très vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On
eût pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait
à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle
venait à l'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de
neige, voulant percer cette brume qui réduisait l'horizon autour
d'elle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien.
Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus
tard, et toujours inutilement.
Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où
était-il en ce moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y
avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils
au hasard ? Le capitaine du fort Kearney était très inquiet, bien
qu'il ne voulût rien laisser paraître de son inquiétude.
La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité du
froid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pas considéré sans
épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la
plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passée d'un fauve n'en troublait
le calme infini.
Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de
pressentiments sinistres, le coeur rempli d'angoisses, erra sur la
lisière de la prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui
montrait mille dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues
heures ne saurait s'exprimer.
Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne
dormait pas. A un certain moment, un homme s'était approché, lui
avait parlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après répondu à ses
paroles par un signe négatif.
La nuit s'écoula ainsi. A l'aube, le disque à demi éteint du soleil
se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait
s'étendre à une distance de deux milles. C'était vers le sud que
Phileas Fogg et le détachement s'étaient dirigés... Le sud était
absolument désert. Il était alors sept heures du matin.
Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier ?
Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de
sauver ceux qui étaient sacrifiés tout d'abord ? Mais son hésitation
ne dura pas, et d'un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui
donnait l'ordre de pousser une reconnaissance dans le sud --, quand
des coups de feu éclatèrent. Était-ce un signal ? Les soldats se
jetèrent hors du fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite
troupe qui revenait en bon ordre.
Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux
autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.
Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants
avant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons
luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé
trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se
précipitèrent à leur secours.
Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de
joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait
promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque
raison :
« Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître ! »
Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été
difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.
Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la
serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole !
Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans
la gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il
espérait que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.
« Le train, le train ! s'écria-t-il.
-- Parti, répondit Fix.
-- Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.
-- Ce soir seulement.
-- Ah ! » répondit simplement l'impassible gentleman.
XXXI
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DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT
LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG
Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la
cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément
ruiné son maître !
En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant
bien en face :
« Très sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé ?
-- Très sérieusement, répondit Phileas Fogg.
-- J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New York le
11, avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de
Liverpool ?
-- Un intérêt majeur.
-- Et si votre voyage n'eût pas été interrompu par cette attaque
d'Indiens, vous seriez arrivé à New York le 11, dès le matin ?
-- Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.
-- Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et
douze, l'écart est de huit. C'est huit heures à regagner.
Voulez-vous tenter de le faire ?
-- A pied ? demanda Mr. Fogg.
-- Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m'a
proposé ce moyen de transport. »
C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant la
nuit, et dont Fix avait refusé l'offre.
Phileas Fogg ne répondit pas à Fix ; mais Fix lui ayant montré l'homme
en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui.
Un instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge,
entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney.
Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis,
établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l'avant comme les
semelles d'un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient
prendre place. Au tiers du châssis, sur l'avant, se dressait un mât
très élevé, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce mât,
solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de fer
qui servait à guinder un foc de grande dimension. A l'arrière, une
sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.
C'était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l'hiver, sur
la plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces
véhicules font des traversées extrêmement rapides d'une station à
l'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voilés -- plus voilés
même que ne peut l'être un cotre de course, exposé à chavirer --, et,
vent arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité
égale, sinon supérieure, à celle des express.
En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le
patron de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il
soufflait de l'ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge
se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station
d'Omaha. Là, les trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui
conduisent à Chicago et à New York. Il n'était pas impossible que le
retard fût regagné. Il n'y avait donc pas à hésiter à tenter
l'aventure.
Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une
traversée en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus
insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de
Passepartout à la station de Kearney. L'honnête garçon se chargerait
de ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans
des conditions plus acceptables.
Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se
sentit très heureux de cette détermination. En effet, pour rien au
monde il n'eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait
l'accompagner.
Quant à ce que pensait alors l'inspecteur de police ce serait
difficile à dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour
de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort,
qui, son tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument
en sûreté en Angleterre ? Peut-être l'opinion de Fix touchant Phileas
Fogg était-elle en effet modifiée. Mais il n'en était pas moins
décidé à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de
tout son pouvoir le retour en Angleterre.
A huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs -- on
serait tenté de dire les passagers -- y prenaient place et se
serraient étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux
immenses voiles étaient hissées, et, sous l'impulsion du vent, le
véhicule filait sur la neige durcie avec une rapidité de quarante
milles à l'heure.
La distance qui sépare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne --
à vol d'abeille, comme disent les Américains --, de deux cents milles
au plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait
être franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après
midi le traîneau devait avoir atteint Omaha.
Quelle traversée ! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres,
ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût
coupé la parole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface
de la plaine qu'une embarcation à la surface des eaux --, avec la
houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il
semblait que le traîneau fût enlevé du sol par ses voiles, vastes
ailes d'une immense envergure. Mudge, au gouvernail se maintenait
dans la ligne droite, et, d'un coup de godille il rectifiait les
embardées que l'appareil tendait à faire. Toute la toile portait. Le
foc avait été perqué et n'était plus abrité par la brigantine. Un mât
de hune fut guindé, et une flèche, tendue au vent, ajouta sa puissance
d'impulsion à celle des autres voiles. On ne pouvait l'estimer,
mathématiquement, mais certainement la vitesse du traîneau ne devait
pas être moindre de quarante milles à l'heure.
« Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons ! »
Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg,
fidèle à son système, l'avait alléché par une forte prime.
La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme
une mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui
desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au
nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska,
Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours
la rive droite de Platte-river. Le traîneau, abrégeant cette route,
prenait la corde de l'arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne
pouvait craindre d'être arrêté par la Platte-river, à ce petit coude
qu'elle fait en avant de Fremont, puisque ses eaux étaient glacées.
Le chemin était donc entièrement débarrassé d'obstacles, et Phileas
Fogg n'avait donc que deux circonstances à redouter : une avarie à
l'appareil, un changement ou une tombée du vent.
Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à
courber le mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces
filins métalliques, semblables aux cordes d'un instrument, résonnaient
comme si un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau
s'enlevait au milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensité toute
particulière.
« Ces cordes donnent la quinte et l'octave », dit Mr. Fogg.
Et ce furent les seules paroles qu'il prononça pendant cette
traversée. Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures
et les couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée
des atteintes du froid.
Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il
se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond
d'imperturbable confiance qu'il possédait, il s'était repris à
espérer. Au lieu d'arriver le matin à New York, on y arriverait le
soir, mais il y avait encore quelques chances pour que ce fût avant le
départ du paquebot de Liverpool.
Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de
son allié Fix. Il n'oubliait pas que c'était l'inspecteur lui-même
qui avait procuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul
moyen qu'il y eût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne
sait quel pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée.
En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'était
le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l'arracher
aux mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa
vie... Non ! son serviteur ne l'oublierait pas !
Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si
diverses, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il
passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la
Little-Blue-river, on ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours
d'eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine était
absolument déserte. Comprise entre l'Union Pacific Road et
l'embranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait
comme une grande île inhabitée. Pas un village, pas une station, pas
même un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair
quelque arbre grimaçant, dont le blanc squelette se tordait sous la
brise. Parfois, des bandes d'oiseaux sauvages s'enlevaient du même
vol. Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes
nombreuses, maigres, affamés, poussés par un besoin féroce, luttaient
de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, le revolver à la
main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés. Si quelque
accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs, attaqués par ces
féroces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le
traîneau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de l'avance, et
bientôt toute la bande hurlante restait en arrière.
A midi, Mudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacé
de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingt
milles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha.
Et, en effet, il n'était pas une heure, que ce guide habile,
abandonnant la barre, se précipitait aux drisses des voiles et les
amenait en bande, pendant que le traîneau, emporté par son
irrésistible élan, franchissait encore un demi-mille à sec de toile.
Enfin il s'arrêta, et Mudge, montrant un amas de toits blancs de
neige, disait :
« Nous sommes arrivés. »
Arrivés ! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trains
nombreux, est quotidiennement en communication avec l'est des
États-Unis !
Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient leurs membres
engourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du
traîneau. Phileas Fogg régla généreusement avec Mudge, auquel
Passepartout serra la main comme à un ami, et tous se précipitèrent
vers la gare d'Omaha.
C'est à cette importante cité du Nebraska que s'arrête le chemin de
fer du Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi en
communication avec le grand océan. Pour aller d'Omaha à Chicago, le
rail-road, sous le nom de « Chicago-Rock-island-road », court
directement dans l'est en desservant cinquante stations.
Un train direct était prêt à partir. Phileas Fogg et ses compagnons
n'eurent que le temps de se précipiter dans un wagon. Ils n'avaient
rien vu d'Omaha, mais Passepartout s'avoua à lui-même qu'il n'y avait
pas lieu de le regretter, et que ce n'était pas de voir qu'il
s'agissait.
Avec une extrême rapidité, ce train passa dans l'État d'Iowa, par
Council-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait
le Mississippi à Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans
l'Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir il arrivait à
Chicago, déjà relevée de ses ruines, et plus fièrement assise que
jamais sur les bords de son beau lac Michigan.
Neuf cents milles séparent Chicago de New York. Les trains ne
manquaient pas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l'un dans
l'autre. La fringante locomotive du
« Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road » partit à toute vitesse,
comme si elle eût compris que l'honorable gentleman n'avait pas de
temps à perdre. Elle traversa comme un éclair l'Indiana, l'Ohio, la
Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux noms antiques,
dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de
maisons encore. Enfin l'Hudson apparut, et, le 11 décembre, à onze
heures un quart du soir, le train s'arrêtait dans la gare, sur la rive
droite du fleuve, devant le « pier » même des steamers de la ligne
Cunard, autrement dite « British and North American royal mail steam
packet Co. »
Le _China_, à destination de Liverpool, était parti depuis
quarante-cinq minutes !
XXXII
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE
LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE CHANCE
En partant, le _China_ semblait avoir emporté avec lui le dernier
espoir de Phileas Fogg.
En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entre
l'Amérique et l'Europe, ni les transatlantiques français, ni les
navires du « White-Star-line », ni les steamers de la Compagnie Imman,
ni ceux de la ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les
projets du gentleman.
En effet, le _Pereire_, de la Compagnie transatlantique française --
dont les admirables bâtiments égalent en vitesse et surpassent en
confortable tous ceux des autres lignes, sans exception --, ne partait
que le surlendemain, 14 décembre. Et d'ailleurs, de même que ceux de
la Compagnie hambourgeoise, il n'allait pas directement à Liverpool ou
à Londres, mais au Havre, et cette traversée supplémentaire du Havre à
Southampton, en retardant Phileas Fogg, eût annulé ses derniers
efforts.
Quant aux paquebots Imman, dont l'un, le _City-of-Paris_, mettait en
mer le lendemain, il n'y fallait pas songer. Ces navires sont
particulièrement affectés au transport des émigrants, leurs machines
sont faibles, ils naviguent autant à la voile qu'à la vapeur, et leur
vitesse est médiocre. Ils employaient à cette traversée de New York à
l'Angleterre plus de temps qu'il n'en restait à Mr. Fogg pour gagner
son pari.
De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant
son _Bradshaw_, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la
navigation transocéanienne.
Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinq
minutes, cela le tuait. C'était sa faute à lui, qui, au lieu d'aider
son maître, n'avait cessé de semer des obstacles sur sa route ! Et
quand il revoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand
il supputait les sommes dépensées en pure perte et dans son seul
intérêt, quand il songeait que cet énorme pari, en y joignant les
frais considérables de ce voyage devenu inutile, ruinait complètement
Mr. Fogg, il s'accablait d'injures.
Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le
pier des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots :
« Nous aviserons demain. Venez. »
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout traversèrent l'Hudson dans
le Jersey-city-ferry-boat, et montèrent dans un fiacre, qui les
conduisit à l'hôtel Saint-Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent
mises à leur disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas
Fogg, qui dormit d'un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs.
Aouda et ses compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de
reposer.
Le lendemain, c'était le 12 décembre. Du 12, sept heures du matin, au
21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours
treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg fût
parti la veille par le _China_, l'un des meilleurs marcheurs de la
ligne Cunard, il serait arrivé à Liverpool, puis à Londres, dans les
délais voulus !
Mr. Fogg quitta l'hôtel, seul, après avoir recommandé à son
domestique de l'attendre et de prévenir Mrs. Aouda de se tenir prête
à tout instant.
Mr. Fogg se rendit aux rives de l'Hudson, et parmi les navires
amarrés au quai ou ancrés dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux
qui étaient en partance. Plusieurs bâtiments avaient leur guidon de
départ et se préparaient à prendre la mer à la marée du matin, car
dans cet immense et admirable port de New York, il n'est pas de jour
où cent navires ne fassent route pour tous les points du monde ; mais
la plupart étaient des bâtiments à voiles, et ils ne pouvaient
convenir à Phileas Fogg.
Ce gentleman semblait devoir échouer dans sa dernière tentative, quand
il aperçut, mouillé devant la Batterie, à une encablure au plus, un
navire de commerce à hélice, de formes fines, dont la cheminée,
laissant échapper de gros flocons de fumée, indiquait qu'il se
préparait à appareiller.
Phileas Fogg héla un canot, s'y embarqua, et, en quelques coups
d'aviron, il se trouvait à l'échelle de l'_Henrietta_, steamer à coque
de fer, dont tous les hauts étaient en bois.
Le capitaine de l'_Henrietta_ était à bord. Phileas Fogg monta sur le
pont et fit demander le capitaine. Celui-ci se présenta aussitôt.
C'était un homme de cinquante ans, une sorte le loup de mer, un bougon
qui ne devait pas être commode. Gros yeux, teint de cuivre oxydé,
cheveux rouges, forte encolure, -- rien de l'aspect d'un homme du
monde.
« Le capitaine ? demanda Mr. Fogg.
-- C'est moi.
-- Je suis Phileas Fogg, de Londres.
-- Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.
-- Vous allez partir ?...
-- Dans une heure.
-- Vous êtes chargé pour... ?
-- Bordeaux.
-- Et votre cargaison ?
-- Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.
-- Vous avez des passagers ?
-- Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et
raisonnante.
-- Votre navire marche bien ?
-- Entre onze et douze noeuds. L'_Henrietta_, bien connue.
-- Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes ?
-- A Liverpool ? Pourquoi pas en Chine ?
-- Je dis Liverpool.
-- Non !
-- Non ?
-- Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais à Bordeaux.
-- N'importe quel prix ?
-- N'importe quel prix. »
Le capitaine avait parlé d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
« Mais les armateurs de l'_Henrietta_... reprit Phileas Fogg.
-- Les armateurs, c'est moi, répondit le capitaine. Le navire
m'appartient.
-- Je vous affrète.
-- Non.
-- Je vous l'achète.
-- Non. »
Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation était grave.
Il n'en était pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine de
l'_Henrietta_ comme du patron de la _Tankadère_. Jusqu'ici l'argent
du gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci,
l'argent échouait.
Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique en
bateau -- à moins de le traverser en ballon --, ce qui eût été fort
aventureux, et ce qui, d'ailleurs, n'était pas réalisable.
Il paraît, pourtant, que Phileas Fogg eut une idée, car il dit au
capitaine :
« Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux ?
-- Non, quand même vous me paieriez deux cents dollars !
-- Je vous en offre deux mille (10 000 F).
-- Par personne ?
-- Par personne.
-- Et vous êtes quatre ?
-- Quatre. »
Le capitaine Speedy commença à se gratter le front, comme s'il eût
voulu en arracher l'épiderme. Huit mille dollars à gagner, sans
modifier son voyage, cela valait bien la peine qu'il mît de côté son
antipathie prononcée pour toute espèce de passager. Des passagers à
deux mille dollars, d'ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c'est
de la marchandise précieuse.
« Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si
vous et les vôtres, vous êtes là ?...
-- A neuf heures, nous serons à bord ! » répondit non moins
simplement Mr. Fogg.
Il était huit heures et demie. Débarquer de l'_Henrietta_, monter
dans une voiture, se rendre à l'hôtel Saint-Nicolas, en ramener Mrs.
Aouda, Passepartout, et même l'inséparable Fix, auquel il offrait
gracieusement le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme
qui ne l'abandonnait en aucune circonstance.
Au moment où l'_Henrietta_ appareillait, tous quatre étaient à bord.
Lorsque Passepartout apprit ce que coûterait cette dernière traversée,
il poussa un de ces « Oh ! » prolongés, qui parcourent tous les
intervalles de la gamme chromatique descendante !
Quant à l'inspecteur Fix, il se dit que décidément la Banque
d'Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en
arrivant et en admettant que le sieur Fogg n'en jetât pas encore
quelques poignées à la mer, plus de sept mille livres (175 000 F)
manqueraient au sac à bank-notes !
XXXIII
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OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE A LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES