On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent

quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'une idée fixe.

Aussi Passepartout, sans en avoir l'air, surveillait-il son maître.

Mais, tout d'abord, l'honnête garçon était monté dans sa chambre et

avait éteint le bec qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avait

trouvé dans la boîte aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et

il pensa qu'il était plus que temps d'arrêter ces frais dont il était

responsable.

La nuit se passa. Mr. Fogg s'était couché, mais avait-il dormi ?

Quant à Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos.

Passepartout, lui, avait veillé comme un chien à la porte de son

maître.

Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort

brefs, de s'occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il se

contenterait d'une tasse de thé et d'une rôtie. Mrs. Aouda voudrait

bien l'excuser pour le déjeuner et le dîner, car tout son temps était

consacré à mettre ordre à ses affaires. Il ne descendrait pas. Le

soir seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de

l'entretenir pendant quelques instants.

Passepartout, ayant communication du programme de la journée, n'avait

plus qu'à s'y conformer. Il regardait son maître toujours impassible,

et il ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Son coeur était

gros, sa conscience bourrelée de remords, car il s'accusait plus que

jamais de cet irréparable désastre. Oui ! s'il eût prévenu Mr.

Fogg, s'il lui eût dévoilé les projets de l'agent Fix, Mr. Fogg

n'aurait certainement pas traîné l'agent Fix jusqu'à Liverpool, et

alors...

Passepartout ne put plus y tenir.

« Mon maître ! monsieur Fogg ! s'écria-t-il, maudissez-moi. C'est

par ma faute que...

-- Je n'accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme.

Allez. »

Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, à

laquelle il fit connaître les intentions de son maître.

« Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-même, rien ! Je n'ai

aucune influence sur l'esprit de mon maître. Vous, peut-être...

-- Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en

subit aucune ! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui

était prête à déborder ! A-t-il jamais lu dans mon coeur !... Mon

ami, il ne faudra pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites

qu'il a manifesté l'intention de me parler ce soir ?

-- Oui, madame. Il s'agit sans doute de sauvegarder votre situation

en Angleterre.

-- Attendons », répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.

Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row fut

comme si elle eût été inhabitée, et, pour la première fois depuis

qu'il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n'alla pas à son club,

quand onze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement.

Et pourquoi ce gentleman se fût-il présenté au Reform-Club ? Ses

collègues ne l'y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à

cette date fatale du samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq,

Phileas Fogg n'avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari

était perdu. Il n'était même pas nécessaire qu'il allât chez son

banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses

adversaires avaient entre les mains un chèque signé de lui, et il

suffisait d'une simple écriture à passer chez Baring frères, pour que

les vingt mille livres fussent portées à leur crédit.

Mr. Fogg n'avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura

dans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de

monter et de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les

heures ne marchaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la

porte de la chambre de son maître, et, ce faisant, il ne pensait pas

commettre la moindre indiscrétion ! Il regardait par le trou de la

serrure, et il s'imaginait avoir ce droit ! Passepartout redoutait à

chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais

un revirement s'était fait dans son esprit. Il n'en voulait plus à

l'inspecteur de police. Fix s'était trompé comme tout le monde à

l'égard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l'arrêtant, il n'avait

fait que son devoir, tandis que lui... Cette pensée l'accablait, et

il se tenait pour le dernier des misérables.

Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d'être seul, il

frappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il

s'asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme

toujours pensive.

Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs.

Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la

jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre.

Phileas Fogg prit une chaise et s'assit près de la cheminée, en face

de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du

retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même

impassibilité.

Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur

Mrs. Aouda :

« Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en

Angleterre ?

-- Moi, monsieur Fogg !... répondit Mrs. Aouda, en comprimant les

battements de son coeur.

-- Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'eus

la pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si

dangereuse pour vous, j'étais riche, et je comptais mettre une partie

de ma fortune à votre disposition. Votre existence eût été heureuse

et libre. Maintenant, je suis ruiné.

-- Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous

demanderai à mon tour : Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et --

qui sait ? -- d'avoir peut-être, en vous retardant, contribué à votre

ruine ?

-- Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'était

assuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques ne

pussent vous reprendre.

-- Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m'arracher

à une mort horrible, vous vous croyiez encore obligé d'assurer ma

position à l'étranger ?

-- Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre

moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de

disposer en votre faveur.

-- Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous ? demanda Mrs.

Aouda.

-- Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de

rien.

-- Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous

attend ?

-- Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg.

-- En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un

homme tel que vous. Vos amis...

-- Je n'ai point d'amis, madame.

-- Vos parents...

-- Je n'ai plus de parents.

-- Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une triste

chose. Quoi ! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit

cependant qu'à deux la misère elle-même est supportable encore !

-- On le dit, madame.

-- Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva

et tendit sa main au gentleman, voulez-vous à la fois d'une parente et

d'une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ? »

Mr. Fogg, à cette parole, s'était levé à son tour. Il y avait comme

un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses

lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la

fermeté et la douceur de ce beau regard d'une noble femme qui ose tout

pour sauver celui auquel elle doit tout, l'étonnèrent d'abord, puis le

pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce

regard ne s'enfonçât plus avant... Quand il les rouvrit :

« Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il

y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous !

-- Ah !... » s'écria Mrs. Aouda, en portant la main à son coeur.

Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore

dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa

large face rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales.

Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prévenir

le révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.

Passepartout sourit de son meilleur sourire.

« Jamais trop tard », dit-il.

Il n'était que huit heures cinq.

« Ce serait pour demain, lundi ! dit-il.

-- Pour demain lundi ? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

-- Pour demain lundi ! » répondit Mrs. Aouda. Passepartout sortit,

tout courant.

XXXVI

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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU

PRIME SUR LE MARCHÉ

Il est temps de dire ici quel revirement de l'opinion s'était produit

dans le Royaume-Uni, quand on apprit l'arrestation du vrai voleur de

la Banque un certain James Strand -- qui avait eu lieu le 17 décembre,

à Edimbourg.

Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la police

poursuivait à outrance, et maintenant c'était le plus honnête

gentleman, qui accomplissait mathématiquement son excentrique voyage

autour du monde.

Quel effet, quel bruit dans les journaux ! Tous les parieurs pour ou

contre, qui avaient déjà oublié cette affaire, ressuscitèrent comme

par magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les

engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec

une nouvelle énergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur

le marché.

Les cinq collègues du gentleman, au Reform-Club, passèrent ces trois

jours dans une certaine inquiétude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaient

oublié reparaissait à leurs yeux ! Où était-il en ce moment ? Le 17

décembre --, jour où James Strand fut arrêté --, il y avait

soixante-seize jours que Phileas Fogg était parti, et pas une nouvelle

de lui ! Avait-il succombé ? Avait-il renoncé à la lutte, ou

continuait il sa marche suivant l'itinéraire convenu ? Et le samedi

21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, allait-il

apparaître, comme le dieu de l'exactitude, sur le seuil du salon du

Reform-Club ?

Il faut renoncer à peindre l'anxiété dans laquelle, pendant trois

jours, vécut tout ce monde de la société anglaise. On lança des

dépêches en Amérique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas

Fogg ! On envoya matin et soir observer la maison de Saville-row,..

Rien. La police elle-même ne savait plus ce qu'était devenu le

détective Fix, qui s'était si malencontreusement jeté sur une fausse

piste. Ce qui n'empêcha pas les paris de s'engager de nouveau sur une

plus vaste échelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait

au dernier tournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais

à dix, mais à cinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le

prenait, lui, à égalité.

Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les

rues voisines. On eût dit un immense attroupement de courtiers,

établis en permanence aux abords du Reform-Club. La circulation était

empêchée. On discutait, on disputait, on criait les cours du «

Phileas Fogg », comme ceux des fonds anglais. Les policemen avaient

beaucoup de peine à contenir le populaire, et à mesure que s'avançait

l'heure à laquelle devait arriver Phileas Fogg, l'émotion prenait des

proportions invraisemblables.

Ce soir-là, les cinq collègues du gentleman étaient réunis depuis neuf

heures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, John

Sullivan et Samuel Fallentin, l'ingénieur Andrew Stuart, Gauthier

Ralph, administrateur de la Banque d'Angleterre, le brasseur Thomas

Flanagan, tous attendaient avec anxiété.

Au moment où l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq,

Andrew Stuart, se levant, dit :

« Messieurs, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas

Fogg et nous sera expiré.

-- A quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool ? demanda

Thomas Flanagan.

-- A sept heures vingt-trois, répondit Gauthier Ralph, et le train

suivant n'arrive qu'à minuit dix.

-- Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg était

arrivé par le train de sept heures vingt-trois, il serait déjà ici.

Nous pouvons donc considérer le pari comme gagné.

-- Attendons, ne nous prononçons pas, répondit Samuel Fallentin. Vous

voyez que notre collègue est un excentrique de premier ordre. Son

exactitude en tout est bien connue. Il n'arrive jamais ni trop tard

ni trop tôt, et il apparaîtrait ici à la dernière minute, que je n'en

serais pas autrement surpris.

-- Et moi, dit Andrew Stuart, qui était, comme toujours, très nerveux,

je le verrais je n'y croirais pas.

-- En effet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg était

insensé. Quelle que fût son exactitude, il ne pouvait empêcher des

retards inévitables de se produire, et un retard de deux ou trois

jours seulement suffisait à compromettre son voyage.

-- Vous remarquerez, d'ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous

n'avons reçu aucune nouvelle de notre collègue et cependant, les fils

télégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire.

-- Il a perdu, messieurs, reprit Andrew Stuart, il a cent fois perdu !

Vous savez, d'ailleurs, que le _China_ -- le seul paquebot de New York

qu'il pût prendre pour venir à Liverpool en temps utile -- est arrivé

hier. Or, voici la liste des passagers, publiée par la _Shipping

Gazette_, et le nom de Phileas Fogg n'y figure pas. En admettant les

chances les plus favorables, notre collègue est à peine en Amérique !

J'estime à vingt jours, au moins, le retard qu'il subira sur la date

convenue, et le vieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq

mille livres !

-- C'est évident, répondit Gauthier Ralph, et demain nous n'aurons

qu'à présenter chez Baring frères le chèque de Mr. Fogg ».

En ce moment l'horloge du salon sonna huit heures quarante.

« Encore cinq minutes », dit Andrew Stuart.

Les cinq collègues se regardaient. On peut croire que les battements

de leur coeur avaient subi une légère accélération, car enfin, même

pour de beaux joueurs, la partie était forte ! Mais ils n'en

voulaient rien laisser paraître, car, sur la proposition de Samuel

Fallentin, ils prirent place à une table de jeu.

« Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, dit

Andrew Stuart en s'asseyant, quand même on m'en offrirait trois mille

neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ! »

L'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes.

Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur

regard se fixait sur l'horloge. On peut affirmer que, quelle que fût

leur sécurité, jamais minutes ne leur avaient paru si longues !

« Huit heures quarante-trois », dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu

que lui présentait Gauthier Ralph.

Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club était

tranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule,

que dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l'horloge

battait la seconde avec une régularité mathématique. Chaque joueur

pouvait compter les divisions sexagésimales qui frappaient son

oreille.

« Huit heures quarante-quatre ! » dit John Sullivan d'une voix dans

laquelle on sentait une émotion involontaire.

Plus qu'une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et ses

collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes ! Ils

comptaient les secondes !

A la quarantième seconde, rien. A la cinquantième, rien encore !

A la cinquante-cinquième, on entendit comme un tonnerre au-dehors, des

applaudissements, des hurrahs, et même des imprécations, qui se

propagèrent dans un roulement continu.

Les joueurs se levèrent.

A la cinquante-septième seconde, la porte du salon s'ouvrit, et le

balancier n'avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Fogg

apparaissait, suivi d'une foule en délire qui avait forcé l'entrée du

club, et de sa voix calme :

« Me voici, messieurs », disait-il.

XXXVII

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DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN

GAGNÉ A FAIRE CE TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR

Oui ! Phileas Fogg en personne.

On se rappelle qu'à huit heures cinq du soir -- vingt-cinq heures

environ après l'arrivée des voyageurs à Londres --, Passepartout avait

été chargé par son maître de prévenir le révérend Samuel Wilson au

sujet d'un certain mariage qui devait se conclure le lendemain même.

Passepartout était donc parti, enchanté. Il se rendit d'un pas rapide

à la demeure du révérend Samuel Wilson, qui n'était pas encore rentré.

Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnes

minutes au moins.

Bref, il était huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison du

révérend. Mais dans quel état ! Les cheveux en désordre, sans

chapeau, courant, courant, comme on n'a jamais vu courir de mémoire

d'homme, renversant les passants, se précipitant comme une trombe sur

les trottoirs !

En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-row, et il

tombait, essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg.

Il ne pouvait parler.

« Qu'y a-t-il ? demanda Mr. Fogg.

-- Mon maître... balbutia Passepartout... mariage... impossible.

-- Impossible ?

-- Impossible... pour demain.

-- Pourquoi ?

-- Parce que demain... c'est dimanche !

-- Lundi, répondit Mr. Fogg.

-- Non... aujourd'hui... samedi.

-- Samedi ? impossible !

-- Si, si, si, si ! s'écria Passepartout. Vous vous êtes trompé d'un

jour ! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance... mais il

ne reste plus que dix minutes !... »

Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l'entraînait avec

une force irrésistible !

Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta

sa chambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au

cocher, et après avoir écrasé deux chiens et accroché cinq voitures,

il arriva au Reform-Club.

L'horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le

grand salon...

Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts

jours !...

Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres !

Et maintenant, comment un homme si exact, si méticuleux, avait-il pu

commettre cette erreur de jour ? Comment se croyait-il au samedi

soir, 21 décembre, quand il débarqua à Londres, alors qu'il n'était

qu'au vendredi, 20 décembre, soixante dix neuf jours seulement après

son départ ?

Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple.

Phileas Fogg avait, « sans s'en douter », gagné un jour sur son

itinéraire, -- et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du

monde en allant vers l'_est_, et il eût, au contraire, perdu ce jour

en allant en sens inverse, soit vers l'_ouest_.

En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait au-devant du

soleil, et, par conséquent les jours diminuaient pour lui d'autant de

fois quatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cette direction.

Or, on compte trois cent soixante degrés sur la circonférence

terrestre, et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre

minutes, donnent précisément vingt-quatre heures, -- c'est-à-dire ce

jour inconsciemment gagné. En d'autres termes, pendant que Phileas

Fogg, marchant vers l'est, voyait le soleil passer _quatre-vingts

fois_ au méridien, ses collègues restés à Londres ne le voyaient

passer que _soixante-dix-neuf fois_. C'est pourquoi, ce jour-là même,

qui était le samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg,

ceux-ci l'attendaient dans le salon du Reform-Club.

Et c'est ce que la fameuse montre de Passepartout -- qui avait

toujours conservé l'heure de Londres -- eût constaté si, en même temps

que les minutes et les heures, elle eût marqué les jours !

Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il

en avait dépensé en route environ dix-neuf mille, le résultat

pécuniaire était médiocre. Toutefois, on l'a dit, l'excentrique

gentleman n'avait, en ce pari, cherché que la lutte, non la fortune.

Et même, les mille livres restant, il les partagea entre l'honnête

Passepartout et le malheureux Fix, auquel il était incapable d'en

vouloir. Seulement, et pour la régularité, il retint à son serviteur

le prix des dix-neuf cent vingt heures de gaz dépensé par sa faute.

Ce soir-là même, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique,

disait à Mrs. Aouda :

« Ce mariage vous convient-il toujours, madame ?

-- Monsieur Fogg, répondit Mrs. Aouda, c'est à moi de vous faire

cette question. Vous étiez ruiné, vous voici riche...

-- Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous

n'aviez pas eu la pensée de ce mariage, mon domestique ne serait pas

allé chez le révérend Samuel Wilson, je n'aurais pas été averti de mon

erreur, et...

-- Cher monsieur Fogg..., dit la jeune femme.

-- Chère Aouda... », répondit Phileas Fogg.

On comprend bien que le mariage se fit quarante-huit heures plus tard,

et Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, y figura comme

témoin de la jeune femme. Ne l'avait-il pas sauvée, et ne lui

devait-on pas cet honneur ?

Seulement, le lendemain, dès l'aube, Passepartout frappait avec fracas

à la porte de son maître.

La porte s'ouvrit, et l'impassible gentleman parut.

« Qu'y a-t-il, Passepartout ?

-- Ce qu'il y a, monsieur ! Il y a que je viens d'apprendre à

l'instant...

-- Quoi donc ?

-- Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours

seulement.

-- Sans doute, répondit Mr. Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais

si je n'avais pas traversé l'Inde, je n'aurais pas sauvé Mrs. Aouda,

elle ne serait pas ma femme, et... »

Et Mr. Fogg ferma tranquillement la porte.

Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en

quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employé pour

ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures,

yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L'excentrique

gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités

de sang-froid et d'exactitude. Mais après ? Qu'avait-il gagné à ce

déplacement ? Qu'avait-il rapporté de ce voyage ?

Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme, qui --

quelque invraisemblable que cela puisse paraître -- le rendit le plus

heureux des hommes !

En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ?

FIN

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TABLE DES MATIÈRES

Chapitres

I. Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout

s'acceptent réciproquement, l'un comme maître,

l'autre comme domestique

II. Où Passepartout est convaincu qu'il a enfin

trouvé son idéal

III. Où s'engage une conversation qui pourra

coûter cher à Phileas Fogg

IV. Dans lequel Phileas Fogg stupéfie

Passepartout, son domestique

V. Dans lequel une nouvelle valeur apparaît sur la

place de Londres

VI. Dans lequel l'agent Fix montre une impatience

bien légitime

VII. Qui témoigne une fois de plus de l'inutilité

des passeports en matière de police

VIII. Dans lequel Passepartout parle un peu plus

peut-être qu'il ne conviendrait

IX. Où la mer Rouge et la mer des Indes se

montrent propices aux desseins de Phileas Fogg

X. Où Passepartout est trop heureux d'en être

quitte en perdant sa chaussure

XI. Où Phileas Fogg achète une monture à un prix

fabuleux

XII. Où Phileas Fogg et ses compagnons

s'aventurent à travers les forêts de l'Inde, et

ce qui s'ensuit

XIII. Dans lequel Passepartout prouve une fois de

plus que la fortune sourit aux audacieux

XIV. Dans lequel Phileas Fogg descend toute

l'admirable vallée du Gange sans même songer à

la voir

XV. Où le sac aux bank-notes s'allège encore de

quelques milliers de livres

XVI. Où Fix n'a pas l'air de connaître du tout les

choses dont on lui parle

XVII. Où il est question de choses et d'autres

pendant la traversée de Singapore à Hong-Kong

XVIII. Dans lequel Phileas Fogg, Passepartout,

Fix, chacun de son côté, va à ses affaires

XIX. Où Passepartout prend un trop vif intérêt à

son maître, et ce qui s'ensuit

XX. Dans lequel Fix entre directement en relation

avec Phileas Fogg

XXI. Où le patron de la _Tankardère_ risque fort

de perdre une prime de deux cents livres

XXII. Où Passepartout voit bien que, même aux

antipodes, il est prudent d'avoir quelque

argent dans sa poche

XXIII. Dans lequel le nez de Passepartout

s'allonge démesurément

XXIV. Pendant lequel s'accomplit la traversée de

l'océan Pacifique

XXV. Où l'on donne un léger aperçu de San

Francisco, un jour de meeting

XXVI. Dans lequel on prend le train express du

chemin de fer du Pacifique

XXVII. Dans lequel Passepartout suit, avec une

vitesse de vingt milles à l'heure, un cours

d'histoire mormone

XXVIII. Dans lequel Passepartout ne put parvenir à

faire entendre le langage de la raison

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 17 / 19 段