Une heure après, le steamer _Henrietta_ dépassait le Light-boat qui

marque l'entrée de l'Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et

donnait en mer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island, au

large du feu de Fire-Island, et courut rapidement vers l'est.

Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme monta sur la passerelle

pour faire le point. Certes, on doit croire que cet homme était le

capitaine Speedy ! Pas le moins du monde. C'était Phileas Fogg.

esq.

Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clef dans

sa cabine, et poussait des hurlements qui dénotaient une colère, bien

pardonnable, poussée jusqu'au paroxysme.

Ce qui s'était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller à

Liverpool, le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas

Fogg avait accepté de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente

heures qu'il était à bord, il avait si bien manoeuvré à coups de

bank-notes, que l'équipage, matelots et chauffeurs -- équipage un peu

interlope, qui était en assez mauvais termes avec le capitaine --, lui

appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et

place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa

cabine, et pourquoi enfin l'_Henrietta_ se dirigeait vers Liverpool.

Seulement, il était très clair, à voir manoeuvrer Mr. Fogg, que Mr.

Fogg avait été marin.

Maintenant, comment finirait l'aventure, on le saurait plus tard.

Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d'être inquiète, sans en rien

dire. Fix, lui, avait été abasourdi tout d'abord. Quant à

Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable.

« Entre onze et douze noeuds », avait dit le capitaine Speedy, et en

effet l'_Henrietta_ se maintenait dans cette moyenne de vitesse.

Si donc -- que de « si » encore ! -- si donc la mer ne devenait pas

trop mauvaise, si le vent ne sautait pas dans l'est, s'il ne survenait

aucune avarie au bâtiment, aucun accident à la machine, l'_Henrietta_,

dans les neuf jours comptés du 12 décembre au 21, pouvait franchir les

trois mille milles qui séparent New York de Liverpool. Il est vrai

qu'une fois arrivé, l'affaire de l'_Henrietta_ brochant sur l'affaire

de la Banque, cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'il

ne voudrait.

Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d'excellentes

conditions. La mer n'était pas trop dure ; le vent paraissait fixé au

nord-est ; les voiles furent établies, et, sous ses goélettes,

l'_Henrietta_ marcha comme un vrai transatlantique.

Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maître, dont

il ne voulait pas voir les conséquences, l'enthousiasmait. Jamais

l'équipage n'avait vu un garçon plus gai, plus agile. Il faisait

mille amitiés aux matelots et les étonnait par ses tours de voltige.

Il leur prodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus

attrayantes. Pour lui, ils manoeuvraient comme des gentlemen, et les

chauffeurs chauffaient comme des héros. Sa bonne humeur, très

communicative, s'imprégnait à tous. Il avait oublié le passé, les

ennuis, les périls. Il ne songeait qu'à ce but, si près d'être

atteint, et parfois il bouillait d'impatience, comme s'il eût été

chauffé par les fourneaux de l'_Henrietta_. Souvent aussi, le digne

garçon tournait autour de Fix ; il le regardait d'un oeil « qui en

disait long »! mais il ne lui parlait pas, car il n'existait plus

aucune intimité entre les deux anciens amis.

D'ailleurs Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien ! La

conquête de l'_Henrietta_, l'achat de son équipage, ce Fogg

manoeuvrant comme un marin consommé, tout cet ensemble de choses

l'étourdissait. Il ne savait plus que penser ! Mais, après tout, un

gentleman qui commençait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait

bien finir par voler un bâtiment. Et Fix fut naturellement amené à

croire que l'_Henrietta_, dirigée par Fogg, n'allait point du tout à

Liverpool, mais dans quelque point du monde où le voleur, devenu

pirate, se mettrait tranquillement en sûreté! Cette hypothèse, il

faut bien l'avouer, était on ne peut plus plausible, et le détective

commençait à regretter très sérieusement de s'être embarqué dans cette

affaire.

Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et

Passepartout, chargé de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu'en

prenant les plus grandes précautions, quelque vigoureux qu'il fût.

Mr. Fogg, lui, n'avait plus même l'air de se douter qu'il y eût un

capitaine à bord.

Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont là de

mauvais parages. Pendant l'hiver surtout, les brumes y sont

fréquentes, les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le

baromètre, brusquement abaissé, faisait pressentir un changement

prochain dans l'atmosphère. En effet, pendant la nuit, la température

se modifia, le froid devint plus vif, et en même temps le vent sauta

dans le sud-est.

C'était un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s'écarter de sa

route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoins, la

marche du navire fut ralentie, attendu l'état de la mer, dont les

longues lames brisaient contre son étrave. Il éprouva des mouvements

de tangage très violents, et cela au détriment de sa vitesse. La

brise tournait peu à peu à l'ouragan, et l'on prévoyait déjà le cas où

l'_Henrietta_ ne pourrait plus se maintenir debout à la lame. Or,

s'il fallait fuir, c'était l'inconnu avec toutes ses mauvaises

chances.

Le visage de Passepartout se rembrunit en même temps que le ciel, et,

pendant deux jours, l'honnête garçon éprouva de mortelles transes.

Mais Phileas Fogg était un marin hardi, qui savait tenir tête à la

mer, et il fit toujours route, même sans se mettre sous petite vapeur.

L'_Henrietta_, quand elle ne pouvait s'élever à la lame, passait au

travers, et son pont était balayé en grand, mais elle passait.

Quelquefois aussi l'hélice émergeait, battant l'air de ses branches

affolées, lorsqu'une montagne d'eau soulevait l'arrière hors des

flots, mais le navire allait toujours de l'avant.

Toutefois le vent ne fraîchit pas autant qu'on aurait pu le craindre.

Ce ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de

quatre-vingt-dix milles à l'heure. Il se tint au grand frais, mais

malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et

ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu'on va le

voir, il eût été bien utile de venir en aide à la vapeur !

Le 16 décembre, c'était le soixante quinzième jour écoulé depuis le

départ de Londres. En somme, l'_Henrietta_ n'avait pas encore un

retard inquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite,

et les plus mauvais parages avaient été franchis. En été, on eût

répondu du succès. En hiver, on était à la merci de la mauvaise

saison. Passepartout ne se prononçait pas. Au fond, il avait espoir,

et, si le vent faisait défaut, du moins il comptait sur la vapeur.

Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra Mr.

Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.

Sans savoir pourquoi -- par un pressentiment sans doute --,

Passepartout éprouva comme une vague inquiétude. Il eût donné une de

ses oreilles pour entendre de l'autre ce qui se disait là. Cependant,

il put saisir quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcés par son

maître :

« Vous êtes certain de ce que vous avancez ?

-- Certain, monsieur, répondit le mécanicien. N'oubliez pas que,

depuis notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés,

et si nous avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New

York à Bordeaux, nous n'en avons pas assez pour aller à toute vapeur

de New York à Liverpool !

-- J'aviserai », répondit Mr. Fogg.

Passepartout avait compris. Il fut pris d'une inquiétude mortelle.

Le charbon allait manquer !

« Ah ! si mon maître pare celle-là, se dit-il, décidément ce sera un

fameux homme ! »

Et ayant rencontré Fix, il ne put s'empêcher de le mettre au courant

de la situation.

« Alors, lui répondit l'agent les dents serrées, vous croyez que nous

allons à Liverpool !

-- Parbleu !

-- Imbécile ! » répondit l'inspecteur, qui s'en alla, haussant les

épaules.

Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif,

dont il ne pouvait d'ailleurs comprendre la vraie signification ; mais

il se dit que l'infortuné Fix devait être très désappointé, très

humilié dans son amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une

fausse piste autour du monde, et il passa condamnation.

Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg ? Cela était

difficile à imaginer. Cependant, il paraît que le flegmatique

gentleman en prit un, car le soir même il fit venir le mécanicien et

lui dit :

« Poussez les feux et faites route jusqu'à complet épuisement du

combustible. »

Quelques instants après, la cheminée de l'_Henrietta_ vomissait des

torrents de fumée.

Le navire continua donc de marcher à toute vapeur ; mais ainsi qu'il

l'avait annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoir

que le charbon manquerait dans la journée.

« Que l'on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au

contraire. Que l'on charge les soupapes ».

Ce jour-là, vers midi, après avoir pris hauteur et calculé la position

du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna

l'ordre d'aller chercher le capitaine Speedy. C'était comme si on eût

commandé à ce brave garçon d'aller déchaîner un tigre, et il descendit

dans la dunette, se disant :

« Positivement il sera enragé ! »

En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons,

une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c'était le capitaine

Speedy. Il était évident qu'elle allait éclater.

« Où sommes-nous ? » telles furent les premières paroles qu'il

prononça au milieu des suffocations de la colère, et certes, pour peu

que le digne homme eût été apoplectique, il n'en serait jamais revenu.

« Où sommes-nous ? répéta-t-il, la face congestionnée.

-- A sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), répondit

Mr. Fogg avec un calme imperturbable.

-- Pirate ! s'écria Andrew Speedy.

-- Je vous ai fait venir, monsieur...

-- Écumeur de mer !

-- ...monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre

votre navire.

-- Non ! de par tous les diables, non !

-- C'est que je vais être obligé de le brûler.

-- Brûler mon navire !

-- Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.

-- Brûler mon navire ! s'écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait

même plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille

dollars (250 000 F).

-- En voici soixante mille (300 000 F)! répondit Phileas Fogg, en

offrant au capitaine une liasse de bank-notes.

Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas

Américain sans que la vue de soixante mille dollars vous cause une

certaine émotion. Le capitaine oublia en un instant sa colère, son

emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait

vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or !... La bombe ne

pouvait déjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche.

« Et la coque en fer me restera, dit-il d'un ton singulièrement

radouci.

-- La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu ?

-- Conclu. »

Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et

les fit disparaître dans sa poche.

Pendant cette scène, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il

faillit avoir un coup de sang. Près de vingt mille livres dépensées,

et encore ce Fogg qui abandonnait à son vendeur la coque et la

machine, c'est-à-dire presque la valeur totale du navire ! Il est

vrai que la somme volée à la banque s'élevait à cinquante-cinq mille

livres !

Quand Andrew Speedy eut empoché l'argent :

« Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas.

Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu à

Londres le 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or,

j'avais manqué le paquebot de New York, et comme vous refusiez de me

conduire à Liverpool...

-- Et j'ai bien fait, par les cinquante mille diables de l'enfer,

s'écria Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille

dollars. »

Puis, plus posément :

« Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine ?...

-- Fogg.

-- Capitaine Fogg, eh

bien, il y a du Yankee en vous ».

Et après avoir fait à son passager ce qu'il croyait être un

compliment, il s'en allait, quand Phileas Fogg lui dit :

« Maintenant ce navire m'appartient ?

-- Certes, de la quille à la pomme des mâts, pour tout ce qui est «

bois », s'entend !

-- Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec

ces débris. »

On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la

vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles,

les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

Le lendemain, 19 décembre, on brûla la mâture, les dromes, les

esparres. On abattit les mâts, on les débita à coups de hache.

L'équipage y mettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant,

coupant, sciant, faisait l'ouvrage de dix hommes. C'était une fureur

de démolition.

Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, la

plus grande partie du pont, furent dévorés. L'_Henrietta_ n'était

plus qu'un bâtiment rasé comme un ponton.

Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d'Irlande et du

feu de Fastenet.

Toutefois, à dix heures du soir, le navire n'était encore que par le

travers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre

heures pour atteindre Londres ! Or, c'était le temps qu'il fallait à

l'_Henrietta_ pour gagner Liverpool, -- même en marchant à toute

vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin à l'audacieux gentleman !

« Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par

s'intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre

vous ! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

-- Ah ! fit Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont nous

apercevons les feux ?

-- Oui.

-- Pouvons-nous entrer dans le port ?

-- Pas avant trois heures. A pleine mer seulement.

-- Attendons ! » répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser

voir sur son visage que, par une suprême inspiration, il allait tenter

de vaincre encore une fois la chance contraire !

En effet, Queenstown est un port de la côte d'Irlande dans lequel les

transatlantiques qui viennent des États-Unis jettent en passant leur

sac aux lettres. Ces lettres sont emportées à Dublin par des express

toujours prêts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des

steamers de grande vitesse, -- devançant ainsi de douze heures les

marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.

Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d'Amérique, Phileas

Fogg prétendait les gagner aussi. Au lieu d'arriver sur

l'_Henrietta_, le lendemain soir, à Liverpool, il y serait à midi, et,

par conséquent, il aurait le temps d'être à Londres avant huit heures

quarante-cinq minutes du soir.

Vers une heure du matin, l'_Henrietta_ entrait à haute mer dans le

port de Queenstown, et Phileas Fogg, après avoir reçu une vigoureuse

poignée de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée

de son navire, qui valait encore la moitié de ce qu'il l'avait

vendue !

Les passagers débarquèrent aussitôt. Fix, à ce moment, eut une envie

féroce d'arrêter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant !

Pourquoi ? Quel combat se livrait donc en lui ? Était-il revenu sur

le compte de Mr. Fogg ? Comprenait-il enfin qu'il s'était trompé ?

Toutefois, Fix n'abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda,

avec Passepartout, qui ne prenait plus le temps de respirer, il

montait dans le train de Queenstown à une heure et demi du matin,

arrivait à Dublin au jour naissant, et s'embarquait aussitôt sur un

des steamers -- vrais fuseaux d'acier, tout en machine -- qui,

dédaignant de s'élever à la lame, passent invariablement au travers.

A midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur

le quai de Liverpool. Il n'était plus qu'à six heures de Londres.

Mais à ce moment, Fix s'approcha, lui mit la main sur l'épaule, et,

exhibant son mandat :

« Vous êtes le sieur Phileas Fogg ? dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Au nom de la reine, je vous arrête ! »

XXXIV

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QUI PROCURE A PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU

DE MOTS ATROCE, MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT

Phileas Fogg était en prison. On l'avait enfermé dans le poste de

Custom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en

attendant son transfèrement à Londres.

Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se précipiter sur

le détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée

par la brutalité du fait, ne sachant rien, n'y pouvait rien

comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet

honnête et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, était

arrêté comme voleur. La jeune femme protesta contre une telle

allégation, son coeur s'indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux,

quand elle vit qu'elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver

son sauveur.

Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que son devoir lui

commandait de l'arrêter, fût-il coupable ou non. La justice en

déciderait.

Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensée terrible qu'il

était décidément la cause de tout ce malheur ! En effet, pourquoi

avait il caché cette aventure à Mr. Fogg ? Quand Fix avait révélé et

sa qualité d'inspecteur de police et la mission dont il était chargé,

pourquoi avait-il pris sur lui de ne point avertir son maître ?

Celui-ci, prévenu, aurait sans doute donné à Fix des preuves de son

innocence ; il lui aurait démontré son erreur ; en tout cas, il n'eût

pas véhiculé à ses frais et à ses trousses ce malencontreux agent,

dont le premier soin avait été de l'arrêter, au moment où il mettait

le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses

imprudences, le pauvre garçon était pris d'irrésistibles remords. Il

pleurait, il faisait peine à voir. Il voulait se briser la tête !

Mrs. Aouda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le péristyle

de la douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre quitter la place.

Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.

Quant à ce gentleman, il était bien et dûment ruiné, et cela au moment

où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans

retour. Arrivé à midi moins vingt à Liverpool, le 21 décembre, il

avait jusqu'à huit heures quarante-cinq minutes pour se présenter au

Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes, -- et il ne lui en

fallait que six pour atteindre Londres.

En ce moment, qui eût pénétré dans le poste de la douane eût trouvé

Mr. Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colère,

imperturbable. Résigné, on n'eût pu le dire, mais ce dernier coup

n'avait pu l'émouvoir, au moins en apparence. S'était-il formé en lui

une de ces rages secrètes, terribles parce qu'elles sont contenues, et

qui n'éclatent qu'au dernier moment avec une force irrésistible ? On

ne sait. Mais Phileas Fogg était là, calme, attendant... quoi ?

Conservait-il quelque espoir ? Croyait-il encore au succès, quand la

porte de cette prison était fermée sur lui ?

Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur

une table et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne

s'échappait de ses lèvres, mais son regard avait une fixité

singulière.

En tout cas, la situation était terrible, et, pour qui ne pouvait lire

dans cette conscience, elle se résumait ainsi :

Honnête homme, Phileas Fogg était ruiné.

Malhonnête homme, il était pris.

Eut-il alors la pensée de se sauver ? Songea-t-il à chercher si ce

poste présentait une issue praticable ? Pensa-t-il à fuir ? On

serait tenté de le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de

la chambre. Mais la porte était solidement fermée et la fenêtre

garnie de barreaux de fer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de

son portefeuille l'itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces

mots :

« 21 décembre, samedi, Liverpool », il ajouta :

« 80e jour, 11 h 40 du matin », et il attendit.

Une heure sonna à l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que

sa montre avançait de deux minutes sur cette horloge.

Deux heures ! En admettant qu'il montât en ce moment dans un express,

il pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit

heures quarante-cinq du soir. Son front se plissa légèrement...

A deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, un

vacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de

Passepartout, on entendait la voix de Fix.

Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.

La porte du poste s'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix,

qui se précipitèrent vers lui.

Fix était hors d'haleine, les cheveux en désordre... Il ne pouvait

parler !

« Monsieur, balbutia-t-il, monsieur... pardon... une ressemblance

déplorable... Voleur arrêté depuis trois jours... vous...

libre !... »

Phileas Fogg était libre ! Il alla au détective. Il le regarda bien

en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il eût jamais fait

eût qu'il dût jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en

arrière, puis, avec la précision d'un automate, il frappa de ses deux

poings le malheureux inspecteur.

« Bien tapé! » s'écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu

de mots, bien digne d'un Français, ajouta : « Pardieu voilà ce qu'on

peut appeler une belle application de poings d'Angleterre ! »

Fix, renversé, ne prononça pas un mot. Il n'avait que ce qu'il

méritait. Mais aussitôt Mr, Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout

quittèrent la douane. Ils se jetèrent dans une voiture, et, en

quelques minutes, ils arrivèrent à la gare de Liverpool.

Phileas Fogg demanda s'il y avait un express prêt à partir pour

Londres...

Il était deux heures quarante... L'express était parti depuis

trente-cinq minutes.

Phileas Fogg commanda alors un train spécial.

Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression ; mais,

attendu les exigences du service, le train spécial ne put quitter la

gare avant trois heures.

A trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots au

mécanicien d'une certaine prime à gagner, filait dans la direction de

Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur.

Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui sépare

Liverpool de Londres --, chose très faisable, quand la voie est libre

sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forcés, et, quand le

gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes

les horloges de Londres.

Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait

avec un retard de cinq minutes !...

Il avait perdu.

XXXV

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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTER

DEUX FOIS L'ORDRE QUE SON MAÎTRE LUI DONNE

Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris,

si on leur eût affirmé que Mr. Fogg avait réintégré son domicile.

Portes et fenêtres, tout était clos. Aucun changement ne s'était

produit à l'extérieur.

En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné à

Passepartout l'ordre d'acheter quelques provisions, et il était rentré

dans sa maison.

Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui

le frappait. Ruiné ! et par la faute de ce maladroit inspecteur de

police ! Après avoir marché d'un pas sûr pendant ce long parcours,

après avoir renversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant

encore trouvé le temps de faire quelque bien sur sa route, échouer au

port devant un fait brutal, qu'il ne pouvait prévoir, et contre lequel

il était désarmé : cela était terrible ! De la somme considérable

qu'il avait emportée au départ, il ne lui restait qu'un reliquat

insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille

livres déposées chez Baring frères, et ces vingt mille livres, il les

devait à ses collègues du Reform-Club. Après tant de dépenses faites,

ce pari gagné ne l'eût pas enrichi sans doute, et il est probable

qu'il n'avait pas cherché à s'enrichir -- étant de ces hommes qui

parient pour l'honneur --, mais ce pari perdu le ruinait totalement.

Au surplus, le parti du gentleman était pris. Il savait ce qui lui

restait à faire.

Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs.

Aouda. La jeune femme était désespérée. A certaines paroles

prononcées par Mr. Fogg, elle avait compris que celui-ci méditait

quelque projet funeste.

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 16 / 19 段