--C’est pourtant vrai ce que dit le petit, fit Evel. Nous sommes dans un

courant, et il nous porte à la côte. Oh! si nous avions la chance de...»

Il s’interrompit.

La chaloupe venait de bondir, emportée comme un fétu par une vague

énorme, une lame de fond qui la jeta à vingt brasses hors de sa station

antérieure. Et, tout aussitôt, l’eau se mit à bouillonner comme sous

l’action de quelque chaudière intérieure.

«C’est le bourrelet de la cuvette, dit Ustaritz, le sourcil froncé. Je

connais ça, capitaine. Si le bon Dieu ne nous aide pas, dans dix minutes

nous sommes par cinquante mètres de fond, la quille en l’air.»

Mais alors Jacques se redressa; ses yeux brillaient.

«Le bon Dieu aime les braves, cria-t-il. Hisse la voile!»

Les deux matelots le regardèrent avec des yeux ronds, le croyant fou.

«Hisse la voile! répéta impérieusement le jeune homme. Nous n’avons

qu’une chance de salut. Il ne faut pas la manquer.»

En un clin d’œil, foc et voile s’ouvrirent, prêts à prendre le vent.

La rafale arriva, formidable, monstrueuse.

Elle enveloppa l’esquif comme d’un coup de fouet.

Pareille à un cheval qui se cabre, puis retombe sur ses pieds pour ruer,

la chaloupe se balança sur son arrière, donna une furieuse bande à

tribord qui la remplit à moitié d’eau, puis piqua de l’avant dans une

montagne liquide.

Mais quand les fugitifs, étourdis et trempés, purent jeter un coup d’œil

derrière eux, ils virent la corvette à un demi-mille dans le nord-ouest,

aux prises avec l’assaut des lames.

Eux-mêmes avaient gagné dans l’est. Le vortex de la tornade les avait

jetés hors de ses gyres, et ils couraient furieusement vers la grande

terre.

CHAPITRE V

EN DÉTRESSE

Pendant un temps inappréciable, les quatre passagers de la chaloupe

demeurèrent sans force et sans pensée, renversés au fond du canot, à la

merci de l’océan affolé qui les entraînait à son caprice.

Peu à peu, ils reprirent l’usage de leurs sens et purent se rendre

compte de ce qui se passait autour d’eux. Ils rentrèrent dans leur

conscience.

C’était bien la première lame de la tourmente, ce que Jacques de

Clavaillan avait pittoresquement appelé le «bourrelet», qui les avait

écartés avec d’autant plus de violence que la force centrifuge s’exerce

surtout à la périphérie. Désormais ils étaient hors du grand cercle de

rotation du cyclone, ils échappaient à la cuvette creusée par la trombe.

Mais il s’en fallait que tout péril fût évité.

Sur une zone de plusieurs milles, la mer, trouée et soulevée par le

passage du météore comme par un soc titanique, bouillonnait et écumait

sans répit. Et c’était une ébullition de chaudière, une agitation

prodigieuse faite de soubresauts et de heurts imprévus.

A chaque instant la barque bondissait, lancée en l’air ainsi qu’une

paume par une monstrueuse raquette. Elle retombait, avec un sifflement

sinistre, dans les abîmes noirs semblables aux crevasses vertes qui

s’ouvrent au ventre des glaciers.

Et, à ces moments-là, les quatre abandonnés, tout à la conscience de

leur impuissance, sentaient que leur barque n’était plus qu’une épave à

la merci de cette force aveugle et brutale qu’est la mer en courroux.

Ils ne songeaient point à lutter. A quoi bon? Qu’eussent-ils pu faire?

Ils avaient tenté une manœuvre hardie en hissant la voile. Cette

manœuvre avait réussi à les sauver momentanément.

Mais, à cette heure, il ne fallait pas songer à serrer la voile.

Le vent en avait fait un lambeau qu’il secouait à la manière d’un

pavillon de détresse.

La toile blanche battait le mât et ce clapotis était à peine perceptible

dans le grand fracas de la tourmente. Les cordages se remuaient en

zigzags fascinants, tels que de hideux reptiles jaillis des ténèbres du

gouffre.

Accrochés aux bancs, Jacques et ses compagnons se laissaient ballotter

par les secousses furieuses. En ce moment, l’instinct seul de la

conservation les retenait dans cette lutte désespérée contre les

éléments.

La tempête les roula tout le jour, et lorsque, aux approches de la nuit,

ils sentirent que la nappe s’apaisait lentement, ils ne purent que

constater l’horreur de leur position. La mer avait mis en pièces la

voile, rompu la barre du gouvernail, emporté les deux tiers des

provisions et rendu le reste immangeable. Une seule chose leur restait,

un fusil sur trois, et un baril de poudre qu’on avait solidement amarré

à l’arrière. C’était la perspective de la mort par la faim succédant à

celle du naufrage. Et la nuit les enveloppa de ses tristesses.

Ils errèrent dans les ténèbres, écrasés de fatigue, ne se parlant pas,

méditant chacun de son côté aux moyens de salut qui pouvaient subsister.

La lumière ne fit qu’accroître l’affreuse certitude de leur abandon.

Ils cherchèrent du regard autour d’eux les horizons aperçus la veille.

La terre avait disparu.

Aussi loin que se portât la vue, elle n’embrassait que l’immense nappe

bleue paisible et souriante sous un firmament de feu.

Où étaient-ils? Ils l’ignoraient et n’avaient aucun point de repère.

La boussole fixée à l’arrière du canot, par une coquetterie de lady

Blackwood, avait été emportée. Il était désormais impossible de

s’orienter.

Peut-être le soir venu, si le ciel restait pur, pourrait-on demander aux

étoiles de très vagues renseignements sur la situation du bateau.

Tous avaient comme la sensation d’un espace énorme parcouru en quelques

heures, sous la rotation forcenée du cyclone.

Qu’était devenue la corvette anglaise? Ils n’en avaient guère le souci à

cette heure et ne redoutaient plus sa poursuite. Évidemment elle avait

dû périr dans la tourmente, ou être rejetée dans le Nord.

Jacques de Clavaillan avait, le premier, recouvré sa présence d’esprit.

Il comprenait que de sa fermeté allait dépendre l’énergie de ses

compagnons. Par le rang, par l’éducation et le caractère, par

l’initiative qu’il avait prise en les entraînant, il était devenu leur

chef.

Il devait donc agir, en effet, surtout au point de vue moral.

«Allons! garçons, dit-il en se secouant, il ne faut pas nous abandonner.

Il n’y a de vaincus que ceux qui consentent à l’être. Debout, et

comptons sur nous-mêmes, pour que nous ayons le droit de compter sur

Dieu.»

Galvanisés par ces paroles, Evel et Ustaritz se levèrent et demandèrent:

«Que faut-il faire, capitaine?

--D’abord, reconstituer nos voiles avec tout ce que nous avons sous la

main.»

La chance voulut que le Basque eût gardé dans sa poche un peu de gros

fil et de fortes aiguilles, avec lesquelles on se mit à recoudre, tant

mal que bien, les lambeaux de la voile qui pendaient encore au pic. Mais

la voile ainsi refaite avait à peine le tiers de ses dimensions

ordinaires.

Il fallut y ajouter. Pour ce faire on prit un morceau au foc; on y

attacha une partie de la toile de tente qui couvrait naguère le canot

dans son berceau. Afin de refaire une barre, on enleva, avec beaucoup

d’efforts, un morceau à l’un des bancs et on l’adapta comme l’on put au

gouvernail.

C’était un premier résultat. On put ainsi mettre à profit les brises

intermittentes qui couraient avec des risées sur la vaste nappe

tranquille.

Mais le problème de la faim demeurait entier, compliqué de celui de la

soif que l’ardeur torride du ciel rendait plus pressant.

Grâce au fusil demeuré à bord, on parvint à tuer quelques oiseaux de

mer.

On utilisa comme combustible dans le fond du canot les déchets du banc

qu’on avait sacrifié, et l’on parvint à rôtir deux mouettes.

Cette maigre, très maigre victuaille, et surtout très coriace, fit

gagner un jour.

On courut vers le sud, dans l’inconnu, soutenu par la folle espérance

que, Dieu aidant, on atteindrait peut-être la région des îles

françaises.

Cette course, à travers un océan embrasé, était une agonie.

La soif ne tarda point à s’allumer, adurente et terrible, dans ces

gosiers desséchés, et avec la soif, les hallucinations qu’elle entraîne.

Tout un cortège d’ironiques visions accompagna la barque errante.

C’était tantôt, sur le liquide miroir immobile, des visions de terres

verdoyantes, de forêts et de sources, tantôt, dans le manteau des nuées,

un déroulement de collines et de montagnes, de cimes bleuâtres ou

neigeuses.

D’autres fois, en proie au délire, les malheureux se levaient

brusquement et montaient sur les plats bords afin de sourire à quelque

attirante fascination du gouffre. Le petit Will avait, le premier, subi

ces effrayants phénomènes.

Aussi était-ce sur lui que Jacques de Clavaillan veillait le plus

attentivement.

Ce n’était pas seulement la conscience de ses devoirs envers Mme Ternant

qui dictait cette vigilance au jeune homme, mais bien encore la réelle

affection qu’il éprouvait pour cet enfant vaillant qui s’était

spontanément donné à lui.

L’œil sans cesse ouvert, malgré sa propre souffrance, il suivait tous

les mouvements de Guillaume et le maîtrisait aisément dès qu’il

prévoyait quelque extravagance.

Avec un soin pieux, il prenait l’enfant dans ses bras et lui baignait la

tête et les mains avec de l’eau de mer, tempérant de la sorte les

atroces tortures de la soif.

Trois nouvelles et mortelles journées s’usèrent de la sorte.

L’épuisement était arrivé à ses dernières limites. Jacques, la tête

vide, les tempes battantes, les oreilles pleines de bourdonnements,

n’avait plus que la force de se soulever de temps à autre pour

contempler l’horizon implacablement vide.

A ses pieds gisait Guillaume qu’il était superflu de surveiller.

Terrassé par le mal, le petit garçon n’était plus qu’un corps inerte,

déjà paralysé par le coma final, sans qu’aucune excitation du dehors

vînt l’arracher à sa torpeur.

Aux deux extrémités du canot, Evel et Ustaritz étaient en proie au

délire.

La folie du Breton était sombre et farouche; il avait des rêves noirs.

Celle du Basque, au contraire, était joyeuse, pleine de songes

ensoleillés.

Et la barque courait toujours vers le sud. Ni terre ni voile ne se

montraient.

Pourtant, il y eut un répit dans cette agonie affreuse, un moment de

grâce.

La quatrième nuit après le cyclone, Clavaillan, dompté par la

souffrance, avait fléchi à son tour. La chaloupe n’était plus qu’une

épave emportée par la destinée, sans guide, sans direction d’aucune

sorte. Elle errait au hasard, sous la brise qui tenait sa voile

constamment ouverte.

Tout à coup, un choc se produisit qui fit craquer toute la membrure.

Il fut si violent que Jacques s’éveilla en sursaut du sommeil morbide

dans lequel il était plongé. En même temps que lui, Evel et Piarrille se

dressèrent.

La lune épanchait sa clarté blanche sur la surface de la mer.

Il semblait qu’un peu de cette lumière entrât dans les intelligences en

dérive des deux matelots. Ils jetèrent en même temps le même cri:

«Nous avons touché!»

Oui, ils avaient touché. Mais quoi? Une grève de salut ou un récif

mortel?

Une fois de plus, l’instinct fut le plus fort. Une suprême énergie entra

en ces deux hommes tout pareils à des cadavres. Ils s’élancèrent vers

l’avant.

Le canot avait heurté de son étrave une masse volumineuse et sombre.

Maintenant il glissait le long de cette masse, la frôlant de son gui à

bâbord.

Ils regardèrent avec des yeux brûlants de fièvre, et reconnurent qu’ils

venaient de se jeter sur la carcasse d’un grand navire. La collision

n’avait pas été violente, et la chaloupe avait été seulement déviée par

le choc.

Elle se tenait présentement à l’arrière du vaisseau inconnu, sous

l’étambot.

Un coup d’œil plus attentif leur permit de reconnaître un vaisseau de

guerre démâté et vide, flottant à la dérive, soutenu par l’eau qui avait

noyé les soutes, mais n’avait point défoncé le pont.

«Hardi! cria Jacques d’une voix vibrante. C’est Dieu qui nous envoie ce

secours. Il doit y avoir à manger et à boire sur cette carcasse.»

En un clin d’œil il ressaisit la barre avec une farouche énergie. Le

canot vira et, sous l’impulsion de l’aviron, sur cette mer immobile,

revint vers l’avant du navire.

Des cordages pendaient aux barbes du beaupré. Jacques s’assura qu’on

pouvait tenter l’escalade de l’épave. Aidé d’Evel, il amarra la chaloupe

au grand cadavre flottant, et, d’un élan suprême, parvint à se hisser

sur le gaillard d’avant.

Il ne s’était pas trompé. Le vaisseau contenait encore des vivres et des

munitions.

A dire le vrai, sa cale était submergée et le plus clair de la cargaison

était sous l’eau. Mais l’entrepont gardait encore quelques caisses

intactes, des barils dont on devinait la contenance, des armes et de la

poudre.

Le pont conservait quelques cadavres, à moitié déchirés par les albatros

et les frégates. Un canon traînait encore, une pièce de retraite, sur le

tillac.

Chaque fois que l’énorme masse s’abaissait ou se relevait sous le

roulis, on entendait le glouglou de l’eau entrant dans l’âme d’une

caronade égueulée ou se déversant en cascade. Aux éclats de toute nature

dont le pont était jonché, au bris des mâts fauchés par les boulets, aux

entrailles des bastingages, il était aisé de voir que ce vaisseau était

le glorieux cadavre de quelque combattant tombé dans une lutte acharnée.

A la corne de l’artimon, tombé sur la hanche de tribord, pendait encore

le pavillon aux armes d’Angleterre. Cette vue seule ranima les trois

hommes.

«Vive la France! cria Jacques de Clavaillan. Surcouf a passé par ici. Je

le reconnais à ses coups. L’Ingliche a dû en voir de dures.»

Aidé de ses compagnons, il défonça l’une des caisses. Elle contenait des

conserves de viandes froides. Dans une autre on trouva du biscuit de

mer.

«Embarquons tout ça chez nous, garçons! ordonna le marquis, après que

les deux matelots se furent restaurés. Le ciel s’est souvenu de nous.

--Au plus pressé, d’abord,» ajouta-t-il, en montrant un baril de vin et

une petite boîte de fer blanc que sa forme et ses dimensions désignaient

suffisamment comme devant être une de ces pharmacies portatives dont nos

pères avaient soin de se munir dans tous leurs voyages au long cours.

Il avait deviné le contenu de la boîte. Elle renfermait, entre autres

médicaments, une bonne provision de quinine distribuée en doses

régulières.

Jacques en versa une dans un gobelet de vin et, écartant les dents

serrées de Guillaume, fit absorber à l’enfant l’amer breuvage qui devait

le sauver.

Puis les trois hommes remontèrent sur la carcasse en dérive et en

enlevèrent tout ce qui pouvait leur être encore de quelque utilité, fil,

aiguilles, haches et couteaux, cordages demeurés intacts, et de nombreux

lambeaux de voiles carrées que la brise agitait en haillons au bout des

verges brisées.

Le jour les surprit en cette occupation, et, comme ils étaient seuls à

la surface du grand désert salé, ils profitèrent de la bienfaisante

lumière pour achever leur besogne.

Alors seulement ils songèrent à reprendre leur route vers le sud.

Amarrée à l’épave, la chaloupe avait dérivé avec elle. Un courant très

lent les emportait en même temps. Les compas trouvés par Jacques lui

permirent de faire le point. Il constata alors qu’ils se trouvaient par

70 degrés de longitude orientale et 2 degrés de latitude méridionale, à

mi-distance entre les Maldives et les îles Chagos.

Ainsi, en moins de dix jours, grâce à l’énorme poussée du cyclone, la

frêle barque avait parcouru plus de quatre cents lieues de mer et

franchi la ligne. Le courant qui l’emportait à cette heure, le jeune

corsaire le connaissait bien: c’était celui qui, au voisinage des

moussons, s’établit entre les côtes de l’Afrique et celles de

l’Indo-Chine, passant au sud des Seychelles et au nord de Sumatra. Il

s’adressa aux deux matelots que ce secours providentiel avait remis sur

pieds.

«Courage, garçons, leur dit-il. Nous sommes sur la bonne route. Nous

filons sur Maurice. La carcasse que nous venons de rencontrer prouve que

les Français ont fait du tapage par ici, et que Surcouf a purgé la mer

des Anglais.

--Pourvu qu’il soit vivant encore! dit Evel en soupirant.

--S’il n’est pas vivant, soyez sûrs qu’il est mort en tuant plus de

monde aux goddems qu’il n’en a perdu. Mais il est vivant, je vous le

garantis. D’ailleurs, il suffit de regarder la carène de ce bateau pour

mesurer la valeur des pruneaux que les nôtres lui ont décochés. Voyez

plutôt.»

Et il leur montrait, sous l’eau claire et clapotante, l’énorme déchirure

qui avait éventré le flanc de la frégate anglaise au-dessous de la

flottaison.

En ce moment, Guillaume se ranimait sous l’influence du remède

bienfaisant qui le délivrait de la fièvre. L’enfant ouvrait péniblement

les yeux:

«A boire!» murmura-t-il, prononçant les deux mots qui sont le premier

cri de la chair en révolte contre l’abominable torture de la soif.

Jacques prit vivement un peu d’eau à l’une des outres qui avait survécu

à la tourmente et la colora de quelques gouttes du bon vin trouvé sur

l’épave.

Le petit malade but avidement le breuvage apaisant. Un soupir de

soulagement dégonfla sa poitrine. Les traits de sa face grippée se

détendirent.

«C’est bon!» murmura-t-il, tandis qu’un sourire éclairait le pauvre

visage pâli, aux lèvres violettes, et que les mains jusque-là gourdes et

inertes se remuaient pour saisir le gobelet vide entre celles de

Clavaillan.

Mais le marquis jugea prudent de ne point accorder sur-le-champ à la

prière de l’enfant la satisfaction qu’elle réclamait.

Il enveloppa le front brûlant du garçonnet d’un linge mouillé, afin que

l’évaporation sous le rayonnement externe conservât un peu de fraîcheur

à ses tempes. Puis, aidé de ses deux compagnons, tout à fait ranimés à

cette heure, il improvisa une sorte de couche, recouverte d’une toile de

tente.

Ce fut sur ce lit très sommaire qu’on étendit le petit Will, retombé

dans le pesant sommeil de l’atonie, et les trois hommes, émus jusqu’aux

larmes, se relayèrent auprès du petit malade pour le surveiller.

Il ne restait plus qu’à abandonner la carène bienfaisante, afin de tirer

parti des souffles favorables et de gagner du temps et de l’espace.

On couvrit donc le canot de toute la toile qu’on avait pu se procurer.

Le vent se maintenant toute la nuit, on gagna une centaine de mille vers

le sud-ouest, en se dirigeant, croyait-on, du côté de Madagascar.

A l’aube suivante, les voyageurs constatèrent avec effroi que la brise

soufflait de l’est. Elle avait fait une saute à angle droit et poussait

désormais leur embarcation vers l’occident.

Ils essayèrent de louvoyer afin d’offrir moins de prise au vent.

Il eût été trop cruel, en effet, de perdre ce qu’on pouvait appeler le

bénéfice des souffrances subies jusqu’alors, puisqu’il semblait que ce

fût la Providence elle-même qui eût pris les captifs par la main et les

eût guidés à travers les fureurs de l’ouragan vers ces régions

équatoriales où ils allaient enfin trouver le salut.

A présent que chaque heure les rapprochait des îles françaises, l’ironie

leur eût semblé trop amère de se voir arracher de la route du midi pour

se trouver rejetés vers le couchant ou le nord.

Et cependant force leur fut de se rendre à l’évidence. Au lieu de

continuer à descendre au sud, ils dérivaient sensiblement vers l’ouest.

Quand ils voulurent s’expliquer le phénomène, la vérité ne leur apparut

que trop clairement. Le courant qui les emportait avait évidemment

changé de place. Au lieu de passer sous les Seychelles, il passait

au-dessus et allait se perdre sur la côte du pays de Somal. Ce fut une

amère certitude et dont la clarté funèbre les rejeta dans les

appréhensions douloureuses qu’ils venaient de traverser. Toutes leurs

angoisses allaient recommencer.

Mais ils venaient de rencontrer un secours providentiel. Jacques leur en

fit la juste remarque et leur exposa qu’il serait lâche de s’abandonner

à la crainte, précisément au moment où leur courage avait été réconforté

par des causes absolument indépendantes de leur volonté.

«Vous avez raison, capitaine, reconnut le Breton Evel. Nous serions

coupables de nous abandonner au découragement. Le bon Dieu a assez fait

pour nous. A nous de nous aider tout seuls maintenant.

--La première chose à faire, reprit Clavaillan, c’est de tâcher de

sortir du lit de ce courant et de reprendre, s’il est possible, notre

route au sud.»

Il exposa les raisons qui le faisaient parler ainsi.

La rencontre qu’ils venaient de faire, de la frégate mutilée, prouvait

qu’un combat naval avait eu lieu sous ces latitudes.

Il était donc certain que les Français s’étaient montrés dans ces

parages.

«Quels sont ceux de nos compatriotes qui ont livré bataille? Nous ne le

savons point encore. Mais j’espère que, d’ici peu, nous serons

renseignés à ce sujet; il n’est pas vraisemblable qu’ils aient eu le

dessous.

--Qu’est-ce qui vous fait croire cela, capitaine? demanda Ustaritz.

--Crois-tu, répondit le jeune homme, que, si les Anglais eussent été

victorieux, ils auraient abandonné un navire d’une telle importance?

Vous avez pu vous assurer qu’il y avait encore des canons dans les

sabords. En supposant qu’ils eussent voulu se défaire de la frégate, ils

l’auraient au moins brûlée.»

L’argument était spécieux, mais il ne parut pas convaincre le Basque.

Celui-ci hocha la tête et risqua une sérieuse objection:

«Mais on peut dire la même chose dans le cas où ce seraient les Français

qui auraient battu leurs adversaires. Pourquoi auraient-ils abandonné la

frégate?

--Il y a une explication qui me paraît suffisante, dit Jacques.

--Et quelle est cette explication, capitaine?

--Voilà! La bataille a dû se livrer la veille ou le matin du jour où la

tornade a passé. Dès qu’ils l’ont vue venir, les Français ont dû

s’empresser de recueillir les blessés à bord des vaisseaux valides et de

fuir le cercle de la tempête. Ils n’ont pas eu le temps de prendre ce

qu’ils pouvaient enlever du navire. Ils l’ont donc abandonné.»

Ustaritz se contenta de cette hypothèse, comprenant bien que, quelle que

fût la vérité, ce n’était ni le lieu, ni l’heure de s’en enquérir. Le

souci de l’heure présente était d’échapper au plus tôt au péril de la

mer et de la faim.

En conséquence, malgré l’écrasante température, on se mit en devoir de

confectionner des voiles avec les débris de celles qu’on avait pu

emporter de la frégate.

On parvint ainsi à couvrir la chaloupe, et l’on gagna quelques milles

dans le sud avec l’espoir très précaire de voir surgir une voile sur

l’horizon du sud.

Telle était la fébrile impatience des fugitifs, qu’ils ne doutaient pas

un instant que cette voile ne fût française. Bien certainement, Surcouf

courait la mer, et peut-être aurait-on le bonheur de le rencontrer.

Par malheur, le vent, encore utile malgré sa fâcheuse direction, fléchit

de nouveau, pour tomber tout à fait au bout de quarante-huit heures.

C’était, de nouveau, la menace de l’abandon et de la mort par la faim

qui se dressait sur les têtes des quatre malheureux. Décidément le

destin leur était contraire, et le découragement les envahit pour la

seconde fois.

Sans compter que ce calme plat était précurseur de nouvelles tempêtes.

Allait-on subir derechef l’assaut de quelque typhon des mers du sud, ces

épouvantables furies du ciel et de l’eau qui bouleversent la nature et

changent parfois la face d’une terre entière?

Jacques commença par rationner les vivres, l’eau potable surtout.

L’expérience précédente avait été suffisamment instructive. Il ne

fallait pas se laisser prendre au dépourvu. Dans ce désert liquide, la

plus terrible des épreuves était celle de la soif, et l’on venait de la

subir assez cruellement pour ne point vouloir la recommencer.

Mais que pouvait l’énergie désespérée de l’homme contre l’implacable

rigueur du ciel et les misères du dénuement le plus absolu? Les jours et

les nuits s’écoulaient, épuisant les provisions, diminuant les forces

des malheureux.

Il y avait tout près de trois semaines que les fugitifs avaient quitté

Madras.

C’était miracle que leur frêle embarcation n’eût pas succombé aux

assauts de l’océan.

De nouveau, la faim, la soif, la chaleur effrayante accomplirent leur

œuvre.

Ils tombèrent l’un après l’autre, et, cette fois, chose étrange, ce fut

l’enfant qui succomba le dernier. Guillaume Ternant lutta désespérément

contre le mal.

Un mousse de Surcouf · 第 4 / 14 段