommes pas suffisamment abrités; dans le second,
nous courons au-devant des cyclones possibles. Lequel des deux partis
faut-il prendre?
--Tout plutôt que la captivité! s’écrièrent unanimement les deux marins.
--Et toi, Will? interrogea le marquis. Tu as droit au vote.
--Je dirai comme Evel et Piarrille, répliqua vaillamment l’enfant.
--Alors, à Dieu va!» prononça gravement Clavaillan.
Il attendit les premières ombres pour changer la route. La nuit faite,
la chaloupe obliqua et courut grand largue, dans la direction du
sud-est, le cap sur les îles Nicobar, qu’on supposait distantes de trois
cents milles et dans le labyrinthe desquelles il serait aisé d’éluder la
poursuite.
Quand l’aube revint, on put constater avec joie qu’on avait pris la
bonne voie et que la corvette n’était plus sur l’horizon du nord.
Mais, vers midi, elle reparut sur celui de l’ouest. Elle s’était aperçue
de la fuite de ceux qu’elle cherchait et les relançait dans l’est.
«Gurun! gronda Evel, dont les poings se serrèrent, l’Ingliche a bon œil
et bon nez. Il nous a découverts; il ne nous lâchera plus.»
Et, derechef, on se mit à courir à la vitesse moyenne de dix nœuds, le
vent se maintenant du nord, c’est-à-dire favorable aux deux adversaires.
A la nuit tombante, il faiblit. La température devint pesante, et les
gorges desséchées ne furent point rafraîchies par l’eau des outres.
A l’aurore, une terre apparut dans le sud-est. On approchait du
dangereux archipel des Nicobar. C’était peut-être le salut.
Mais la terre ne se laissait voir que comme une étroite bande violette,
sous un angle qui faisait évaluer la distance à une trentaine de milles.
En même temps, la chaleur devenait accablante, l’air suffocant; le vent
ne soufflait plus que par rafales courtes. Il avait des sautes
inquiétantes qui obligèrent les navigateurs à diminuer leur toile.
Depuis six jours qu’ils fuyaient ainsi, ils avaient franchi trois cent
soixante milles.
Or, à mesure que la stabilité du bateau leur faisait une loi de diminuer
leur voilure, ils pouvaient voir avec effroi leurs ennemis ajouter à la
leur et le vaisseau, grossissant à vue d’œil, s’envelopper de toute la
toile disponible.
Brusquement Ustaritz jeta un cri de joie farouche.
«Les récifs! les récifs! Si nous n’échouons pas, nous sommes sauvés!»
Et il montrait des blocs verdâtres, tantôt dressant autour d’eux, tantôt
laissant voir, sous la glauque transparence, leurs têtes verdâtres,
sournoisement tapies, comme des bêtes de proie à l’affût des victimes
imprudentes.
Et ces rochers invisibles étaient semés en abondance, de tous côtés,
pareils à une avant-garde de tirailleurs couvrant les approches de la
terre ferme.
A la rigueur, il était possible à un bateau d’un faible tirant d’eau de
se dérober aux perfides morsures des écueils, de s’en faire même des
alliés, en courant dans l’inextricable lacis de leurs chenaux.
Mais un grand vaisseau n’y devait pas songer, et, à moins de connaître
une passe qui permît de les traverser impunément, il devait rester en
deçà de leur formidable barrière.
C’était une telle espérance qui avait fait monter aux lèvres du Basque
cette joyeuse exclamation: «Si nous n’échouons pas, nous sommes sauvés!»
Les fugitifs n’avaient ni carte de ces régions dangereuses,--il n’en
existait pas encore,--ni pilote pour les guider dans ces méandres. Le
péril était de tous les instants.
Ils ne devaient se guider qu’avec une extrême prudence.
Pendant deux heures, ils manœuvrèrent à la gaffe, perdant leur avance,
sentant diminuer leurs chances, tandis que la corvette grandissait à vue
d’œil et s’avançait triomphalement vers la dangereuse barrière. Quand
elle se jugea à distance suffisante, elle tira un coup à blanc.
C’était une sommation. L’Anglais enjoignait aux fugitifs de se rendre.
Ils n’y pouvaient répondre qu’en hâtant leur retraite, ce qu’ils firent
de leur mieux. Après une lutte attentive contre les surprises
éventuelles, ils gagnèrent un large espace découvert en eau profonde.
Ils pouvaient se croire, sinon sauvés, du moins momentanément à l’abri.
Mais, alors, la situation se compliqua de nouveau.
Le vent tomba tout d’un coup. Le ciel s’appesantit comme un manteau de
plomb sur la nappe devenue immobile et huileuse. Il fallut recourir à
l’aviron.
«Mauvais présage, murmura Ustaritz. Le typhon n’est pas loin.
--Eh! qu’il vienne! s’écria Clavaillan; il chassera l’Anglais.»
Or, l’Anglais, à ce moment même, mieux instruit, sans doute, du bon
chemin, venait de tourner le banc d’écueils, et les fugitifs pouvaient
le voir maintenant suivre une ligne oblique, perpendiculaire à la grande
terre, et par laquelle il allait probablement leur couper la retraite.
Par bonheur, la chute du vent lui était au moins aussi funeste.
Il s’arrêta court au milieu du chenal qu’il venait d’embouquer. Ses
voiles faseyèrent comme les ailes d’un oiseau blessé et pendirent en
loques inertes, au bout des vergues. C’était le calme plat, le repos
forcé.
Guillaume, qui avait suivi toute la scène d’un regard anxieux, laissa
échapper une exclamation joyeuse, telle qu’en pouvait jeter un enfant.
«Ah! çà, est-ce que nous allons rester ainsi longtemps à nous observer?»
Evel, qui, depuis un instant, interrogeait l’horizon sud, se retourna.
«Non, pas longtemps, moussaillon. Nous allons danser une danse comme tu
n’en danseras pas beaucoup dans ta vie, si, du moins, nous ne l’achevons
pas dans l’autre monde.»
Et son bras étendu montrait à la limite où l’œil se perdait une tache
d’un blanc jaunâtre qui montait au ciel avec une effrayante vitesse.
«La tornade!» murmura gravement Jacques de Clavaillan.
Les quatre compagnons se signèrent dévotement. Le péril de la mer
accourait, plus terrible que celui des hommes.
Ils regardèrent du côté de la corvette. Celle-ci évoluait en se
surchargeant de toile, afin de fuir devant l’ouragan, si la chose était
possible.
«L’Anglais aussi a vu venir le vent, ricana Ustaritz. Il trouve la place
mauvaise et il file. Il aurait dû le faire plus tôt. Je crois que
maintenant il est un peu tard. Mais ça n’avancera pas nos affaires.»
Au même instant, Will qui s’était penché sur le plat bord, s’écria:
«Nous dérivons, capitaine, nous dérivons!