t’éloigner de nous? N’est-ce pas assez d’avoir perdu ton père?
Qu’allons-nous devenir, ta sœur et moi, deux pauvres femmes sans
protection, si tu nous quittes à ton tour?»
Mais Will avait la riposte prompte et ne manquait pas d’esprit:
«Maman, répliqua-t-il, de quel secours peut vous être un enfant de dix
ans au milieu des difficultés de la vie? Tandis qu’à cet âge je puis
commencer l’apprentissage de l’existence et devenir un homme en passant
par la bonne école. Je serai l’élève de M. le marquis de Clavaillan, le
mousse de Surcouf.
--Le mousse de Surcouf!» répéta Mme Ternant comme un écho lamentable.
Quelqu’un intervint, et prit fait et cause pour Guillaume. Ce fut sa
sœur.
«Maman, fit résolument Anne, je crois que Will a raison et que c’est en
commençant de bonne heure qu’il sera plus tôt un homme.
«Je suis donc d’avis que tu le laisses suivre M. de Clavaillan, si M. de
Clavaillan consent à se charger de lui.
--Certainement, que je m’en charge, dit allègrement Jacques. Et puisque
vous parlez si gravement, ma petite héroïne, je vous déclare que, dès
que vous serez en âge de vous marier, je viendrai demander votre main à
Mme Ternant. J’espère qu’elle ne refusera pas.
--Ni moi non plus», s’exclama étourdiment la fillette.
Ainsi furent décidées en une seule soirée la vocation de Guillaume et
les fiançailles d’Anne, sa sœur. Patrick O’Donovan en fut témoin.
M. de Clavaillan fut, un mois durant, l’hôte de la famille Ternant,
après quoi il partit, emmenant Guillaume avec lui.
CHAPITRE III
INITIATION
Les adieux furent cruels assurément et les pleurs du petit Will ne
furent pas les moins amers. Au moment d’entrer dans la rude carrière
qu’il venait de choisir, la chair eut une faiblesse et son cœur se
déchira à la pensée de quitter sa mère et sa sœur. Mais sa résolution
était bien prise. Il triompha des dernières émotions, surtout lorsque sa
sœur, en essuyant ses yeux, lui eut dit:
«Will, dans cinq ans tu seras un homme. Ce sera le moment de venir nous
chercher. Ne l’oublie pas.
--Personne ne l’oubliera, dit Jacques en mettant un baiser au front de
la fillette. Ayez vous-même bonne mémoire, ma gentille fiancée.»
On brusqua le départ afin d’abréger les tristesses de la séparation.
Jacques avait retenu deux chevaux et un guide, avec lesquels il
parcourut rapidement la distance qui le séparait de Madras.
Là, il trouva trois prisonniers français, dont deux étaient d’anciens
matelots ayant blanchi sous le harnais. Leur jeunesse avait connu l’un
des plus vaillants champions de la France, le bailli de Suffren. Plus
tard, ils avaient servi sous les ordres de La Bourdonnais. Clavaillan
leur offrit de les rapatrier ou, tout au moins, de les ramener jusqu’à
l’île Bourbon. Sa proposition fut accueillie avec enthousiasme.
On s’enquit donc du premier navire en partance et les cinq places furent
retenues à bord d’un voilier qui allait emporter un chargement de bois
de teck en Europe. Il fallut néanmoins se résigner à séjourner quelque
temps dans la cité anglaise. Jacques de Clavaillan, en raison même de
son renom de vaillance, y fut fêté par ses ennemis.
Chacun voulait voir et connaître le glorieux lieutenant du jeune
corsaire qui avait causé tant d’effroi aux rois de la mer.
La veille du départ, tandis que les cinq voyageurs mettaient en ordre
leur très sommaire bagage, le capitaine du navire en partance vint se
présenter à l’hôtel où demeurait le marquis.
Celui-ci fut très surpris de cette visite inattendue.
«Monsieur, lui dit l’Anglais, je viens vous rapporter les sommes que
vous aviez consignées pour prix de votre passage à mon bord.
--Hein! se récria Jacques. Qu’est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire qu’un courrier est arrivé d’Europe, que la guerre est
reprise entre l’Angleterre et la France, et que, par conséquent, je ne
puis vous transporter hors de l’Inde où vous êtes derechef prisonniers.
--Mais, fit observer Clavaillan, nous avons été libérés pendant la paix.
Nous ne saurions donc, sans forfaiture, être retenus contre notre gré.»
Le capitaine fit un geste évasif et finit par dire:
«Ceci n’est pas mon affaire. Adressez-vous au gouverneur.»
Le marquis courut chez lord Blackwood, qui commandait à Madras.
Il fut reçu avec la plus parfaite courtoisie.
«Monsieur le marquis, lui dit galamment le gouverneur, le mot
«prisonnier» est, en effet, impropre. Vous êtes libres de tous vos
mouvements sur toute l’étendue du territoire de l’Hindoustan. Mais vous
ne sauriez exiger que l’Angleterre mît à votre disposition ses navires
pour vous rapporter en un lieu où votre premier acte serait, je n’en
doute pas, de reprendre les armes contre elle?
--Milord, répondit Jacques, suis-je, oui ou non, libéré? Si oui, ce que
vous ne contestez pas, j’ai le droit de sortir du territoire
britannique, sauf à vous de me donner la chasse aussitôt que j’en serai
sorti et de me reprendre, si vous le pouvez.
--Votre raisonnement est on ne peut plus juste. Mais, par amitié pour
vous et afin de vous épargner les périls et les ennuis d’une telle
aventure, j’aime mieux vous garder près de moi. Inutile de vous dire que
nous ferons notre possible pour vous adoucir les rigueurs de la
captivité. J’ai donné l’ordre qu’on vous aménage un appartement au
palais du Gouvernement. Vous serez mon hôte, vivre et couvert compris,
et lady Blackwood sera heureuse de vous recevoir dans ses salons.»
Clavaillan salua ironiquement son interlocuteur.
«Milord, voici des procédés qui rappellent les temps du roi Louis XVI et
de M. de Suffren. Mon père, bon gentilhomme, eut ainsi l’honneur, malgré
son peu de fortune, d’héberger un colonel écossais pris au combat
d’Ouessant. Je vois que vous êtes digne de la vieille politesse
française et vous en fais mon compliment.
«Mais avez-vous jamais ouï dire qu’on eût apprivoisé une hirondelle en
cage et qu’elle n’ait pas forcé les barreaux de sa prison?
--Fi! monsieur le marquis, appelez-vous prison la demeure du gouverneur
de Madras, et lady Blackwood ne vous semble-t-elle bonne qu’à faire une
geôlière? Je m’attendais à mieux de la galanterie d’un chevalier
français.»
Clavaillan éclata de rire:
«Milord, on a toujours profit à l’entretien d’un homme d’esprit. Mais
voyez quelle est mon incurable sottise. Tandis que vous me parliez avec
cette bonne grâce, je me disais que milady Blackwood me tiendrait pour
un homme de peu, si je ne parvenais à me dérober au plus tôt aux charmes
de votre hospitalité. Rassurez-vous pourtant. Je ne prendrai la clef des
champs qu’après avoir déposé mon hommage aux pieds de la grande dame qui
vous inspire une si généreuse sollicitude à mon égard.»
Les deux hommes se séparèrent après un cordial shake-hand, l’Anglais
riant de l’outrecuidance du Français, le Français méditant déjà tout un
plan d’audacieuse d’évasion.
Celui-ci rentra donc à l’hôtel, où il trouva Will inquiet.
«Mon enfant, lui dit-il, il se passe des choses inattendues. La guerre
est recommencée, et le capitaine qui devait nous ramener en France nous
refuse désormais le passage, ce qui nous oblige à demeurer ici.»
L’enfant fixa sur le jeune homme un regard plein de désappointement.
On y lisait à la fois la contrariété causée par la nouvelle et la
déception qu’il ressentait de trouver semblable résignation dans l’homme
qu’il avait considéré jusqu’alors comme le plus indomptable des héros de
la France, le plus farouche des amants de la liberté, préférant la mort
à l’esclavage.
Tout cela, Clavaillan le lut dans les prunelles claires du petit Will.
Il en éprouva une humiliation, et ce fut comme un coup de fouet
stimulant son désir d’indépendance, sa hâte de tenter une évasion.
Mais c’était un homme de grand cœur, ce Jacques de Clavaillan.
Il se dit que, s’il avait le droit, presque le devoir, de recouvrer
violemment la liberté pour mieux servir la patrie, il ne lui était pas
permis d’entraîner dans son aventure un enfant de onze ans qu’il avait
ravi, pour ainsi dire, à sa famille, et priver une veuve du fils sur
l’appui duquel elle comptait.
Il reprit donc, maîtrisant les révoltes de son orgueil et le
frémissement de sa voix:
«Dans de telles conditions, tu dois le comprendre, il devient inutile
que je te garde avec moi et que je t’éloigne de ceux qui te sont chers.
Je vais donc te ramener à ta mère, dans les Nielgherries, et nous
reprendrons nos projets dès que nous en trouverons l’occasion. J’espère
que ce ne sera pas trop long.»
Il ne put continuer. Deux grosses larmes roulaient sur les joues de
l’enfant.
«Pourquoi pleures-tu?» questionna le gentilhomme troublé.
Will répondit, à travers ses hoquets:
«Je vois que vous ne voulez plus de moi. Si vous me ramenez aux
Nielgherries, c’est, bien certainement, parce que vous avez l’intention
de vous en aller d’ici tout seul pour rejoindre Surcouf. Vous m’aviez
pourtant promis de m’emmener.
--Mon petit Guillaume, reprit affectueusement le marquis, tu es assez
intelligent pour comprendre que, si telle est, en effet, mon intention,
je ne puis t’associer à mon entreprise. Ce qui est possible à un homme
ne l’est pas à un enfant, et je ne me pardonnerais pas de t’avoir jeté
dans les périls d’une équipée.
--C’est bien cela, dit l’enfant. Vous voyez que je vous avais deviné.
«Eh bien, à mon tour de vous répondre que je ne veux pas retourner aux
Nielgherries. Maintenant maman a fait son sacrifice, et je rougirais
trop si j’étais obligé d’avouer à Anne que j’ai accepté votre
proposition, que j’ai reculé devant la première épreuve qui s’offrait à
moi. Si vous me ramenez malgré moi, je m’échapperai et je ferai seul ce
que vous ne voulez pas faire avec moi.»
Il y avait une telle résolution dans ce jeune visage que Clavaillan ne
put s’empêcher de sourire. Il tapa amicalement sur l’épaule de l’enfant.
«Allons! fit-il, c’est bien une vocation. Arme-toi donc de courage et
tiens-toi prêt au premier signal que je donnerai. Il ne sera pas facile
de sortir de la surveillance anglaise. Mais l’Inde est grande et, à
défaut des navires de John Bull, nous trouverons bien une barque de
pêcheur malabar.»
Les yeux de Will rayonnèrent d’un beau feu d’audace. Il jeta un cri:
«Oh! donnez-le vite, ce signal! Il me tarde de vous montrer que j’ai du
cœur.
--Parbleu! répliqua le second de Surcouf, je n’en doute pas, gamin, et
je te fournirai bientôt l’occasion de prouver ton courage.»
A partir de ce jour, le jeune homme et l’enfant n’eurent plus de secrets
l’un pour l’autre.
Tandis que Jacques mûrissait son projet, Guillaume prenait avec les deux
marins, tout acquis à l’idée, des leçons de gymnastique et de
navigation. La bonne volonté qu’il y apportait suppléait au long
entraînement qui lui eût été nécessaire en toute autre circonstance.
En quelques jours, Will apprit à nager vigoureusement au travers des
plus fortes vagues, à grimper à la force des poignets aux troncs les
plus ardus, à faire un nœud et une épissure, à manier l’aviron comme le
plus expert des étudiants d’Oxford ou de Cambridge. Au bout de deux
mois, sa souplesse naturelle, aidée de sa force accrue, l’avait rendu le
plus adroit des acrobates. Evel, le matelot breton qui avait servi sous
Suffren, put lui dire, avec un large rire d’approbation:
«Gurun! Tu vas faire un mousse comme on en voit peu, gamin.»
Tous les soirs, lorsque les quatre hommes se réunissaient à la table
commune,--car Jacques de Clavaillan avait pris à sa charge les frais
faits par ses compagnons,--on s’entretenait à mots couverts du projet
caressé par tous.
«Eh bien! capitaine, demanda Piarrille, l’autre matelot, un basque de
Saint-Jean-de-Luz, est-ce que le moment approche?
--Oui, garçon, répliqua Clavaillan, et j’espère qu’après-demain nous
serons parés pour nous tirer d’ici sans la permission des Ingliches.
--Ah! Et comment comptez-vous vous y prendre? questionna Evel.
--Je vous dirai ça tout à l’heure en nous promenant sur les quais.»
Une heure plus tard, les trois hommes et l’enfant arpentaient la grève
sablonneuse qui longe la côte dangereuse de Madras, considérant les
barques indigènes, les jonques et les sampangs chinois qui, seuls,
pouvaient accoster ce rivage inaccessible aux grands vaisseaux
européens.
«Nous voilà sur les quais, interrogea Piarrille Ustaritz, le Basque, je
crois que vous pouvez parler sans crainte. Les Anglais ne montent pas la
garde la nuit venue. D’ailleurs, ils savent que la barre suffit à garder
l’entrée du port et que les requins ne laisseraient pas un nageur sortir
tout entier de l’eau. Filer d’ici me paraît presque impossible.
--C’est pourtant d’ici que nous filerons, garçon, répliqua Jacques.
--Ah! et comment, capitaine? Nous n’avons pas d’ailes comme les albatros
et les goélands. Et pour gouverner une de ces satanées pirogues de
sauvages, il faut connaître les passes. Si encore nous avions un petit
bout de chaloupe, comme on en fait dans mon pays, je crois qu’on
pourrait se risquer tout de même, malgré la barre et les requins.
--Nous aurons la chaloupe, Piarrille, et même la plus belle qu’on puisse
avoir, celle de milord Blackwood, gouverneur de Madras.
--Vous voulez rire, capitaine. Je ne connais que le canot de parade de
lady Blackwood. Il est vrai que c’est une superbe embarcation avec son
pont mobile à l’arrière, formant mufle, sa carène en bois de teck et son
mât blindé de fer. On pourrait tenir la mer avec ça.
--Et c’est avec ça que nous la tiendrons, camarades, s’il plaît à Dieu.
--Mais, pour avoir la chaloupe, reprit l’incrédule Basque, il nous faut
la prendre, et vous n’ignorez pas que le gouverneur a le plus grand soin
du canot de sa femme. Madame en est jalouse comme une tigresse.
--Je suis très respectueux des dames, répliqua Jacques, mais la plus
noble des dames, c’est encore madame Liberté. Voilà pourquoi je
n’hésiterai pas à dépouiller milady Blackwood en faveur de notre
liberté.»
Les deux hommes se mirent à rire de la boutade. Evel dit
sentencieusement:
«Pour ça, capitaine, je suis votre homme. Vive la liberté!
--Donc, tu n’auras pas de scrupules, le moment venu, de prendre à madame
la Gouvernante son embarcation de plaisance, matelot?
--Dame, non, capitaine. Et, si nous parvenons à nous tirer d’ici et à
prendre un bateau anglais, nous chargerons les goddems de rapporter la
chaloupe à leur aimable compatriote. Ce ne sera qu’un prêt de quelques
jours.»
Ces réflexions, échangées à voix basse, n’étaient que la vague
indication d’un plan mûri apparemment par le jeune corsaire. Ses deux
compagnons ne se trouvèrent pas suffisamment renseignés par ces brèves
paroles, car ils poursuivirent leurs questions.
«Mais, capitaine, reprit Ustaritz, ce n’est pas tout de vouloir le
bateau; il faut encore le prendre, et ce n’est pas commode, vous savez.
--C’est pour en parler que je vous ai amenés ici. Allons inspecter
ensemble le logis de l’embarcation.»
Ce disant, Jacques de Clavaillan entraîna ses amis vers un petit
promontoire dominant la plage. Là, sous un bosquet de palétuviers, de
manguiers et de tamaris, se dressait un élégant chalet de briques auquel
on n’accédait que par une vaste porte aux gonds et aux verrous de fer.
Le bois en était si dur qu’on n’aurait pu la briser à coups de hache.
A trois mètres du sol, sur chaque face de l’édicule, on avait percé des
lucarnes destinées à aérer l’intérieur de la remise.
C’était là que, sur un berceau de bois de teck, reposait l’élégante
embarcation. Un système fort ingénieux de crics et de poulies permettait
à deux hommes de la soulever sur son chevalet et de la faire glisser
jusque sur un berceau à roulettes, lequel, à son tour, courait sur des
rails. Ces rails se prolongeaient au-delà du seuil de la porte et
venaient affleurer la limite des hautes mers. Il suffisait donc de
pousser le berceau sur les rails jusqu’à cette limite pour que les flots
de la marée vinssent eux-mêmes prendre l’embarcation sur son traîneau.
Arrivés au pied de la maisonnette, les trois hommes en firent le tour,
l’examinant avec attention, en étudiant toutes les particularités.
«Hé! pitchoun! grommela le méridional, tout ça, c’est joliment bien
compris, mais pour les ceusse qui ont les clefs de la maison.
--Ces _Map Kagn_ de Sauzons, ajouta Evel, avaient deviné que nous
aurions un jour l’idée de prendre leur bateau. Ils l’ont mis dans une
armoire qui ferme bien, et je ne vois pas le moyen d’ouvrir le placard.
--Pas du dehors, c’est sûr, Evel, mon gars, mais du dedans?»
C’était Clavaillan qui venait de parler.
Le Breton ouvrit de grands yeux et regarda le chef d’un air incrédule.
«Du dedans, capitaine? Mais le moyen d’entrer dans la cambuse?
--Est-ce que les échelles ont été faites pour les chiens, gros malin?
--Bon! Mais les échelles, où les prendre? Il y en a, bien sûr, dans la
ville, mais les cipayes trouveraient peut-être drôle qu’on se promène la
nuit avec des échelles sur les épaules.
--Evel, mon gars, tu es devenu marche à terre, tu es resté trop
longtemps sur le plancher des vaches. Ça te fait du tort, ça se voit
trop.
--Alors, capitaine, expliquez-moi ce que vous comptez faire, parce que,
vous voyez bien, je ne devine pas où vous voulez en venir.
--Dis-moi, espèce d’empoté, quand M. de Suffren t’envoyait faire la
faction sur les barres de perroquet, est-ce qu’on te hissait dans un
fauteuil?
--Dame non, capitaine; je crochais dans les haubans.
--Eh bien, nous crocherons dans le mur, voilà tout.»
Evel parut satisfait. Mais, alors, ce fut le tour de Piarrille de
soulever des objections. Et les siennes furent plus sérieuses.
«Bon, capitaine, dit-il. Nous grimpons comme des mouches, avec de la glu
aux pattes, le long de ces briques. Mais regardez un peu là-haut voir si
vous pourrez passer, et nous avec, par ces hublots-là?»
Il montrait les étroites lucarnes qui s’ouvraient sous la toiture.
Un sourire railleur vint aux lèvres de Clavaillan.
«Si j’avais un prix de malice à donner, j’hésiterais entre vous deux,
garçons. Faut croire que la bière anglaise et le riz t’ont épaissi la
cervelle, mauvais Gascon, pour que tu aies le front de me dire de ces
choses-là.»
Et attirant à lui Guillaume, qui n’avait pas encore ouvert la bouche:
«Et ce moussaillon-là, demanda-t-il, goguenard, pourquoi crois-tu qu’il
a été créé et mis au monde, cabèce de moitié d’Espagnol?»
Cette épithète, en tout autre temps, avait le don de faire grincer les
dents au Basque, et de mettre au clair la navaja qu’il portait sur lui.
Mais, cette fois, elle le fit éclater de rire, tant il trouva d’esprit
au chef, qui avait réponse à toutes les objections.
Au reste, le marquis s’empressa de leur exposer la suite de son plan.
«Écoutez: voici ce que nous ferons. Quand nous serons au moment, nous
viendrons ici ensemble. Nous ferons la courte échelle au petit. Il
grimpera jusqu’au hublot en emportant un bon filin pour redescendre dans
la baraque. Là, il nous ouvrira la grande porte en tirant les verrous.
Ce n’est pas plus malin que ça.
--Mais si les verrous sont rouillés? intervint Evel, avec méfiance.
--Garçon, ta supposition serait fondée, si c’était des Bretons qui
avaient la garde de la maison. Mais, avec les Anglais, il n’y a pas de
danger. Tu comprends bien qu’ils ne laissent pas leurs ferrures si près
de l’eau, dans un pays où il pleut quatre mois, sans les graisser. Donc,
rien à craindre de ce côté-là. Le petit n’aura qu’à mettre son petit
doigt sur les targettes et elles s’en iront toutes seules. Pas de doute
à cet égard.»
Décidément, il n’y avait rien à répliquer. Evel et Ustaritz baissèrent
la tête, se disant, en manière de dernier argument, que, d’ailleurs,
avec un pareil homme, il y avait toujours une ressource, même contre
l’impossible.
«Alors, comme ça, capitaine, se borna à dire le Basque, quand est-ce que
nous partons?
--Demain, à la marée, répondit Jacques, c’est-à-dire à minuit précis.»
Les quatre compagnons reprirent leur promenade sans avoir été vus.
Jacques leur avait exposé son projet dans toute sa minutieuse précision.
Le lendemain, en effet, il y avait fête au palais du Gouvernement.
Lady Blackwood donnait une soirée à laquelle elle avait invité non
seulement ses compatriotes, mais encore tous les étrangers de
distinction résidant à Madras. Jacques de Clavaillan était du nombre de
ceux-ci.
Il se fût bien gardé d’y manquer, sachant le prix que la fière Anglaise
attachait à sa présence.
Elle tenait à le montrer à ses hôtes, un peu comme on exhibe un objet de
curiosité. Il fallait donc qu’il fît son apparition dans les salons, ne
fût-ce que pour éluder la surveillance dont il était l’objet et
accomplir ainsi le plan audacieux qu’il avait conçu.
Le lendemain, à l’heure dite, tandis que Will et les deux matelots
préparaient les provisions en vivres et en hardes, Jacques revêtait ses
plus beaux habits de gala, ceignait l’élégante épée de parade que la
courtoisie de ses geôliers lui avait laissée, et se présentait dans les
salons du Gouverneur de Madras.
On lui fit un accueil empressé. Tout ce qu’il y avait d’hommes
distingués et de femmes gardant les traditions et les habitudes de
l’Europe lui prodiguèrent les compliments les plus flatteurs.
Plusieurs poussèrent même la bonne grâce jusqu’à lui parler des exploits
qu’il avait accomplis et des mauvais tours qu’il avait joués aux soldats
et aux marins de Sa Gracieuse Majesté le roi George, ce qui était le
comble de la déférence.
Lady Blackwood ajouta même avec un charmant sourire:
«Quel malheur, monsieur le marquis, que nous ne puissions vous rendre la
liberté qui vous permettrait de reprendre le cours de vos exploits,
puisque, hélas! la guerre recommence entre nos deux nations. Mais, au
point de vue de notre sympathie pour vous, cette captivité que nous vous
infligeons offre une compensation, l’assurance que nous vous gardons
vivant, que nous vous protégeons contre les mauvais, que nous vous
défendons de vous-même.
--Milady, répondit galamment Jacques, cette marque de sollicitude de
votre part sera le plus aimable souvenir que je garderai de mon séjour à
Madras, et je raconterai à Surcouf de quelle façon les Anglais de l’Inde
entendent et pratiquent l’hospitalité envers leurs ennemis.
--Surcouf! s’exclama la noble dame. En effet, monsieur le marquis, vous
pourrez lui faire cette communication le jour où, selon nos plus sûres
prévisions, nous recevrons ce redoutable forban dans les murs de Madras.
--Ah! fit Clavaillan, un peu inquiet, avez-vous donc eu, madame, de
récentes nouvelles de mon compatriote?
--Les plus fraîches qu’il soit possible d’avoir, monsieur. Le commodore
John Harris l’a poursuivi énergiquement, ces jours derniers, dans les
eaux de Pointe de Galles, et le tient cerné dans une des criques de
Ceylan. Il paraît même que Surcouf a fait des ouvertures de paix,
offrant de se rendre sous conditions.
--En ce cas, madame, milord Gouverneur a été certainement induit en
erreur, et le commodore Harris s’est laissé jouer par quelque audacieux
farceur qui a pris les apparences de Surcouf.»
Il dit cela de sa plus douce voix, mais avec un sourire de persiflage au
coin des lèvres.
L’orgueilleuse Anglaise en prit ombrage et fronça les sourcils:
«Le commodore, monsieur le marquis, est un homme d’âge et d’expérience
et auquel on n’en fait point accroire, et je plains votre Surcouf d’être
réduit à parlementer avec lui.
--Raison de plus, madame, pour que je doute de la valeur de vos
informations. Mais, en les respectant, je me réjouis de ce voisinage de
Surcouf qui me permettra d’entrer plus promptement en relations avec
lui.»
Un jeune midshipman se mit à rire avec ostentation. «Oh! ces Français!
ils sont bien tous les mêmes! Fanfarons et vantards!»
Jacques jeta au jeune insolent un regard qui lui fit baisser les yeux:
«Monsieur, répliqua-t-il, si j’étais encore à Madras après-demain, je me
ferais un plaisir de vous couper les oreilles pour cette aimable
parole.»
L’aspirant frémit de colère. Il allait répondre, lorsque lady Blackwood,
toujours grande dame, s’empressa d’intervenir.
Elle se tourna vers les femmes de son entourage et leur dit:
«A la bonne heure. Nous voici prévenues, mesdames, que monsieur le
marquis de Clavaillan va prendre congé de nous, un de ces matins ou de
ces soirs, sans dire gare, pour rejoindre son ami, le pirate. Avez-vous
quelque chose à lui faire dire?»