courant, et il nous porte à la côte. Oh! si nous avions la chance de...»
Il s’interrompit.
La chaloupe venait de bondir, emportée comme un fétu par une vague
énorme, une lame de fond qui la jeta à vingt brasses hors de sa station
antérieure. Et, tout aussitôt, l’eau se mit à bouillonner comme sous
l’action de quelque chaudière intérieure.
«C’est le bourrelet de la cuvette, dit Ustaritz, le sourcil froncé. Je
connais ça, capitaine. Si le bon Dieu ne nous aide pas, dans dix minutes
nous sommes par cinquante mètres de fond, la quille en l’air.»
Mais alors Jacques se redressa; ses yeux brillaient.
«Le bon Dieu aime les braves, cria-t-il. Hisse la voile!»
Les deux matelots le regardèrent avec des yeux ronds, le croyant fou.
«Hisse la voile! répéta impérieusement le jeune homme. Nous n’avons
qu’une chance de salut. Il ne faut pas la manquer.»
En un clin d’œil, foc et voile s’ouvrirent, prêts à prendre le vent.
La rafale arriva, formidable, monstrueuse.
Elle enveloppa l’esquif comme d’un coup de fouet.
Pareille à un cheval qui se cabre, puis retombe sur ses pieds pour ruer,
la chaloupe se balança sur son arrière, donna une furieuse bande à
tribord qui la remplit à moitié d’eau, puis piqua de l’avant dans une
montagne liquide.
Mais quand les fugitifs, étourdis et trempés, purent jeter un coup d’œil
derrière eux, ils virent la corvette à un demi-mille dans le nord-ouest,
aux prises avec l’assaut des lames.
Eux-mêmes avaient gagné dans l’est. Le vortex de la tornade les avait
jetés hors de ses gyres, et ils couraient furieusement vers la grande
terre.
CHAPITRE V
EN DÉTRESSE
Pendant un temps inappréciable, les quatre passagers de la chaloupe
demeurèrent sans force et sans pensée, renversés au fond du canot, à la
merci de l’océan affolé qui les entraînait à son caprice.
Peu à peu, ils reprirent l’usage de leurs sens et purent se rendre
compte de ce qui se passait autour d’eux. Ils rentrèrent dans leur
conscience.
C’était bien la première lame de la tourmente, ce que Jacques de
Clavaillan avait pittoresquement appelé le «bourrelet», qui les avait
écartés avec d’autant plus de violence que la force centrifuge s’exerce
surtout à la périphérie. Désormais ils étaient hors du grand cercle de
rotation du cyclone, ils échappaient à la cuvette creusée par la trombe.
Mais il s’en fallait que tout péril fût évité.
Sur une zone de plusieurs milles, la mer, trouée et soulevée par le
passage du météore comme par un soc titanique, bouillonnait et écumait
sans répit. Et c’était une ébullition de chaudière, une agitation
prodigieuse faite de soubresauts et de heurts imprévus.
A chaque instant la barque bondissait, lancée en l’air ainsi qu’une
paume par une monstrueuse raquette. Elle retombait, avec un sifflement
sinistre, dans les abîmes noirs semblables aux crevasses vertes qui
s’ouvrent au ventre des glaciers.
Et, à ces moments-là, les quatre abandonnés, tout à la conscience de
leur impuissance, sentaient que leur barque n’était plus qu’une épave à
la merci de cette force aveugle et brutale qu’est la mer en courroux.
Ils ne songeaient point à lutter. A quoi bon? Qu’eussent-ils pu faire?
Ils avaient tenté une manœuvre hardie en hissant la voile. Cette
manœuvre avait réussi à les sauver momentanément.
Mais, à cette heure, il ne fallait pas songer à serrer la voile.
Le vent en avait fait un lambeau qu’il secouait à la manière d’un
pavillon de détresse.
La toile blanche battait le mât et ce clapotis était à peine perceptible
dans le grand fracas de la tourmente. Les cordages se remuaient en
zigzags fascinants, tels que de hideux reptiles jaillis des ténèbres du
gouffre.
Accrochés aux bancs, Jacques et ses compagnons se laissaient ballotter
par les secousses furieuses. En ce moment, l’instinct seul de la
conservation les retenait dans cette lutte désespérée contre les
éléments.
La tempête les roula tout le jour, et lorsque, aux approches de la nuit,
ils sentirent que la nappe s’apaisait lentement, ils ne purent que
constater l’horreur de leur position. La mer avait mis en pièces la
voile, rompu la barre du gouvernail, emporté les deux tiers des
provisions et rendu le reste immangeable. Une seule chose leur restait,
un fusil sur trois, et un baril de poudre qu’on avait solidement amarré
à l’arrière. C’était la perspective de la mort par la faim succédant à
celle du naufrage. Et la nuit les enveloppa de ses tristesses.
Ils errèrent dans les ténèbres, écrasés de fatigue, ne se parlant pas,
méditant chacun de son côté aux moyens de salut qui pouvaient subsister.
La lumière ne fit qu’accroître l’affreuse certitude de leur abandon.
Ils cherchèrent du regard autour d’eux les horizons aperçus la veille.
La terre avait disparu.
Aussi loin que se portât la vue, elle n’embrassait que l’immense nappe
bleue paisible et souriante sous un firmament de feu.
Où étaient-ils? Ils l’ignoraient et n’avaient aucun point de repère.
La boussole fixée à l’arrière du canot, par une coquetterie de lady
Blackwood, avait été emportée. Il était désormais impossible de
s’orienter.
Peut-être le soir venu, si le ciel restait pur, pourrait-on demander aux
étoiles de très vagues renseignements sur la situation du bateau.
Tous avaient comme la sensation d’un espace énorme parcouru en quelques
heures, sous la rotation forcenée du cyclone.
Qu’était devenue la corvette anglaise? Ils n’en avaient guère le souci à
cette heure et ne redoutaient plus sa poursuite. Évidemment elle avait
dû périr dans la tourmente, ou être rejetée dans le Nord.
Jacques de Clavaillan avait, le premier, recouvré sa présence d’esprit.
Il comprenait que de sa fermeté allait dépendre l’énergie de ses
compagnons. Par le rang, par l’éducation et le caractère, par
l’initiative qu’il avait prise en les entraînant, il était devenu leur
chef.
Il devait donc agir, en effet, surtout au point de vue moral.
«Allons! garçons, dit-il en se secouant, il ne faut pas nous abandonner.
Il n’y a de vaincus que ceux qui consentent à l’être. Debout, et
comptons sur nous-mêmes, pour que nous ayons le droit de compter sur
Dieu.»
Galvanisés par ces paroles, Evel et Ustaritz se levèrent et demandèrent:
«Que faut-il faire, capitaine?
--D’abord, reconstituer nos voiles avec tout ce que nous avons sous la
main.»
La chance voulut que le Basque eût gardé dans sa poche un peu de gros
fil et de fortes aiguilles, avec lesquelles on se mit à recoudre, tant
mal que bien, les lambeaux de la voile qui pendaient encore au pic. Mais
la voile ainsi refaite avait à peine le tiers de ses dimensions
ordinaires.
Il fallut y ajouter. Pour ce faire on prit un morceau au foc; on y
attacha une partie de la toile de tente qui couvrait naguère le canot
dans son berceau. Afin de refaire une barre, on enleva, avec beaucoup
d’efforts, un morceau à l’un des bancs et on l’adapta comme l’on put au
gouvernail.
C’était un premier résultat. On put ainsi mettre à profit les brises
intermittentes qui couraient avec des risées sur la vaste nappe
tranquille.
Mais le problème de la faim demeurait entier, compliqué de celui de la
soif que l’ardeur torride du ciel rendait plus pressant.
Grâce au fusil demeuré à bord, on parvint à tuer quelques oiseaux de
mer.
On utilisa comme combustible dans le fond du canot les déchets du banc
qu’on avait sacrifié, et l’on parvint à rôtir deux mouettes.
Cette maigre, très maigre victuaille, et surtout très coriace, fit
gagner un jour.
On courut vers le sud, dans l’inconnu, soutenu par la folle espérance
que, Dieu aidant, on atteindrait peut-être la région des îles
françaises.
Cette course, à travers un océan embrasé, était une agonie.
La soif ne tarda point à s’allumer, adurente et terrible, dans ces
gosiers desséchés, et avec la soif, les hallucinations qu’elle entraîne.
Tout un cortège d’ironiques visions accompagna la barque errante.
C’était tantôt, sur le liquide miroir immobile, des visions de terres
verdoyantes, de forêts et de sources, tantôt, dans le manteau des nuées,
un déroulement de collines et de montagnes, de cimes bleuâtres ou
neigeuses.
D’autres fois, en proie au délire, les malheureux se levaient
brusquement et montaient sur les plats bords afin de sourire à quelque
attirante fascination du gouffre. Le petit Will avait, le premier, subi
ces effrayants phénomènes.
Aussi était-ce sur lui que Jacques de Clavaillan veillait le plus
attentivement.
Ce n’était pas seulement la conscience de ses devoirs envers Mme Ternant
qui dictait cette vigilance au jeune homme, mais bien encore la réelle
affection qu’il éprouvait pour cet enfant vaillant qui s’était
spontanément donné à lui.
L’œil sans cesse ouvert, malgré sa propre souffrance, il suivait tous
les mouvements de Guillaume et le maîtrisait aisément dès qu’il
prévoyait quelque extravagance.
Avec un soin pieux, il prenait l’enfant dans ses bras et lui baignait la
tête et les mains avec de l’eau de mer, tempérant de la sorte les
atroces tortures de la soif.
Trois nouvelles et mortelles journées s’usèrent de la sorte.
L’épuisement était arrivé à ses dernières limites. Jacques, la tête
vide, les tempes battantes, les oreilles pleines de bourdonnements,
n’avait plus que la force de se soulever de temps à autre pour
contempler l’horizon implacablement vide.
A ses pieds gisait Guillaume qu’il était superflu de surveiller.
Terrassé par le mal, le petit garçon n’était plus qu’un corps inerte,
déjà paralysé par le coma final, sans qu’aucune excitation du dehors
vînt l’arracher à sa torpeur.
Aux deux extrémités du canot, Evel et Ustaritz étaient en proie au
délire.
La folie du Breton était sombre et farouche; il avait des rêves noirs.
Celle du Basque, au contraire, était joyeuse, pleine de songes
ensoleillés.
Et la barque courait toujours vers le sud. Ni terre ni voile ne se
montraient.
Pourtant, il y eut un répit dans cette agonie affreuse, un moment de
grâce.
La quatrième nuit après le cyclone, Clavaillan, dompté par la
souffrance, avait fléchi à son tour. La chaloupe n’était plus qu’une
épave emportée par la destinée, sans guide, sans direction d’aucune
sorte. Elle errait au hasard, sous la brise qui tenait sa voile
constamment ouverte.
Tout à coup, un choc se produisit qui fit craquer toute la membrure.
Il fut si violent que Jacques s’éveilla en sursaut du sommeil morbide
dans lequel il était plongé. En même temps que lui, Evel et Piarrille se
dressèrent.
La lune épanchait sa clarté blanche sur la surface de la mer.
Il semblait qu’un peu de cette lumière entrât dans les intelligences en
dérive des deux matelots. Ils jetèrent en même temps le même cri:
«Nous avons touché!»
Oui, ils avaient touché. Mais quoi? Une grève de salut ou un récif
mortel?
Une fois de plus, l’instinct fut le plus fort. Une suprême énergie entra
en ces deux hommes tout pareils à des cadavres. Ils s’élancèrent vers
l’avant.
Le canot avait heurté de son étrave une masse volumineuse et sombre.
Maintenant il glissait le long de cette masse, la frôlant de son gui à
bâbord.
Ils regardèrent avec des yeux brûlants de fièvre, et reconnurent qu’ils
venaient de se jeter sur la carcasse d’un grand navire. La collision
n’avait pas été violente, et la chaloupe avait été seulement déviée par
le choc.
Elle se tenait présentement à l’arrière du vaisseau inconnu, sous
l’étambot.
Un coup d’œil plus attentif leur permit de reconnaître un vaisseau de
guerre démâté et vide, flottant à la dérive, soutenu par l’eau qui avait
noyé les soutes, mais n’avait point défoncé le pont.
«Hardi! cria Jacques d’une voix vibrante. C’est Dieu qui nous envoie ce
secours. Il doit y avoir à manger et à boire sur cette carcasse.»
En un clin d’œil il ressaisit la barre avec une farouche énergie. Le
canot vira et, sous l’impulsion de l’aviron, sur cette mer immobile,
revint vers l’avant du navire.
Des cordages pendaient aux barbes du beaupré. Jacques s’assura qu’on
pouvait tenter l’escalade de l’épave. Aidé d’Evel, il amarra la chaloupe
au grand cadavre flottant, et, d’un élan suprême, parvint à se hisser
sur le gaillard d’avant.
Il ne s’était pas trompé. Le vaisseau contenait encore des vivres et des
munitions.
A dire le vrai, sa cale était submergée et le plus clair de la cargaison
était sous l’eau. Mais l’entrepont gardait encore quelques caisses
intactes, des barils dont on devinait la contenance, des armes et de la
poudre.
Le pont conservait quelques cadavres, à moitié déchirés par les albatros
et les frégates. Un canon traînait encore, une pièce de retraite, sur le
tillac.
Chaque fois que l’énorme masse s’abaissait ou se relevait sous le
roulis, on entendait le glouglou de l’eau entrant dans l’âme d’une
caronade égueulée ou se déversant en cascade. Aux éclats de toute nature
dont le pont était jonché, au bris des mâts fauchés par les boulets, aux
entrailles des bastingages, il était aisé de voir que ce vaisseau était
le glorieux cadavre de quelque combattant tombé dans une lutte acharnée.
A la corne de l’artimon, tombé sur la hanche de tribord, pendait encore
le pavillon aux armes d’Angleterre. Cette vue seule ranima les trois
hommes.
«Vive la France! cria Jacques de Clavaillan. Surcouf a passé par ici. Je
le reconnais à ses coups. L’Ingliche a dû en voir de dures.»
Aidé de ses compagnons, il défonça l’une des caisses. Elle contenait des
conserves de viandes froides. Dans une autre on trouva du biscuit de
mer.
«Embarquons tout ça chez nous, garçons! ordonna le marquis, après que
les deux matelots se furent restaurés. Le ciel s’est souvenu de nous.
--Au plus pressé, d’abord,» ajouta-t-il, en montrant un baril de vin et
une petite boîte de fer blanc que sa forme et ses dimensions désignaient
suffisamment comme devant être une de ces pharmacies portatives dont nos
pères avaient soin de se munir dans tous leurs voyages au long cours.
Il avait deviné le contenu de la boîte. Elle renfermait, entre autres
médicaments, une bonne provision de quinine distribuée en doses
régulières.
Jacques en versa une dans un gobelet de vin et, écartant les dents
serrées de Guillaume, fit absorber à l’enfant l’amer breuvage qui devait
le sauver.
Puis les trois hommes remontèrent sur la carcasse en dérive et en
enlevèrent tout ce qui pouvait leur être encore de quelque utilité, fil,
aiguilles, haches et couteaux, cordages demeurés intacts, et de nombreux
lambeaux de voiles carrées que la brise agitait en haillons au bout des
verges brisées.
Le jour les surprit en cette occupation, et, comme ils étaient seuls à
la surface du grand désert salé, ils profitèrent de la bienfaisante
lumière pour achever leur besogne.
Alors seulement ils songèrent à reprendre leur route vers le sud.
Amarrée à l’épave, la chaloupe avait dérivé avec elle. Un courant très
lent les emportait en même temps. Les compas trouvés par Jacques lui
permirent de faire le point. Il constata alors qu’ils se trouvaient par
70 degrés de longitude orientale et 2 degrés de latitude méridionale, à
mi-distance entre les Maldives et les îles Chagos.
Ainsi, en moins de dix jours, grâce à l’énorme poussée du cyclone, la
frêle barque avait parcouru plus de quatre cents lieues de mer et
franchi la ligne. Le courant qui l’emportait à cette heure, le jeune
corsaire le connaissait bien: c’était celui qui, au voisinage des
moussons, s’établit entre les côtes de l’Afrique et celles de
l’Indo-Chine, passant au sud des Seychelles et au nord de Sumatra. Il
s’adressa aux deux matelots que ce secours providentiel avait remis sur
pieds.
«Courage, garçons, leur dit-il. Nous sommes sur la bonne route. Nous
filons sur Maurice. La carcasse que nous venons de rencontrer prouve que
les Français ont fait du tapage par ici, et que Surcouf a purgé la mer
des Anglais.
--Pourvu qu’il soit vivant encore! dit Evel en soupirant.
--S’il n’est pas vivant, soyez sûrs qu’il est mort en tuant plus de
monde aux goddems qu’il n’en a perdu. Mais il est vivant, je vous le
garantis. D’ailleurs, il suffit de regarder la carène de ce bateau pour
mesurer la valeur des pruneaux que les nôtres lui ont décochés. Voyez
plutôt.»
Et il leur montrait, sous l’eau claire et clapotante, l’énorme déchirure
qui avait éventré le flanc de la frégate anglaise au-dessous de la
flottaison.
En ce moment, Guillaume se ranimait sous l’influence du remède
bienfaisant qui le délivrait de la fièvre. L’enfant ouvrait péniblement
les yeux:
«A boire!» murmura-t-il, prononçant les deux mots qui sont le premier
cri de la chair en révolte contre l’abominable torture de la soif.
Jacques prit vivement un peu d’eau à l’une des outres qui avait survécu
à la tourmente et la colora de quelques gouttes du bon vin trouvé sur
l’épave.
Le petit malade but avidement le breuvage apaisant. Un soupir de
soulagement dégonfla sa poitrine. Les traits de sa face grippée se
détendirent.
«C’est bon!» murmura-t-il, tandis qu’un sourire éclairait le pauvre
visage pâli, aux lèvres violettes, et que les mains jusque-là gourdes et
inertes se remuaient pour saisir le gobelet vide entre celles de
Clavaillan.
Mais le marquis jugea prudent de ne point accorder sur-le-champ à la
prière de l’enfant la satisfaction qu’elle réclamait.
Il enveloppa le front brûlant du garçonnet d’un linge mouillé, afin que
l’évaporation sous le rayonnement externe conservât un peu de fraîcheur
à ses tempes. Puis, aidé de ses deux compagnons, tout à fait ranimés à
cette heure, il improvisa une sorte de couche, recouverte d’une toile de
tente.
Ce fut sur ce lit très sommaire qu’on étendit le petit Will, retombé
dans le pesant sommeil de l’atonie, et les trois hommes, émus jusqu’aux
larmes, se relayèrent auprès du petit malade pour le surveiller.
Il ne restait plus qu’à abandonner la carène bienfaisante, afin de tirer
parti des souffles favorables et de gagner du temps et de l’espace.
On couvrit donc le canot de toute la toile qu’on avait pu se procurer.
Le vent se maintenant toute la nuit, on gagna une centaine de mille vers
le sud-ouest, en se dirigeant, croyait-on, du côté de Madagascar.
A l’aube suivante, les voyageurs constatèrent avec effroi que la brise
soufflait de l’est. Elle avait fait une saute à angle droit et poussait
désormais leur embarcation vers l’occident.
Ils essayèrent de louvoyer afin d’offrir moins de prise au vent.
Il eût été trop cruel, en effet, de perdre ce qu’on pouvait appeler le
bénéfice des souffrances subies jusqu’alors, puisqu’il semblait que ce
fût la Providence elle-même qui eût pris les captifs par la main et les
eût guidés à travers les fureurs de l’ouragan vers ces régions
équatoriales où ils allaient enfin trouver le salut.
A présent que chaque heure les rapprochait des îles françaises, l’ironie
leur eût semblé trop amère de se voir arracher de la route du midi pour
se trouver rejetés vers le couchant ou le nord.
Et cependant force leur fut de se rendre à l’évidence. Au lieu de
continuer à descendre au sud, ils dérivaient sensiblement vers l’ouest.
Quand ils voulurent s’expliquer le phénomène, la vérité ne leur apparut
que trop clairement. Le courant qui les emportait avait évidemment
changé de place. Au lieu de passer sous les Seychelles, il passait
au-dessus et allait se perdre sur la côte du pays de Somal. Ce fut une
amère certitude et dont la clarté funèbre les rejeta dans les
appréhensions douloureuses qu’ils venaient de traverser. Toutes leurs
angoisses allaient recommencer.
Mais ils venaient de rencontrer un secours providentiel. Jacques leur en
fit la juste remarque et leur exposa qu’il serait lâche de s’abandonner
à la crainte, précisément au moment où leur courage avait été réconforté
par des causes absolument indépendantes de leur volonté.
«Vous avez raison, capitaine, reconnut le Breton Evel. Nous serions
coupables de nous abandonner au découragement. Le bon Dieu a assez fait
pour nous. A nous de nous aider tout seuls maintenant.
--La première chose à faire, reprit Clavaillan, c’est de tâcher de
sortir du lit de ce courant et de reprendre, s’il est possible, notre
route au sud.»
Il exposa les raisons qui le faisaient parler ainsi.
La rencontre qu’ils venaient de faire, de la frégate mutilée, prouvait
qu’un combat naval avait eu lieu sous ces latitudes.
Il était donc certain que les Français s’étaient montrés dans ces
parages.
«Quels sont ceux de nos compatriotes qui ont livré bataille? Nous ne le
savons point encore. Mais j’espère que, d’ici peu, nous serons
renseignés à ce sujet; il n’est pas vraisemblable qu’ils aient eu le
dessous.
--Qu’est-ce qui vous fait croire cela, capitaine? demanda Ustaritz.
--Crois-tu, répondit le jeune homme, que, si les Anglais eussent été
victorieux, ils auraient abandonné un navire d’une telle importance?
Vous avez pu vous assurer qu’il y avait encore des canons dans les
sabords. En supposant qu’ils eussent voulu se défaire de la frégate, ils
l’auraient au moins brûlée.»
L’argument était spécieux, mais il ne parut pas convaincre le Basque.
Celui-ci hocha la tête et risqua une sérieuse objection:
«Mais on peut dire la même chose dans le cas où ce seraient les Français
qui auraient battu leurs adversaires. Pourquoi auraient-ils abandonné la
frégate?
--Il y a une explication qui me paraît suffisante, dit Jacques.
--Et quelle est cette explication, capitaine?
--Voilà! La bataille a dû se livrer la veille ou le matin du jour où la
tornade a passé. Dès qu’ils l’ont vue venir, les Français ont dû
s’empresser de recueillir les blessés à bord des vaisseaux valides et de
fuir le cercle de la tempête. Ils n’ont pas eu le temps de prendre ce
qu’ils pouvaient enlever du navire. Ils l’ont donc abandonné.»
Ustaritz se contenta de cette hypothèse, comprenant bien que, quelle que
fût la vérité, ce n’était ni le lieu, ni l’heure de s’en enquérir. Le
souci de l’heure présente était d’échapper au plus tôt au péril de la
mer et de la faim.
En conséquence, malgré l’écrasante température, on se mit en devoir de
confectionner des voiles avec les débris de celles qu’on avait pu
emporter de la frégate.
On parvint ainsi à couvrir la chaloupe, et l’on gagna quelques milles
dans le sud avec l’espoir très précaire de voir surgir une voile sur
l’horizon du sud.
Telle était la fébrile impatience des fugitifs, qu’ils ne doutaient pas
un instant que cette voile ne fût française. Bien certainement, Surcouf
courait la mer, et peut-être aurait-on le bonheur de le rencontrer.
Par malheur, le vent, encore utile malgré sa fâcheuse direction, fléchit
de nouveau, pour tomber tout à fait au bout de quarante-huit heures.
C’était, de nouveau, la menace de l’abandon et de la mort par la faim
qui se dressait sur les têtes des quatre malheureux. Décidément le
destin leur était contraire, et le découragement les envahit pour la
seconde fois.
Sans compter que ce calme plat était précurseur de nouvelles tempêtes.
Allait-on subir derechef l’assaut de quelque typhon des mers du sud, ces
épouvantables furies du ciel et de l’eau qui bouleversent la nature et
changent parfois la face d’une terre entière?
Jacques commença par rationner les vivres, l’eau potable surtout.
L’expérience précédente avait été suffisamment instructive. Il ne
fallait pas se laisser prendre au dépourvu. Dans ce désert liquide, la
plus terrible des épreuves était celle de la soif, et l’on venait de la
subir assez cruellement pour ne point vouloir la recommencer.
Mais que pouvait l’énergie désespérée de l’homme contre l’implacable
rigueur du ciel et les misères du dénuement le plus absolu? Les jours et
les nuits s’écoulaient, épuisant les provisions, diminuant les forces
des malheureux.
Il y avait tout près de trois semaines que les fugitifs avaient quitté
Madras.
C’était miracle que leur frêle embarcation n’eût pas succombé aux
assauts de l’océan.
De nouveau, la faim, la soif, la chaleur effrayante accomplirent leur
œuvre.
Ils tombèrent l’un après l’autre, et, cette fois, chose étrange, ce fut
l’enfant qui succomba le dernier. Guillaume Ternant lutta désespérément
contre le mal.