qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit «
comment, après de longues persécutions, Smyth reparut dans l'Illinois
et fonda en 1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont
la population s'éleva jusqu'à vingt-cinq mille âmes ; comment Smyth en
devint le maire, le juge suprême et le général en chef ; comment, en
1843, il posa sa candidature à la présidence des États-Unis, et
comment enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en
prison et assassiné par une bande d'hommes masqués. »
En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et
l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui
rappela que, deux ans après l'assassinat de Smyth, son successeur, le
prophète inspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'établir
aux bords du lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au
milieu de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui
traversaient l'Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie,
grâce aux principes polygames du mormonisme, prit une extension
énorme.
« Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du
Congrès s'est exercée contre nous ! pourquoi les soldats de l'Union
ont foulé le sol de l'Utah ! pourquoi notre chef, le prophète Brigham
Young, a été emprisonné au mépris de toute justice ! Céderons-nous à
la force ? Jamais ! Chassés du Vermont, chassés de l'Illinois,
chassés de l'Ohio, chassés du Missouri, chassés de l'Utah, nous
retrouverons encore quelque territoire indépendant où nous planterons
notre tente... Et vous, mon fidèle, ajouta l'elder en fixant sur son
unique auditeur des regards courroucés, planterez-vous la vôtre à
l'ombre de notre drapeau ?
-- Non », répondit bravement Passepartout, qui s'enfuit à son tour,
laissant l'énergumène prêcher dans le désert.
Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et,
vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac
Salé. De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l'aspect
de cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans
laquelle se jette un Jourdain d'Amérique. Lac admirable, encadré de
belles roches sauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc,
superbe nappe d'eau qui couvrait autrefois un espace plus considérable
; mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa
superficie en accroissant sa profondeur.
Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de
trente-cinq, est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du
niveau de la mer. Bien différent du lac Asphaltite, dont la
dépression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est
considérable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur
poids de matière solide. Leur pesanteur spécifique est de 1 170,
celle de l'eau distillée étant 1 000. Aussi les poissons n'y peuvent
vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, y
périssent bientôt ; mais il n'est pas vrai que la densité de ses eaux
soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.
Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les
Mormons s'entendent aux travaux de la terre : des ranchos et des
corrals pour les animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de
sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers
sauvages, des bouquets d'acacias et d'euphorbes, tel eût été l'aspect
de cette contrée, six mois plus tard ; mais en ce moment le sol
disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait
légèrement.
A deux heures, les voyageurs descendaient à la station d'Ogden. Le
train ne devant repartir qu'à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et
leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des
Saints par le petit embranchement qui se détache de la station
d'Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument
américaine et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes
de l'Union, vastes échiquiers à longues lignes froides, avec la «
tristesse lugubre des angles droits », suivant l'expression de Victor
Hugo. Le fondateur de la Cité des Saints ne pouvait échapper à ce
besoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier
pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des
institutions, tout se fait « carrément », les villes, les maisons et
les sottises.
A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la
cité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des
monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d'églises, mais,
comme monuments, la maison du prophète, la Court-house et l'arsenal ;
puis, des maisons de brique bleuâtre avec vérandas et galeries,
entourées de jardins, bordées d'acacias, de palmiers et de caroubiers.
Un mur d'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville.
Dans la principale rue, où se tient le marché, s'élevaient quelques
hôtels ornés de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.
Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée.
Les rues étaient presque désertes, -- sauf toutefois la partie du
Temple, qu'ils n'atteignirent qu'après avoir traversé plusieurs
quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez
nombreuses, ce qui s'explique par la composition singulière des
ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les
Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer
que ce sont les citoyennes de l'Utah qui tiennent surtout à être
épousées, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n'admet
point à la possession de ses béatitudes les célibataires du sexe
féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni aisées ni
heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une
jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une capuche ou un
châle fort modeste. Les autres n'étaient vêtues que d'indienne.
Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas
sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs le
bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'était le mari qu'il
plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir à guider tant
de dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les
conduire ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette
perspective de les y retrouver pour l'éternité en compagnie du
glorieux Smyth, qui devait faire l'ornement de ce lieu de délices.
Décidément, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait --
peut-être s'abusait-il en ceci -- que les citoyennes de
Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards un peu
inquiétants.
Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se
prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se
retrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.
Le coup de sifflet se fit entendre ; mais au moment où les roues
motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à
imprimer au train quelque vitesse, ces cris : « Arrêtez ! arrêtez ! »
retentirent.
On n'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces
cris était évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine.
Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrières. Il
s'élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière
voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.
Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette
gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'intéressa
vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris
la fuite qu'à la suite d'une scène de ménage.
Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui
demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul, -- et à
la façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine
au moins.
« Une, monsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une,
et c'était assez ! »
XXVIII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE
ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON
Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'éleva
pendant une heure vers le nord, jusqu'à Weber-river, ayant franchi
neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir de ce point,
il reprit la direction de l'est à travers le massif accidenté des
monts Wahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre
ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les
ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses
difficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement
de l'Union s'est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille,
tandis qu'elle n'était que de seize mille dollars en plaine ; mais les
ingénieurs, ainsi qu'il a été dit, n'ont pas violenté la nature, ils
ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le
grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été
percé dans tout le parcours du rail-road.
C'était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu'alors sa
plus haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une
courbe très allongée, s'abaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour
remonter jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le
Pacifique. Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse région.
Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres.
Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu'il s'approchait
du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette
difficile contrée. Il craignait les retards, il redoutait les
accidents, et était plus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le
pied sur la terre anglaise !
A dix heures du soir, le train s'arrêtait à la station de
Fort-Bridger, qu'il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus
loin, il entrait dans l'État de Wyoming, -- l'ancien Dakota --, en
suivant toute la vallée du Bitter-creek, d'où s'écoulent une partie
des eaux qui forment le système hydrographique du Colorado.
Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d'heure d'arrêt à la
station de Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez
abondamment, mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait
gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas
d'inquiéter Passepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant
les roues des wagons, eût certainement compromis le voyage.
« Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager
pendant l'hiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour
augmenter ses chances ? »
Mais, en ce moment, où l'honnête garçon ne se préoccupait que de
l'état du ciel et de l'abaissement de la température, Mrs. Aouda
éprouvait des craintes plus vives, qui provenaient d'une tout autre
cause.
En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se
promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le
départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut
parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s'était si
grossièrement comporté à l'égard de Phileas Fogg pendant le meeting de
San Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en
arrière.
Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'était
attachée à l'homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque
jour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas,
sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son
sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de
reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son
coeur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel
Mr. Fogg voulait tôt ou tard demander raison de sa conduite.
Évidemment, c'était le hasard seul qui avait amené dans ce train le
colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher à tout
prix que Phileas Fogg aperçut son adversaire.
Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un
moment où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au
courant de la situation.
« Ce Proctor est dans le train ! s'écria Fix. Eh bien,
rassurez-vous, madame, avant d'avoir affaire au sieur... à Mr. Fogg,
il aura affaire à moi ! Il me semble que, dans tout ceci, c'est
encore moi qui ai reçu les plus graves insultes !
-- Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel
qu'il est.
-- Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne
le soin de le venger. Il est homme, il l'a dit, à revenir en Amérique
pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor,
nous ne pourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de
déplorables résultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.
-- Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout
perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et...
-- Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York ! Eh bien, si
pendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut
espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit
Américain, que Dieu confonde ! Or, nous saurons bien l'empêcher... »
La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'était réveillé, et
regardait la campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais,
plus tard, et sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda,
Passepartout dit à l'inspecteur de police :
« Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui ?
-- Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! » répondit
simplement Fix, d'un ton qui marquait une implacable volonté.
Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses
convictions à l'endroit de son maître ne faiblirent pas.
Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg
dans ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et
lui ? Cela ne pouvait être difficile, le gentleman étant d'un naturel
peu remuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut
avoir trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à
Phileas Fogg :
« Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'on
passe ainsi en chemin de fer.
-- En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.
-- A bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude de
faire votre whist ?
-- Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai
ni cartes ni partenaires.
-- Oh ! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de
tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par
hasard, madame...
-- Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je
connais le whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.
-- Et moi, reprit Fix, j'ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu.
Or, à nous trois et un mort...
-- Comme il vous plaira, monsieur », répondit Phileas Fogg, enchanté
de reprendre son jeu favori --, même en chemin de fer.
Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint
bientôt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une
tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença.
Mrs. Aouda savait très suffisamment le whist, et elle reçut même
quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à l'inspecteur, il
était tout simplement de première force, et digne de tenir tête au
gentleman.
« Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne
bougera plus ! »
A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des
eaux des deux océans. C'était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept
mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la
mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans ce
passage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents milles
environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines
qui s'étendent jusqu'à l'Atlantique, et que la nature rendait si
propices à l'établissement d'une voie ferrée.
Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiers
rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout
l'horizon du nord et de l'est était couvert par cette immense courtine
semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure
et la ligne de fer s'étendaient de vastes plaines, largement arrosées.
Sur la droite du rail-road s'étageaient les premières rampes du massif
montagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière de
l'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.
A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort
Halleck, qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la
traversée des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc
espérer qu'aucun accident ne signalerait le passage du train à travers
cette difficile région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se
mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive,
s'enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur
la plaine. C'était le désert dans son immense nudité.
Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr.
Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist,
quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train
s'arrêta.
Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet
arrêt. Aucune station n'était en vue.
Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât
à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son
domestique :
« Voyez donc ce que c'est. »
Passepartout s'élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs
avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.
Proctor.
Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la
voie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient
assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de
Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyé au-devant du train.
Des voyageurs s'étaient approchés et prenaient part à la discussion,
-- entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses
gestes impérieux.
Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui
disait :
« Non ! il n'y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est
ébranlé et ne supporterait pas le poids du train. »
Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un
rapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Au dire
du garde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus,
et il était impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie
n'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer.
Et d'ailleurs, avec les habitudes d'insouciance des Américains, on
peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie
à ne pas l'être.
Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents
serrées, immobile comme une statue.
« Ah çà! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine,
rester ici à prendre racine dans la neige !
-- Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station
d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il
arrive à Medicine-Bow avant six heures.
-- Six heures ! s'écria Passepartout.
-- Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera
nécessaire pour gagner à pied la station.
-- A pied ! s'écrièrent tous les voyageurs.
-- Mais à quelle distance est donc cette station ? demanda l'un d'eux
au conducteur.
-- A douze milles, de l'autre côté de la rivière.
-- Douze milles dans la neige ! » s'écria Stamp W. Proctor.
Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie,
s'en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'était pas loin
de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre
lequel échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître.
Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui,
sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de
milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un
brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient
certainement attiré l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'eût
été absorbé par son jeu.
Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir,
et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien
du train -- un vrai Yankee, nommé Forster --, élevant la voix, dit :
« Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.
-- Sur le pont ? répondit un voyageur.
-- Sur le pont.
-- Avec notre train ? demanda le colonel.
-- Avec notre train. »
Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.
« Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur.
-- N'importe, répondit Forster. Je crois qu'en lançant le train avec
son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.
-- Diable ! » fit Passepartout.
Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits
par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel
Proctor. Ce cerveau brûlé trouvait la chose très faisable. Il
rappela même que des ingénieurs avaient eu l'idée de passer des
rivières « sans pont » avec des trains rigides lancés à toute vitesse,
etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se
rangèrent à l'avis du mécanicien.
« Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.
-- Soixante, disait l'autre.
-- Quatre-vingts !... quatre-vingt-dix sur cent ! »
Passepartout était ahuri, quoiqu'il fût prêt à tout tenter pour opérer
le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu
trop « américaine ».
« D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire,
et ces gens-là n'y songent même pas !... »
« Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le
mécanicien me paraît un peu hasardé, mais...
-- Quatre-vingts chances ! répondit le voyageur, qui lui tourna le
dos.
-- Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un autre
gentleman, mais une simple réflexion...
-- Pas de réflexion, c'est inutile ! répondit l'Américain interpellé
en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera !
-- Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait
peut-être plus prudent...
-- Quoi ! prudent ! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu
par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit !
Comprenez-vous ? A grande vitesse !
-- Je sais... je comprends..., répétait Passepartout, auquel personne
ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent,
puisque le mot vous choque, du moins plus naturel...
-- Qui ? que ? quoi ? Qu'a-t-il donc celui-là avec son
naturel ?... » s'écria-t-on de toutes parts.
Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.
« Est-ce que vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor.
-- Moi, peur ! s'écria Passepartout. Eh bien, soit ! Je montrerai à
ces gens-là qu'un Français peut être aussi américain qu'eux !
-- En voiture ! en voiture ! criait le conducteur.
-- Oui ! en voiture, répétait Passepartout, en voiture ! Et tout de
suite ! Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus
naturel de nous faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres
voyageurs, puis le train ensuite !... »
Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et personne n'eût voulu
en reconnaître la justesse.
Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit
sa place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient
tout entiers à leur whist.
La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la
vapeur, ramena son train en arrière pendant près d'un mille --,
reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan.
Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença :
elle s'accéléra ; bientôt la vitesse devint effroyable ; on
n'entendait plus qu'un seul hennissement sortant de la locomotive ;
les pistons battaient vingt coups à la seconde ; les essieux des roues
fumaient dans les boîtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que
le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à
l'heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la
pesanteur.
Et l'on passa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont.
Le convoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le
mécanicien ne parvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles
au-delà de la station.
Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont,
définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.