BIBLIOTHÈQUE VERTE
NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
UN MOUSSE
DE SURCOUF
PAR PIERRE MAËL
LIBRAIRIE HACHETTE
DANS LA MÊME COLLECTION
ABOUT (E.): Le Roi des Montagnes.
AGRAIVES (J. d’): Le Filleul de La Pérouse.
-- Le Maître du Simoun.
-- La Cité des Sables.
ARMAGNAC (M.-M. d’): Un Drame à la Cour d’Orthes.
ASSOLLANT (A.): Pendragon.
BALZAC: Eugénie Grandet.
BEECHER STOWE: La Case de l’Oncle Tom.
CLARETIE (J.): Récits héroïques.
CONAN DOYLE: La Bande mouchetée.
CREVELIER (J.): Le Mouchoir du Capitaine Villeneuve.
-- Les Trois Fiancées de Nicolas.
DAUDET (A.): Contes choisis.
DES GACHONS (J.): L’Ile au Poison.
DUMAS (A.): Le Capitaine Pamphile.
ERCKMANN-CHATRIAN: Contes choisis.
-- Madame Thérèse.
-- L’ami Fritz.
GAUTIER (Th.): Le Capitaine Fracasse.
GIRARDIN (J.): La Disparition du grand Krause.
-- Nous autres.
GUICHES (G.): Tout se paye.
LABICHE (E.): La Cagnotte.--La Grammaire.--L’Affaire de la Rue de
Lourcine.
LAURIE (A.): Le Capitaine Trafalgar.
LORÉDAN-LARCHEY: Les Cahiers du Capitaine Coignet.
MAËL (P.): Le Trésor de Madeleine.
-- La Marmotte.
-- Un Mousse de Surcouf.
MAYNE-REID: Les Robinsons de Terre ferme.
MÉRIMÉE: Les faux Démétrius.
NAHUQUE (J. de): Sur la terre d’Afrique.
PASTRE (G.): La Ville aérienne.
SAVIGNON (A.): Le Secret des Eaux.
SCOTT (Walter): Ivanhoë.
-- Quentin Durward.
SEVESTRE (Norbert): Boule de Neige.
STAHL (P.-J.): Histoire d’un Ane et de deux jeunes Filles.
-- Les quatre Filles du Docteur March.
-- Maroussia.
STEVENSON: L’Ile au Trésor.
THÉBAULT (Eug.): Les Robinsons de la Somme.
TOUDOUZE (G.): La Sorcière du Vésuve.
-- Reine en Sabots.
-- Le Mystère de le Chauve-Souris.
VERNE (J.): Un Drame en Livonie.
-- Voyage au Centre de la Terre.
-- La Chasse au Météore.
-- Le Chancellor.--Martin Paz.
VINCENT (P.): Les Suites d’un Pari.
WEBSTER: Papa Faucheux.
WIGGIN (K.-D.): Les Locataires de la Maison jaune.
Chaque volume in-16, relié toile verte: 6 francs.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright by Librairie Hachette, 1925.
UN MOUSSE DE SURCOUF
CHAPITRE PREMIER
CAPTURÉS
Le 4 vendémiaire an VII, c’est-à-dire le 25 septembre 1799, le
trois-mâts la _Bretagne_ sortait du port de Brest et gagnait la mer,
toutes les voiles dehors.
C’était un beau navire de commerce qui transportait des émigrants vers
l’Amérique. On mourait de faim en Bretagne, comme un peu partout
d’ailleurs en France, et cette émigration-là ne ressemblait point à
celle que les lois encore en vigueur punissaient de mort.
Le gouvernement accordait son consentement à tout citoyen qui, muni de
son brevet de civisme, déclarait ne s’absenter que pour subvenir à son
existence ou faire acte de commerce.
Par malheur, la navigation était très difficile. Les côtes étaient
étroitement surveillées par les croisières anglaises, qui usaient de
représailles dans la guerre de course.
Il devenait chaque jour plus difficile aux navigateurs français
d’échapper à la poursuite des vaisseaux britanniques, dont les canons
coulaient impitoyablement tout navire refusant d’amener son pavillon.
La _Bretagne_ cependant nourrissait cette espérance de se dérober à
l’œil vigilant des vigies rouges. Elle filait de huit à dix nœuds et
n’avait pas craint de tenter un aussi long voyage au moment le plus
défavorable de l’année, en une saison féconde en naufrages.
Elle portait dix-huit hommes d’équipage et cent vingt passagers, au
nombre desquels figuraient un jeune médecin, Charles Ternant, sa femme
et ses deux enfants, Anne et Guillaume. Anne avait alors sept ans,
Guillaume tout près de cinq.
Ternant se dirigeait vers l’Amérique du Sud et les colonies espagnoles
de la Plata. Un frère aîné y avait réussi à gagner une petite fortune,
qu’il avait laissée par héritage au jeune médecin, et celui-ci espérait,
avec l’aide de cet argent, se créer une position meilleure dans un pays
presque vierge encore, où les Européens trouvaient à s’assurer une
clientèle et des ressources.
Les premiers jours de navigation n’offrirent aucun incident fâcheux. Le
ciel fut clément, la mer belle. On gagna ainsi les côtes d’Espagne. On
évita le voisinage du Portugal, entièrement acquis à l’Angleterre. A la
hauteur des Canaries, alors que l’on pouvait se considérer comme sauvés
et se jeter hardiment dans l’ouest, on vit brusquement apparaître à
l’horizon les voiles carrées d’une corvette anglaise.
Il fallut fuir et se laisser pousser vers le sud.
C’était une étrange vie que celle du bord pour ces hommes et ces femmes
de conditions si différentes qui, la mort dans l’âme, s’éloignaient de
la mère patrie pour chercher sous d’autres cieux le moyen de conserver
une lamentable existence.
La France sortait à peine de la Révolution et le gouvernement du
Directoire touchait à son terme. La famine régnait sur toute l’étendue
du territoire de la République, ensanglanté par les atrocités de la
Terreur et les crimes de la guerre civile. Au dehors, le drapeau de la
France, illustré par d’éclatantes victoires: Valmy, Jemmapes, Fleurus,
Hondschoote, Montenotte, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, par la
conquête des Flandres, des Pays-Bas, de la Savoie, du nord de l’Italie,
venait de subir, coup sur coup, de sombres revers. Les Austro-Russes,
conduits par Souvarow, nous avaient battus à Cassano, à la Trébie, à
Novi. Jourdan avait dû reculer devant l’archiduc Charles, après la
défaite de Bamberg, et la flotte française de Brueys, anéantie par
Nelson à Aboukir, laissait notre armée à la merci des Anglais en Égypte.
Il est vrai que, guidé par son étoile, sollicité par la fortune, le
jeune vainqueur d’Arcole et de Rivoli, des Pyramides et du Mont-Thabor,
venait de rentrer en France. Deux mois ne s’écouleraient pas tout à fait
avant que Bonaparte, par le coup d’État de brumaire, renversât un
gouvernement tombé dans le mépris et inaugurât pour la France une ère de
gloire sans précédent.
Pour faire face à tous les ennemis du dehors; la France avait accompli
des prodiges de courage et d’activité. Dépourvue de vaisseaux et,
surtout, de marins expérimentés, elle avait essayé, par la course, de
tenir tête à l’Angleterre. Des combats malheureux sur mer n’avaient
servi qu’à accroître les forces de l’implacable et séculaire rivale. On
avait pu voir le _Vengeur_ sombrer glorieusement en avant de Brest sous
les boulets de l’ennemi.
Présentement, dans les mers de la Chine, un Breton se faisait un nom
illustre parmi les grands corsaires de notre histoire. A vingt-cinq ans,
Robert Surcouf, de Saint-Malo, avait déjà porté de rudes coups au
commerce britannique, sans craindre même de se mesurer aux corvettes et
aux frégates de l’ennemi. Un an plus tôt, il avait équipé à ses frais la
corvette la _Clarisse_, armée de quatorze canons, sur laquelle il était
devenu la terreur de l’Océan Indien.
C’était lui que poursuivaient sans relâche les vaisseaux anglais, contre
lui que se rassemblaient les escadres de l’île Maurice, de Madras et de
Bombay. Pourtant, chaque capitaine ennemi, quelle que fût sa bravoure,
redoutait le terrible Malouin et ne se lançait à sa recherche qu’avec le
secret espoir de ne point le rencontrer.
La _Bretagne_ fuyait donc vers le sud, faisant un écart considérable de
sa route, mais avec l’intention arrêtée de la reprendre dès qu’elle
trouverait la mer libre.
Hélas! la surveillance était bien exercée, et l’on n’était pas encore au
15 novembre que le pavillon anglais se montrait derechef sur l’horizon
du nord-ouest.
Il fallut fuir encore vers le midi.
Là, nouvelle menace. Elle surgissait du sud-ouest.
Trois vaisseaux ennemis donnaient la chasse au pauvre trois-mâts auquel
une seule route restait ouverte, celle de l’est, à travers les périls du
redoutable cap des Tempêtes, devenu, depuis Vasco de Gama, le cap de
Bonne-Espérance.
C’était se jeter dans la gueule du léopard.
Le Cap était, en effet, la station anglaise par excellence et les
vaisseaux y devaient pulluler.
N’importe! On n’avait pas le choix. Il fallait prendre ce qui s’offrait,
car on savait quel sort cruel attendait les prisonniers de guerre
français sur les pontons de la Grande-Bretagne. D’ailleurs, les
malheureux émigrants faisaient entendre un tel concert de plaintes que
le capitaine Kerruon commençait à en perdre le sang-froid.
On se mit donc à fuir dans l’est, comme on avait fui dans le sud, avec
le fragile espoir de se réfugier, au besoin, sous la protection des
canons de Saint-Denis, dans l’île de la Réunion. Or, il y avait plus de
deux mois que la _Bretagne_ avait quitté Brest lorsqu’elle se trouvait à
la hauteur du Cap. Sa course avait été favorisée par le vent, et elle
pouvait espérer atteindre l’île avant la fin du troisième mois.
Comme pour stimuler sa vitesse, les voiles hostiles se laissaient voir
au large, tantôt plus rapprochées, tantôt plus éloignées, selon que le
navire français gagnait ou perdait du champ.
L’épouvante fut donc grande à bord de celui-ci lorsque, le 10 décembre,
tandis que, après avoir franchi la zone dangereuse du Cap, il pouvait
croire à un répit dans l’acharnement de la poursuite, la vigie signala
une voile surgissant à l’horizon de l’est.
Il y eut un moment d’angoisse affreuse.
Le capitaine assembla l’équipage et ne trouva que des hommes résolus à
vendre chèrement leur vie. Il consulta les passagers. Un tiers se
prononça pour la résistance; les deux autres, pris de pitié pour les
femmes et les enfants, furent d’avis qu’il valait mieux se rendre.
Peut-être les Anglais se contenteraient-ils de faire payer une
contribution aux malheureux émigrants afin de leur accorder le libre
passage en Amérique?
Comment lutter, d’ailleurs? On n’avait à bord que deux mauvais pierriers
pouvant fournir douze coups chacun. En outre, en rassemblant toutes les
armes à feu, on ne pouvait armer qu’une trentaine d’hommes.
Le parti de la reddition prévalut donc, et le capitaine Kerruon fit
arborer les signaux indiquant sa soumission.
Les vaisseaux anglais accourant de l’ouest furent bientôt à portée de
canon. Le premier, une corvette de quatre-vingt-dix hommes d’équipage,
avec huit pièces, s’approcha d’assez près pour signifier à la _Bretagne_
d’avoir à amener son pavillon.
Mais tandis que le vieux marin brestois, la rage au cœur et les yeux
pleins de larmes, s’apprêtait à obéir à l’ordre humiliant, voici que,
brusquement à la grande stupeur des fugitifs, la scène changea
entièrement d’aspect.
On put voir la corvette anglaise se couvrir de toile et virer de bord en
courant vent arrière pour reprendre la route qu’elle venait de suivre en
sens contraire.
Le second vaisseau, dont on ne pouvait encore apprécier l’importance,
imita l’exemple de la corvette.
«Tonnerre de Brest! s’exclama le Breton, qu’est-ce que ça signifie? Ne
dirait-on pas que les goddems veulent fuir?»
On eut promptement le mot de cette étrange énigme.
La voile aperçue au sud-est grossissait à vue d’œil.
Bientôt, il ne fut plias possible de s’y tromper. C’était bien les trois
couleurs, c’était le pavillon français qui battait à sa corne.
Haletants, le cœur plein, la poitrine agitée d’une fiévreuse espérance,
l’équipage et les passagers de la _Bretagne_ n’osaient point en croire
leurs yeux, ne sachant comment expliquer la présence d’un bâtiment
français sous ces latitudes.
Tous s’étaient élancés vers le pont et, penchés sur les bastingages,
assistaient au singulier événement qui avait assuré leur salut.
Le vaisseau inconnu s’approchait à une vitesse de dix à douze nœuds,
très supérieure à celle des croiseurs ennemis.
Comme certaines étoiles du firmament, il se dédoublait.
Bientôt on put voir derrière lui, dans son sillage, un brick de grandes
dimensions, dont les sabords relevés montraient les gueules luisantes de
huit pièces de seize, formidable satellite du premier bâtiment, qui ne
portait pas moins de seize bouches à feu.
Celui-ci venait, rapide comme un oiseau de proie.
Et, vraiment, il en avait la mine élégante et farouche, avec ses larges
voiles carrées, ouvertes ainsi que des ailes, qui débordaient la carène
renflée. Il était mince pourtant et long, taillé pour des luttes de
vitesse. Son étrave se creusait comme la gorge d’un albatros, dont son
beaupré chargé de toile imitait assez bien le bec puissant.
Il avait pris chasse sur les deux vaisseaux anglais et il était visible
qu’il les rejoindrait promptement.
En passant devant le trois-mâts, il le salua allégrement, et les
fugitifs purent entendre une immense clameur leur souhaiter un bon
voyage.
Quand l’étrange vaisseau défila devant la _Bretagne_, le capitaine
Kerruon, armé de sa longue-vue, put lire le nom inscrit au-dessous de la
dunette.
Un hourra souleva sa poitrine, aussitôt répété par l’équipage et les
passagers du trois-mâts brestois. La _Clarisse_! «Vive Robert Surcouf!»
«Vive Robert Surcouf!» L’acclamation était méritée.
C’était lui, en effet, l’invincible corsaire, le glorieux Malouin, digne
descendant de Duguay-Trouin, qui venait de sauver ses compatriotes en
détresse et s’apprêtait à livrer bataille aux éternels ennemis de la
France.
Le docteur Charles Ternant, frémissant d’un patriotique enthousiasme,
appela à lui sa femme et ses enfants.
Puis, prenant son fils dans ses bras, il l’éleva au-dessus des
bastingages et, lui montrant les deux navires français voguant
triomphalement à travers les eaux calmes et limpides:
«Guillaume, s’écria-t-il, regarde bien ces bateaux qui passent et grave
leur image dans ton souvenir. C’est la gloire de ta patrie que tu vois.
Ne l’oublie pas. Vive la France!
--Vive la France!» répéta la voix pure du petit garçon.
Guillaume Ternant ne devait point oublier cette journée.
Maintenant les deux vaisseaux étaient passés.
On put voir la _Clarisse_ gagner sur les Anglais, les dépasser pour leur
barrer le chemin, puis revenir sur eux comme la foudre.
Tout à coup une détonation éclata; un flocon blanc s’éleva au-dessus du
corsaire et, pendant un temps très court, le masqua.
La corvette anglaise riposta bravement.
Ce fut alors un roulement formidable de décharges successives.
La _Clarisse_ soutint, d’abord, le feu de ses deux ennemis. Bientôt,
détachant le brick contre la corvette, elle s’élança sur le second
vaisseau et se mit à le canonner à outrance.
La _Clarisse_ était une terrible guerrière qui ne perdait pas ses coups.
Un de ses boulets rasa la misaine de son adversaire, un second abattit
le grand mât. Incapable de manœuvrer, le bateau anglais dut amener son
pavillon.
Ce fut alors le tour de la corvette.
Elle était commandée, sans doute, par un officier plus valeureux, car
elle se défendit avec rage. Les canons de la _Clarisse_ et ceux du brick
la couvrirent de projectiles. Après une demi-heure de combat, il devint
manifeste que le vaisseau britannique, touché au-dessous de la
flottaison, avait une voie d’eau mortelle.
Alors seulement, sur les débris sanglants, à la corne d’artimon, le
pavillon flottant fièrement au-dessus du gouffre fut tranché par la
hache d’un gabier.
Des quatre-vingt-dix officiers et matelots du navire anglais, cinq
seulement étaient debout, diversement blessés; six autres respiraient
encore. Tout le reste était mort.
La nuit descendit sur cette scène terrifiante et sublime.
La _Clarisse_ revint sur sa route. Elle avait subi des avaries qui
exigeaient un prompt retour dans les eaux françaises. Elle prit donc
sous sa protection la _Bretagne_. Le trois-mâts avait besoin de
renouveler ses vivres, vu l’énorme perte de temps qu’il avait subie.
En reconnaissance du service rendu, le capitaine Kerruon offrit de
prendre à son bord les blessés trop gravement atteints de la _Clarisse_.
Ce fut en cette circonstance que Guillaume Ternant eut l’occasion de
voir Robert Surcouf.
Le célèbre corsaire était encore un tout jeune homme, puisqu’il venait
d’atteindre sa vingt-sixième année. C’était un homme d’une taille
au-dessus de la moyenne, d’une prodigieuse vigueur sous des apparences
élégantes et frêles. Il avait une beauté particulière du visage, qui
résidait surtout dans l’expression étrangement farouche de ses prunelles
pendant l’action et leur douceur presque féminine au repos. Cela lui
avait fait une réputation unique parmi les Anglais, ses ennemis
détestés, car, pour l’ensemble des lignes du visage et la régularité
classique, le Malouin pouvait être tenu pour laid.
Il avait été blessé pendant le combat par un éclat de bois dont une
écharde s’était profondément enfoncée dans sa main droite, ce qui le
faisait beaucoup souffrir. Informé qu’il y avait un médecin à bord de la
Bretagne, il passa sur le pont du trois-mâts et vint demander au docteur
Ternant des soins que celui-ci fut trop heureux de lui prodiguer.
Avec une habileté consommée, le chirurgien brestois parvint à extraire
l’écharde. Puis il fit saigner la plaie qu’il débrida, la lava à l’eau
de mer et lui appliqua un pansement qui, au bout de huit jours, rendit à
Surcouf l’usage de sa main.
Le corsaire l’en remercia avec effusion, et, embrassant les deux enfants
du jeune médecin, dit à celui-ci, en lui tendant sa main gauche, la
seule dont il pût encore se servir:
«C’est entre nous à la vie à la mort, docteur Ternant. Nous sommes
doublement compatriotes, puisque je suis de Saint-Malo et vous de Brest.
Si jamais vous, votre femme ou vos enfants avez besoin de moi, n’oubliez
pas que je suis votre ami pour toujours.»
Et, soulevant de son bras herculéen le petit Guillaume, qu’il mit sur un
cabestan, il s’écria:
«Docteur, si vous n’avez pas d’intentions spéciales au sujet de ce
gamin, donnez-le-moi. J’en ferai un crâne marin.
--Oh! oui, oh! oui, s’écria le garçonnet en se jetant au cou du
corsaire, je veux être marin comme toi.»
La _Bretagne_ ne mit que huit jours à gagner l’île française. Le temps
était magnifique et les Anglais n’osaient point inquiéter le commerce.
Ils savaient Surcouf en course.
Hélas! ce n’était là qu’un répit momentané pour le trois-mâts. Pour
reprendre le chemin de l’Amérique, il devait revenir sur ses pas,
affronter de nouveau le Cap, les dangers de la nier et ceux des hommes.
Y échapperait-il? Il n’y échappa point.
Lorsque, après une escale de dix jours, nécessaire à la réfection de
l’approvisionnement et à la réparation de certaines avaries, le
trois-mâts reprit la mer, il alla donner de nuit au cœur d’une croisière
anglaise, sept vaisseaux sortis du Cap pour envelopper le redoutable
marin qui venait d’humilier si cruellement le pavillon britannique. La
_Bretagne_ dut se rendre.
Les Anglais firent un tri parmi les prisonniers. Un quart d’entre eux
fut interné au Cap, un autre quart embarqué sur un bateau qui faisait
voile vers l’Inde.
Après quoi, le capitaine Kerruon et son équipage ayant été retenus pour
les pontons, la _Bretagne_, débaptisée et devenue le _Earl of Essex_,
transporta à Buenos-Ayres les restes des misérables émigrants dont
l’extrême dénuement désarmait l’ennemi.
Parmi les captifs dirigés sur l’Inde, se trouvèrent le docteur Charles
Ternant et sa famille.
Avec une barbarie injustifiable, le père fut séparé de sa femme et de
ses enfants. L’esprit soupçonneux des geôliers mettait d’un côté les
hommes, de l’autre les femmes. Les premiers furent internés dans l’île
de Salsette, près de Bombay; on déposa les secondes sur divers points de
la côte de Malabar. Ce fut une captivité cruelle et inique. Entassés
dans un îlot pestilentiel, n’ayant pour s’y coucher que des paillotes à
moitié effondrées, pour nourriture que quelques poignées de riz, les
infortunés prisonniers furent rapidement fauchés par la maladie.
Le docteur Ternant fut du petit nombre de ceux qui résistèrent à
l’influence pernicieuse du climat.
Mais, dans cette promiscuité de la geôle, énervé par les procédés
ignominieux et les mauvais traitements, il ne fut pas toujours maître de
son humeur et, un jour que l’acharnement des gardiens avait poussé à
bout sa longanimité, il s’emporta au point de reprocher durement à
l’officier surveillant son manque d’égards.
Désireux de faire preuve d’éducation, celui-ci répondit aux reproches du
Français en lui adressant des témoins.
A cette époque, la loi anglaise ne faisait point un crime du duel.
Ternant prit deux seconds parmi ses compagnons de captivité.
Les prisonniers n’avaient point d’armes, cela va sans dire. Il était
défendu, sous peine de mort, aux soldats qui les gardaient de leur
laisser le moindre instrument ou ustensile qui pût avoir l’apparence
d’une arme. Ils n’avaient ni couteaux, ni marteaux, en un mot, aucun
outil qui pût devenir un objet ou un moyen d’offensive. Il semblait donc
que la rencontre fût rendue impossible.
Déjà l’officier goguenard avait fait offrir au médecin un duel à la
boxe, et le Breton, sans s’intimider, avait accepté cet ultimatum.
Il avait ajouté pourtant aux conditions du cartel:
«Dites au lieutenant Seaford que je me réserve, après un combat à coups
de poings, de lui demander une réparation par les armes, s’il m’arrive
de m’en procurer par un moyen quelconque.»
Et l’Anglais, s’esclaffant de rire, avait souscrit à cette clause.
Or, il advint que l’ayah hindoue, chargée de porter au docteur sa maigre
pitance quotidienne, lui remit clandestinement une paire de ciseaux dont
l’une des branches était arrondie.
Dévisser les ciseaux, aiguiser sur une pierre dure la branche ronde,
afin d’en faire une pointe sensiblement égale à celle de l’autre
branche, puis attacher l’une et l’autre à deux rotins très lisses, fut
pour le médecin l’affaire d’une journée de travail.
Le lendemain, il se présentait au combat à l’heure dite et administrait
à l’Anglais une raclée à la boxe, une de ces raclées que les seuls
Bretons savent donner aussi magistralement.
Il n’en fallut pas davantage pour déterminer l’officier à accepter le
duel bizarre qui s’offrait à lui comme une revanche.
Là encore, le docteur Ternant fut victorieux.
Il plongea toute sa pointe, soit environ trois pouces d’acier dans
l’épaule droite de son adversaire. Lui-même reçut au poignet une
estafilade à laquelle il n’attacha aucune importance.
La malchance voulut que l’acier fût rouillé.
La plaie s’envenima et la gangrène s’ensuivit. En peu d’heures l’état du
médecin français devint critique. Il n’y avait là aucun chirurgien pour
faire l’amputation rendue nécessaire.
Les conditions défavorables du séjour, la température humide et les
miasmes d’un sol marécageux amenèrent rapidement une aggravation.
Quarante-huit heures plus tard, le docteur Ternant était mort.
Il mourut, les yeux pleins de larmes au souvenir de sa femme et de ses
enfants.
On l’enterra sans prières, sans cercueil, dans une fosse creusée à la
hâte au pied d’un banyan. Les prisonniers y plantèrent une croix de
bois.
Et tandis que le père mourait ainsi à Bombay, de l’autre côté de la
péninsule indienne, la veuve et les enfants, gardés à vue par des
cipayes anglais, unissaient leurs prières et leurs sanglots.
Ce fut pour eux une immense douleur que d’apprendre la fin cruelle de
leur unique protecteur. Les autorités anglaises se laissèrent pourtant
émouvoir par leur détresse, et l’on accorda à la malheureuse famille
l’autorisation de s’établir à Ootacamund, sur les premiers contreforts
des monts Nielgherries.
De la petite fortune sur laquelle Ternant avait compté pour se créer une
situation, il resta juste assez à sa veuve pour occuper une maison
solitaire, à la lisière des bois, et s’assurer une existence tout à fait
voisine du dénuement.
C’était l’exil, non plus seulement sur une terre étrangère, mais dans un
pays absolument inconnu, loin du contact de la civilisation blanche,
avec le désespoir de ne plus jamais revoir le ciel de la patrie, les
horizons sacrés de la «douce France».
CHAPITRE II
L’ENFANCE D’UN CAPTIF
Mme Ternant était une noble femme, au cœur vaillant, que l’adversité ne
devait point abattre. Elle fut à la hauteur de sa tâche et des épreuves
cruelles que lui infligeait la destinée.
Seule, sans époux, sans ami, n’ayant d’autres relations que celles de
deux familles de planteurs anglais établis dans son voisinage,
c’est-à-dire à dix milles de distance, elle entreprit de faire face à
toutes les difficultés de sa nouvelle situation et de donner à ses
enfants une éducation qui leur permît de conserver en leur jeune mémoire
le souvenir et l’amour de la patrie perdue.
A dire le vrai, c’étaient de fort braves gens que ces colons anglais,
venus en ces lieux presque sauvages pour y essayer la culture du café,
que le gouvernement de la métropole encourageait à l’aide de subventions
et de primes assez considérables.
L’une des deux familles, la plus nombreuse, était irlandaise. Elle
comptait, en outre du père et de la mère, sept enfants, dont cinq
étaient des garçons, grands, robustes, très développés pour leur âge,
aidant leurs parents dans les travaux de surveillance de la plantation.
La communauté de religion créa tout de suite un lien de sympathie entre
la veuve et les enfants du docteur Charles Ternant et le foyer de
Patrick O’Donovan. Les mois puis les années resserrèrent ce lien, si
bien que les deux mères décidèrent que l’on raccourcirait les distances
en construisant deux maisons nouvelles et plus voisines aux confins des
deux domaines.
L’amitié ne fut pas seule à provoquer ce rapprochement.
Une sage entente des intérêts réciproques détermina Patrick O’Donovan à
prendre en mains la gestion des maigres ressources de Mme Ternant.
En même temps, il offrit à celle-ci d’associer Anne et Guillaume aux
leçons qu’il donnait à ses propres enfants.
La veuve accepta avec reconnaissance cette offre généreuse. Mais, bonne
et ferme patriote, elle fit tout de suite une réserve.
«Je vous demande de vous rappeler que, si vous êtes un sujet fidèle du
roi George d’Angleterre, je suis la fille d’une grande nation qui
s’appelle la France, et j’entends que Guillaume soit un bon Français.»
Patrick ne répondit à cette noble parole qu’en secouant énergiquement la
main de sa voisine. Puis, après un assez long silence, il articula
péniblement, en un français des plus fantaisistes, ces mots:
«Je comprends si bien votre sentiment, que, si, pour une cause ou pour
une autre, vous ne pouviez veiller vous-même à l’éducation de votre
fils, moi, Patrick O’Donovan, je lui enseignerais ce qu’il doit d’amour
à un pays qui n’a point hésité, il y a dix ans à peine, à tendre la main
à l’Irlande persécutée.»
A partir de ce jour, Anne et Guillaume vécurent dans l’intimité de leurs
bons amis irlandais. Patrick tenait à justifier la confiance de Mme
Ternant et il ne perdait pas une occasion de rappeler au petit garçon
ses origines et le culte qu’il avait voué à sa patrie. Il lui parlait de
Jacques II débarquant en Irlande, soutenu par une armée française que
Louis XIV avait mise à sa disposition et qui succomba sous le nombre à
Drogheda; du général Humbert et de sa poignée de braves qui, pourtant,
s’étaient couverts de gloire dans une expédition malheureuse.
Si bien qu’un jour le petit Will (Will est le diminutif de William,
traduction anglaise de Guillaume) osa dire au bon Pat:
«Alors, bon ami, si je retournais en France pour me battre contre les
Anglais, vous n’auriez aucun ressentiment contre moi?»
A quoi le fils de la verte Erin répondit loyalement:
«Sachez, Will, que, loin de vous blâmer, si vous pouviez accomplir un
tel dessein, je vous mépriserais si vous ne le faisiez point.»
Il ne pouvait donc exister aucun malentendu à ce sujet.
Cependant, depuis l’événement qui avait causé la captivité de la famille
Ternant et la mort de son chef, la paix d’Amiens avait été signée, paix
éphémère, hélas! qui n’avait pas permis à Mme Ternant de réaliser ses
projets de retour en France.
Le camp de Boulogne et le canon d’Austerlitz avaient rallumé la guerre
entre les deux nations. Elle devait durer sans merci jusqu’à la chute
suprême de Napoléon dans les champs de Waterloo.
Or, tandis que s’accomplissaient les événements gigantesques qui
bouleversaient la face de l’Europe, au pied des monts Nielgherries, dans
ce coin perdu de l’Inde, où l’Angleterre, dans la fièvre de son
formidable duel, n’avait pu encore asseoir les fondations de son vaste
empire colonial, Anne et Guillaume grandissaient paisiblement, entre les
leçons pratiques de O’Donovan et l’instruction religieuse et morale que
leur donnait une mère pieuse et fidèle aux souvenirs.
Sous l’influence d’un climat propice aux précoces développements, les
deux enfants avaient rapidement crû en force et en intelligence.
Mieux que toute autre démonstration, l’existence un peu rude qu’ils
menaient leur était un moyen d’éducation pleine de courage et de
magnanimité.
La région qu’ils habitaient était surtout peuplée d’une population
manifestement dégénérée, vivant dans un état d’abjection matérielle et
morale telle qu’on pouvait la considérer comme irrémédiablement déchue.
Assujettis aux plus dégradantes superstitions, n’ayant plus que de très
vagues notions de la dignité humaine, ces pauvres gens se contentaient
d’une nourriture grossière et ne cherchaient même pas à améliorer leur
sort par le moyen des ressources que la sollicitude des blancs pouvait
mettre à leur disposition.
Le pays, montagneux, était entouré de forêts épaisses, presque vierges,
riches en territoires de chasse, où le gibier abondait.
Là se voyaient pas troupeaux nombreux le grand cerf moucheté, et aussi
cette espèce, délicate et frêle, de si petite taille qu’elle n’excède
pas la hauteur d’un agneau, les antilopes nilghauts, les mouflons aux
vastes cornes en spirale, les buffles sauvages et les gaours, ruminants
d’un voisinage dangereux.
On y trouvait aussi l’éléphant et le rhinocéros, le sanglier et le
babiroussa, des ours, des léopards, des panthères, d’innombrables
variétés de serpents venimeux et parmi tous ces hôtes redoutables, le
plus terrible de tous, le grand _bâgh_ rayé, le seigneur tigre, roi et
maître incontesté de la jungle.
Guillaume et Anne eurent l’occasion de faire la connaissance du mangeur
d’hommes en d’inoubliables circonstances.
Cela leur arriva un matin où, avec l’imprudence de leur âge, ils
s’étaient aventurés seuls à la lisière de la forêt.
Il y avait, à quelque distance de leur habitation, un ruisseau sur les
bords duquel fleurissaient d’admirables orchidées, objet de leur
convoitise.
Malgré les défenses de leur mère, malgré les sages avis de Patrick
O’Donovan, les deux enfants avaient formé le projet d’aller en cachette
jusqu’au ruisseau pour y cueillir les merveilleuses fleurs.
Ce projet, ils le mirent à exécution un après-midi.
L’eau limpide et pure n’était pas seulement le bassin d’alimentation
d’une végétation luxuriante, c’était aussi l’abreuvoir ordinaire des
fauves.
Là venaient, à la chute du jour, les gazelles et les nilgauts, les daims
et les cerfs mouchetés. Des vols d’oiseaux au plumage varié y prenaient
leurs ébats, parmi lesquels des grues couronnées, des faisans, des
kouroukous et des pans à l’ample queue ocellée d’or et de velours.
Or, ce jour-là, la faune et la flore semblaient être en joie.
Jamais les deux petits imprudents n’avaient contemplé un plus radieux
assemblage de corolles gemmées et parfumées; jamais de plus beaux
oiseaux, de plus riches insectes n’avaient ébloui leur vue.
Il semblait que tout obéît à un mot d’ordre de séduction et
d’enchantement.
Anne et Guillaume se laissèrent donc attirer par le magique spectacle.
Ils franchirent à la dérobée les bornes du petit domaine, éludant la
surveillance des domestiques hindous attachés à leurs personnes.
A peine hors de l’enclos, et de peur d’être surpris, ils se donnèrent
carrière. La main dans la main, le frère et la sœur s’élancèrent en
courant.
Mais il y avait tout près d’un mille entre le ruisseau et la maison.
Et, sur le parcours, la nature prodigue avait émaillé l’herbe de ses
plus riches trésors. La tentation fleurissait en bouquets odorants
au-devant de leurs pas. Insoucieux, ils tendaient leurs mains et
cueillaient les plus fraîches, les plus belles fleurs, sans prendre
garde aux embûches de cette végétation tropicale, aux cobra-capello et
autres reptiles hideux, au venin mortel, dissimulé sous ces tapis de
verdure.
«Will, criait Anne, sans modérer ses transports, viens donc voir ce
papillon. Je n’en ai jamais vu d’aussi grand, d’aussi beau.»
Et Will accourait complaisamment, pour collaborer à l’enthousiasme de sa
sœur, plus imprudent qu’elle.
Ils avaient atteint ainsi la rive du ruisseau et fait ample cueillette.
Les bras chargés de bouquets, ils s’apprêtaient à reprendre le chemin de
la maison.
Un incident imprévu vint leur faire oublier l’heure du retour.
A quelques pas d’eux, un paon magnifique venait de se poser sur une
branche en faisant la roue, non sans pousser, de temps à autre, le cri
désagréable qui est le revers de cette magnifique médaille.
Tout à coup l’oiseau superbe, quittant la branche, sauta sur la berge, à
quelque vingt ou trente mètres des enfants, et se tint immobile.
On l’eût dit changé en statue, tant il demeurait paralysé.
Un objet, encore invisible pour les enfants, fascinait ses regards.
Les Indiens assurent que le paon subit de la part du tigre le même
phénomène d’hypnotisme que les animaux de moindre taille subissent en
face du serpent. L’expérience allait donner raison à l’assertion des
Indiens.
Tandis que les deux enfants, sans méfiance, s’absorbaient dans la
contemplation du bel oiseau immobile, voici que les herbes de la rive
s’écartèrent insensiblement, et un félin de grande taille s’approcha,
dardant sur le paon fasciné l’éclair de ses larges prunelles d’or.
Ni Anne ni Guillaume ne l’avaient vu venir.
«Oh! vois donc, Will, disait, à voix basse, la petite fille à son frère,
vois donc comme il tremble. On dirait que ses belles plumes se fanent et
que ses couleurs se ternissent.»
Et, soudain, elle se tut. Le sang s’était glacé dans ses veines.
Elle venait d’apercevoir le tigre rampant dans les hautes herbes, prêt à
bondir sur le malheureux volatile pétrifié par le danger.
Par bonheur, ils étaient sous le vent de la bête et dissimulés par un
fourré.
Will saisit sa sœur par la main et lui fit faire un pas de retraite.
Derrière eux, à trois ou quatre cents mètres, un arbre se dressait dont
les branches très basses permettaient un accès facile.
Guillaume savait que le tigre ne grimpe point aux arbres. Il suffisait
donc d’atteindre l’arbre pour être momentanément à l’abri.
L’enfant fit un second pas, puis un troisième, faisant reculer sa sœur
la première, la couvrant résolument de son corps.
Ils gagnèrent ainsi quelques pas dans la direction de l’arbre.
Le tigre était trop absorbé par la fascination de sa proie pour
s’occuper d’autre chose. Cela permit aux deux enfants de se rapprocher
de l’arbre.
Ils allaient l’atteindre lorsque Anne fit un faux pas et tomba.
Ce bruit rompit l’immobilité du paon. L’influence qui pesait sur lui en
fut violemment rompue, et l’oiseau s’envola, avec un cri perçant, au
moment même où le félin, après un long frémissement de sa croupe,
s’élançait en avant, les griffes tendues pour le saisir.
La déception du bâgh se traduisit par un rauque rugissement.
Et, tout aussitôt, détournant la vue, il découvrit les deux petits
fugitifs.
En deux bonds formidables, il eut franchi l’étroite barrière du
ruisseau.
Il apparut alors dans toute sa formidable beauté.
C’était un tigre royal de la plus grande taille, mesurant onze pieds
anglais du museau à l’extrémité de la queue. Sa robe de safran était
rayée de larges bandes de velours noir. Ses bajoues, son col et son
poitrail étaient d’un blanc de neige.
Il fit entendre deux ou trois feulements de surprise joyeuse.
Le paon n’était pour lui qu’un pis-aller, un repas maigre. Il trouvait
une ample compensation en cette abondance de nourriture et savait, par
expérience, combien est préférable la chair d’homme, la chair d’enfant
surtout.
Anne s’était relevée sans aucun mal. L’imminence du danger lui avait
donné des ailes et elle s’était enfuie vivement vers l’arbre, dont elle
escaladait déjà les basses branches, tandis que Guillaume, transfiguré
par le courage, à la pensée du péril de sa sœur, faisait face crânement
au terrible adversaire.
Il reculait, pas à pas, sans perdre sa présence d’esprit.
Mais le tigre se rapprochait à chaque bond, et il était à craindre qu’il
n’atteignît le petit garçon avant que celui-ci eût pu s’élever assez
haut dans les ramures pour éviter l’élan de l’implacable félin.
Au moment où Will, saisissant le tronc d’une main, se soulevait à la
force du poignet et parvenait à poser son pied sur l’une des branches
transversales, un élan de la formidable bête l’amena à moins de deux
mètres de l’arbre.
«Monte, Will, monte vite, criait Anne, la voix étranglée par
l’angoisse.»
Mais Guillaume, à son tour, semblait paralysé par le regard du monstre.
Peut-être subissait-il le même phénomène d’hypnotisme que le paon?
Il demeurait inerte sur les basses branches, incapable de faire le
moindre mouvement, proie offerte sans défense au «mangeur d’hommes».
Celui-ci, sûr de sa victime, ne bondissait plus maintenant.
Il se traînait, le ventre au sol, la gueule ouverte, passant et
repassant sa langue rouge sur ses canines aiguës et sur son mufle
rétracté par une ride féroce.
Encore trois ou quatre pieds, et le ressort de ces jarrets d’acier se
détendrait, et l’effrayante bête saisirait l’enfant entre ses crocs
mortels.
«Monte, monte, Will, suppliait Anne, à travers ses sanglots.»
Mais Will n’entendait pas. Il n’avait pas la conscience des
circonstances. Une hébétude soudaine annihilait ses facultés d’action.
Cependant le tigre rampait toujours et se rapprochait de plus en plus.
Brusquement, il s’arrêta.
Anne jeta un cri de désespoir.
Mais, au lieu de s’aplatir dans l’herbe, afin de prendre son élan, le
fauve venait, au contraire, de se redresser, comme pour faire face à
quelque adversaire inattendu. En même temps, de sa gorge de bronze, un
rugissement jaillissait, clameur de colère et de défi.
C’est qu’en effet un ennemi venait de surgir inopinément.
Et le mouvement du félin avait, une fois encore, rompu le charme qui
paralysait Guillaume. Rendu à sa liberté, le petit garçon avait
rapidement grimpé dans l’arbre, avec la souplesse d’un écureuil.
Tout cela s’était accompli avec la vitesse de la pensée.
Et, maintenant, les deux enfants, haletants, suivaient d’un œil avide le
spectacle du drame qui se jouait à leurs pieds et dont ils n’étaient
plus que les comparses.
L’homme si miraculeusement survenu était immobile, l’arme étendue et
fermement fixée au creux de l’épaule. D’un regard imperturbable il
suivait toutes les ondulations de la bête, attendant le moment propice
pour faire feu à coup sûr.
Comme s’il eût eu conscience du péril qui le menaçait, le tigre ne
tenait pas en place. Il allait et venait dans tous les sens, par bonds
inégaux et gracieux qui faisaient valoir toute l’élégance de sa forme et
des chatoyants reflets de sa robe d’or.
Il cherchait à tourner son adversaire, n’osant l’attaquer en face.
Mais celui-ci ne le perdait pas de vue et, quelques feintes savantes
qu’exécutât le félin, il retrouvait toujours devant lui la gueule
menaçante du fusil.
Las sans doute de ce manège inutile, il se décida à charger.
Ses pieds quittèrent le sol et il s’enleva d’un essor prodigieux.
Une détonation ébranla les échos de la forêt et roula longuement sous
les voûtes feuillues. Le monstre n’acheva point son élan.
Il retomba lourdement à la place qu’il venait de quitter.
Une ou deux convulsions suprêmes l’agitèrent, et il resta immobile.
Il était mort.
La balle avait fait infailliblement son œuvre. Elle était entrée dans le
poitrail, au défaut de l’épaule, perforant le cœur, foudroyant l’animal.
Le chasseur s’approcha du superbe cadavre et le toucha du pied.
Alors, voyant qu’il ne remuait plus, tandis qu’un flot de sang
s’épanchait par la gueule ouverte du monstre, il se tourna vers l’arbre.
«Allons! cria-t-il aux enfants, vous pouvez redescendre. Le mangeur
d’hommes ne mangera plus personne.»
Il disait cela d’une voix fraîche et jeune, pleine d’intonations
amicales.
Guillaume et Anne se sentirent tout de suite gagnés par cet accent et
par ces paroles, d’autant plus que l’inconnu leur avait parlé en
français.
D’ailleurs, qu’auraient-ils pu craindre de lui? N’était-il pas leur
sauveur? ne venait-il pas de les arracher au plus effroyable des périls?
Ils se rendirent donc à l’invitation et s’empressèrent de descendre.
Là, serrés l’un contre l’autre, pleins d’une timidité admirative, ils se
mirent à considérer le nouveau venu de tous leurs yeux, sans prononcer
une parole.
Le chasseur éclata d’un beau rire qui acheva de les gagner.
«Ah çà! s’écria-t-il, qu’avez-vous donc à me contempler ainsi? Ne
voyez-vous pas que le bâgh est mort et qu’il n’y a plus de danger?»
Ce fut Anne qui la première recouvra son sang-froid.
«Vous êtes bien bon, monsieur, dit-elle, d’avoir tué le bâgh. Pourquoi
parlez-vous en français? Vous n’êtes donc pas Anglais?
--Pas plus que vous, mes enfants, répondit l’étranger avec émotion, et
je vois que vous êtes précisément ceux que je cherche, les enfants du
docteur Ternant.
--Papa est mort, dit tristement Anne, il n’y a plus que maman.»
Les yeux de l’inconnu se mouillèrent, ce qui acheva de le rendre
sympathique aux enfants. Il passa vivement la main sur ses paupières et
dit:
«Conduisez-moi vers votre mère. Je suis un ami de votre père.»
Cependant le bruit du coup de feu avait été entendu des deux maisons.
Des gens empressés accouraient; des voix appelaient dans l’éloignement:
«Anne! Will! Où êtes-vous?»
Et, parmi ces voix, une dominait, pleine d’angoisses, une voix de femme.
«Voilà maman», fit le petit Guillaume, contrit.
Et, n’obéissant qu’à son cœur, le petit garçon répondit:
«Nous sommes ici, maman chérie. Tu peux venir.»
Mme Ternant apparut essoufflée, haletante, et, comme une lionne affolée,
se jeta sur les deux imprudents, qu’elle étreignit passionnément, sans
faire attention à la présence de l’étranger, debout, appuyé sur son
fusil.
En même temps qu’elle, Patrick O’Donovan et les aînés de ses fils, des
domestiques des deux sexes, envahissaient la clairière et s’arrêtaient,
frappés d’une stupeur admirative, devant le cadavre gigantesque du bâgh.
«Mes enfants, mes chers petits!» pleurait Mme Ternant, qui n’avait pas
la force d’adresser des reproches aux deux délinquants.
Mais Patrick s’était avancé vers l’inconnu et lui avait tendu la main.
«Je devine, lui dit-il en anglais, que c’est vous qui avez tué la bête
et sauvé les deux enfants. Je vous en fais tous mes compliments.
--Oui, s’écria Guillaume, échappant à l’étreinte de sa mère, c’est le
gentleman qui est venu pendant que nous étions dans l’arbre et qui a tué
le bâgh.
--Et, ajouta Anne, tout à fait remise de son émotion, sans lui, Will
était mangé.»
Alors Mme Ternant, rendue à la réalité, s’approcha du jeune homme et le
remercia avec effusion, des larmes pleins les yeux.
«Je ne sais qui vous êtes, monsieur, mais je sais que je vous dois la
vie de mes enfants.»
L’inconnu salua gracieusement et baisa la main de la veuve.
«Madame, dit-il, je suis le marquis Jacques de Clavaillan et je viens
vous apporter le dernier souvenir du bon Français qui fut votre mari.
--Un souvenir de mon mari?» s’écria la pauvre femme, au comble de
l’émotion. Et elle pria le voyageur de vouloir bien accepter
l’hospitalité sous son toit.
Pendant ce temps, les serviteurs hindous faisaient un brancard et
chargeaient le gigantesque félin pour l’emporter au domicile de la
veuve.
Mme Ternant donna l’ordre à son babourchi de préparer un repas qui pût
rassembler à la même table, outre le chasseur providentiel qui avait
sauvé Anne et Guillaume, tous les membres de la famille O’Donovan, ses
amis.
Il y eut fête, ce jour-là, dans le bungalow des pauvres exilés.
Il y avait cinq ans que la veuve n’avait pas revu ses compatriotes, cinq
ans que son oreille n’avait pas perçu le son du cher parler national, de
la langue maternelle, cette langue de France, douce au cœur.
On interrogea donc le visiteur; on voulut savoir comment il avait pu
connaître la résidence des captifs de la _Bretagne_ et les retrouver.
«Certes, expliqua le jeune homme, ça n’a pas été facile. L’état de
guerre continue entre les deux nations rendait toute investigation
ardue, pour ne pas dire impossible; mais, dès que la paix a été signée
entre le cabinet de Saint-James et le gouvernement du Premier Consul,
j’ai pu reprendre des recherches qui me tenaient au cœur.»
Il raconta alors comment, fils d’émigré, il avait, à quinze ans, couru
les mers, de l’Ile-de-France aux Antilles, saisissant toutes les
occasions de se battre contre la rivale séculaire de la France; comment
à vingt-quatre ans il avait rencontré Surcouf, à peine plus âgé que lui
de quatre ans; comment, fait prisonnier à la suite d’un violent combat à
Colombo, combat dans lequel il avait été laissé pour mort, il était
demeuré captif des Anglais, qui, par estime pour sa valeur, ne l’avaient
ni fusillé, ni pendu, selon la loi martiale appliquée aux corsaires,
mais retenu dans une étroite geôle.
C’était ainsi qu’il avait fait la connaissance du docteur Charles
Ternant, qui l’avait soigné avec un dévouement infatigable, et qu’il
s’était juré de lui payer sa dette de reconnaissance, en même temps que
celle de Surcouf, son chef et son ami.
«Madame, dit-il en terminant, j’ai dû différer le paiement de cette
dette jusqu’à la paix, car il n’était pas en mon pouvoir de remplir plus
tôt ce cher devoir de mon cœur. C’est entre mes bras qu’est mort le
docteur Ternant, et son plus grand chagrin, je puis vous l’assurer,
était de penser à l’état de détresse auquel la captivité avait pu vous
réduire, vous et vos chers enfants.
«Je l’ai rassuré en lui promettant que, sitôt libre, je m’attacherais à
vous rejoindre pour vous porter le don de ma reconnaissance et de celle
de Surcouf. Il a plu à Dieu de m’accorder cette faveur. Permettez-moi
donc de m’acquitter de ma dette.»
Ce disant, le marquis de Clavaillan tirait de sa ceinture de cuir un
portefeuille bien garni. Il y prit une enveloppe de papier de laquelle
il fit sortir quatre traites de quatre cents livres sterling chacune sur
une maison anglaise de Madras.
Il y eut un moment d’effarement au pauvre foyer.
Ces quarante mille francs, tombant pour ainsi dire du ciel,
constituaient une véritable fortune pour les exilés.
Mme Ternant ne put retenir ses larmes, ce que voyant, les enfants
pleurèrent avec leur mère, si bien que Jacques de Clavaillan, plus ému
qu’il ne voulait le paraître, essaya de donner un autre cours à la
conversation en jetant une exclamation joyeuse:
«Si ma présence ici provoque des larmes, je n’ai qu’une chose à faire,
c’est de repartir au plus vite, c’est-à-dire dès ce soir.»
Cette plaisante menace ramena tout aussitôt la gaîté.
On parla d’autre chose. On fit raconter au jeune et vaillant aventurier
ses prouesses. Il s’y prêta de bonne grâce et émerveilla son auditoire
par le récit des exploits fabuleux du corsaire.
Guillaume l’écoutait, bouche bée, les yeux étincelants.
Tout son petit corps frémissait. Une généreuse ardeur éclatait dans son
regard, dans son attitude. Parfois de brèves imprécations jaillies de
ses lèvres exprimaient au narrateur le vif intérêt que le garçonnet
prenait à son récit et soulignaient les épisodes les plus pathétiques.
Jamais conteur n’obtint plus chaud ni plus sincère succès.
Quand il eut fini, le petit Will se leva d’un bond et courut au jeune
homme, qu’il enlaça de ses bras avec passion.
«Je veux être marin comme vous, monsieur de Clavaillan, marin comme
Surcouf. Je veux faire la guerre aux Anglais et ramener maman et Anne en
_Bretagne_. Conduisez-moi auprès de Surcouf. Je veux aller avec vous.»
Et, comme Mme Ternant poussait un cri d’alarme, il reprit:
«Oh! ne t’inquiète pas, maman. Ce n’est pas toi, une Bretonne, qui
voudrais m’empêcher d’être marin. N’oublie pas, d’ailleurs, que papa
lui-même a promis à Surcouf de me donner à lui.»
Il ne fallait pas s’attendre à un consentement immédiat.
Le cœur d’une mère ne se résigne point ainsi à la séparation.
Mme Ternant pleura derechef et fit des reproches à son fils.