XXIX

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OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE

RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION

Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait

le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la

passe d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut

point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus

du niveau de l'océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre

jusqu'à l'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la

nature.

Là se trouvait sur le « grand trunk » l'embranchement de Denver-city,

la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines

d'or et d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé

leur demeure.

A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits

depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et

quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre

New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais

réglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le

Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la

frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. A

onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick,

et l'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de

Platte-river.

C'est à ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Road, le

23 octobre 1867, et dont l'ingénieur en chef fut le général J. M.

Dodge. Là s'arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant

les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le

vice-président, Mr. Thomas C. Durant ; là retentirent les

acclamations ; là, les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle

d'une petite guerre indienne ; là, les feux d'artifice éclatèrent ;

là, enfin, se publia, au moyen d'une imprimerie portative, le premier

numéro du journal _Railway Pioneer_. Ainsi fut célébrée

l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progrès et de

civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier entre elles

des villes et des cités qui n'existaient pas encore. Le sifflet de la

locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait bientôt les

faire surgir du sol américain.

A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière.

Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voie

ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la

branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à

l'importante ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand

cours d'eau, qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former

qu'une seule artère --, affluent considérable dont les eaux se

confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unième méridien était franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne

se plaignait de la longueur de la route --, pas même le mort. Fix

avait commencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de

reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg.

Pendant cette matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman.

Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain

moment, après avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer

pique, quand, derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui

disait :

« Moi, je jouerais carreau... »

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor

était près d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.

« Ah ! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'écria le colonel, c'est vous

qui voulez jouer pique !

-- Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un

dix de cette couleur.

-- Eh bien, il me plaît que ce soit carreau », répliqua le colonel

Proctor d'une voix irritée.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant :

« Vous n'entendez rien à ce jeu.

-- Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se

leva.

-- Il ne tient qu'à vous d'en essayer, fils de John Bull ! » répliqua

le grossier personnage.

Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au coeur.

Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.

Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait son

adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'était levé, et,

allant au colonel Proctor, il lui dit :

« Vous oubliez que c'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi

que vous avez, non seulement injurié, mais frappé !

-- Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me

regarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer pique, le

colonel m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.

-- Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l'Américain, et à

l'arme qu'il vous plaira ! »

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta

inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout

voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître

l'arrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Américain le suivit sur

la passerelle.

« Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de

retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à

mes intérêts.

-- Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait ? répondit le colonel

Proctor.

-- Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à

San Francisco, j'avais formé le projet de venir vous retrouver en

Amérique, dès que j'aurais terminé les affaires qui m'appellent sur

l'ancien continent.

-- Vraiment !

-- Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ?

-- Pourquoi pas dans six ans ?

-- Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au

rendez-vous.

-- Des défaites, tout cela ! s'écria Stamp W. Proctor. Tout de suite

ou pas.

-- Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York ?

-- Non.

-- A Chicago ?

-- Non.

-- A Omaha ?

-- Peu vous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?

-- Non, répondit Mr. Fogg.

-- C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y

stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques

coups de revolver.

-- Soit, répondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.

-- Et je crois même que vous y resterez ! ajouta l'Américain avec une

insolence sans pareille.

-- Qui sait, monsieur ? » répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son

wagon, aussi froid que d'habitude.

Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les

fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir

de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait

refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en

jouant pique avec un calme parfait.

A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l'approche de la

station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se

rendit sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une

paire de revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle

comme une morte.

En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel

Proctor apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un

Yankee de sa trempe. Mais à l'instant où les deux adversaires

allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria :

« On ne descend pas, messieurs.

-- Et pourquoi ? demanda le colonel.

-- Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas.

-- Mais je dois me battre avec monsieur.

-- Je le regrette, répondit l'employé, mais nous repartons

immédiatement. Voici la cloche qui sonne ! »

La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.

« Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En

toute autre circonstance, j'aurai pu vous obliger. Mais, après tout,

puisque vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous

empêche de vous battre en route ?

-- Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur ! dit le colonel

Proctor d'un air goguenard.

-- Cela me convient parfaitement », répondit Phileas Fogg.

« Allons, décidément, nous sommes en Amérique ! pensa Passepartout,

et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde ! »

Et ce disant il suivit son maître.

Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se

rendirent, en passant d'un wagon à l'autre, à l'arrière du train. Le

dernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le

conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,

laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire

d'honneur à vider.

Comment donc ! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir

être agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les

passerelles.

Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prêtait très

convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient

marcher l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser à leur

aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le

colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent

dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent.

Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le

feu... Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce

qui resterait des deux gentlemen.

Rien de plus simple en vérité. C'était même si simple, que Fix et

Passepartout sentaient leur coeur battre à se briser.

On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris

sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles

ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se

prolongeaient, au contraire, jusqu'à l'avant et sur toute la ligne du

train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur du

convoi.

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt

du wagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plus

bruyamment les détonations et les cris.

Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.

Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'une

fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans

attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre

d'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown

d'un cheval au galop.

Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles

les voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de

revolver. Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la

machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à

coups de casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne

sachant pas manoeuvrer la manette du régulateur, avait largement

ouvert l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la

locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable.

En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient

comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les

portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du

wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la

voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas.

Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons,

barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants,

emportés avec une rapidité de cent milles à l'heure.

Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était courageusement

comportée. Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement,

tirant à travers les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se

présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient

tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers

ceux d'entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles.

Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les

casse-tête, gisaient sur les banquettes.

Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix

minutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si le

train ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'était

pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain ;

mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les

Sioux seraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le

renversa. En tombant, cet homme s'écria :

« Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes !

-- Il s'arrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du

wagon.

-- Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! »

Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçon, qui,

ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser

sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que

les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité,

sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux

chaînes, s'aidant du levier des freins et des longerons des châssis,

rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse, il

gagna ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu

l'être.

Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de

l'autre il décrocha les chaînes de sûreté ; mais par suite de la

traction opérée, il n'aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre

d'attelage, si une secousse que la machine éprouva n'eût fait sauter

cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis

que la locomotive s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.

Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques

minutes, mais les freins furent manoeuvrés à l'intérieur des wagons,

et le convoi s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de

Kearney.

Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en

hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrêt

complet du train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils

reconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres le

courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.

XXX

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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR

Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils

été tués dans la lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On ne

pouvait encore le savoir.

Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'était

atteint mortellement. Un dès plus grièvement frappé, c'était le

colonel Proctor, qui s'était bravement battu, et qu'une balle à l'aine

avait renversé. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs,

dont l'état réclamait des soins immédiats.

Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné,

n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans

importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des

yeux de la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des

wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient

d'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine

blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens

disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river.

Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave

décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans

prononcer une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur était

prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux

Indiens ?...

« Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.

-- Ah ! monsieur... monsieur Fogg ! s'écria la jeune femme, en

saisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.

-- Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! »

Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il

venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait

manquer le paquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu.

Mais devant cette pensée : « C'est mon devoir ! » il n'avait pas

hésité.

Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats -- une

centaine d'hommes environ -- s'étaient mis sur la défensive pour le

cas où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.

« Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.

-- Morts ? demanda le capitaine.

-- Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une

incertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de

poursuivre les Sioux ?

-- Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent

fuir jusqu'au-delà de l'Arkansas ! Je ne saurais abandonner le fort

qui m'est confié.

-- Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

-- Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en

sauver trois ?

-- Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

-- Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a à m'apprendre

quel est mon devoir.

-- Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul !

-- Vous, monsieur ! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à

la poursuite des Indiens !

-- Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce

qui est vivant ici doit la vie ? J'irai.

-- Eh bien, non, vous n'irez pas seul ! s'écria le capitaine, ému

malgré lui. Non ! Vous êtes un brave coeur !... Trente hommes de

bonne volonté ! » ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisir

parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux

sergent se mit à leur tête.

« Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg.

-- Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.

-- Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas

Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de

Mrs. Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur... »

Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se

séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant de

persistance ! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert ! Fix

regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en eût, malgré ses

préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les

yeux devant ce regard calme et franc.

« Je resterai », dit-il.

Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune

femme ; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il

partait avec le sergent et sa petite troupe.

Mais avant de partir, il avait dit aux soldats :

« Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les

prisonniers ! »

Il était alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule,

elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et

grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune,

et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir,

sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux.

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir

son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare.

Un moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait

la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi ! cet homme

qu'il venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s'en

séparer ! Sa nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il

s'accusait, il se traitait comme s'il eût été le directeur de la

police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de

naïveté.

« J'ai été inepte ! pensait-il. L'autre lui aura appris qui

j'étais ! Il est parti, il ne reviendra pas ! Où le reprendre

maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi,

Fix, moi, qui ai en poche son ordre d'arrestation ! Décidément je ne

suis qu'une bête ! »

Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures

s'écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire.

Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il

comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti

prendre ? Il était tenté de s'en aller à travers les longues plaines

blanches, à la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas

impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore

imprimés sur la neige !... Mais bientôt, sous une couche nouvelle,

toute empreinte s'effaça.

Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable

envie d'abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de

quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en

déconvenues, lui fut offerte.

En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à

gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est.

Une énorme ombre, précédée d'une lueur fauve, s'avançait lentement,

considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect

fantastique.

Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les

secours réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le

train d'Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain. --

On fut bientôt fixé.

Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands

coups de sifflet, c'était celle qui, après avoir été détachée du

train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse,

emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru

sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le feu avait baissé,

faute de combustible ; la vapeur s'était détendue, et une heure après,

ralentissant peu à peu sa marche, la machine s'arrêtait enfin à vingt

milles au-delà de la station de Kearney.

Ni le mécanicien ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après un

évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux.

La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la

locomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien

comprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été

détachée du train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux,

pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse.

Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la

route dans la direction d'Omaha était prudent ; retourner vers le

train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux...

N'importe ! Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées

dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de

nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en

arrière vers la station de Kearney. C'était elle qui sifflait dans la

brume.

Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la

locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer

ce voyage si malheureusement interrompu.

A l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et

s'adressant au conducteur :

« Vous allez partir ? lui demanda-t-elle.

-- A l'instant, madame.

-- Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...

-- Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous

avons déjà trois heures de retard.

-- Et quand passera l'autre train venant de San Francisco ?

-- Demain soir, madame.

-- Demain soir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre...

-- C'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir,

montez en voiture.

-- Je ne partirai pas », répondit la jeune femme. Fix avait entendu

cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de

locomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, et

maintenant que le train était là, prêt à s'élancer, qu'il n'avait plus

qu'à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force le

rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne

pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de

l'insuccès l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blessés -- entre autres le colonel

Proctor, dont l'état était grave -- avaient pris place dans les

wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée,

et la vapeur s'échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le

train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche

au tourbillon des neiges.

L'inspecteur Fix était resté.

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 14 / 19 段