voir sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui
prirent place sur le palier supérieur d'un escalier que desservait une
terrasse, située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de
l'autre côté de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le
magasin d'un négociant en pétrole, se développait un large bureau en
plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient
converger.
Et maintenant, pourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ?
Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination
d'un haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'État ou
d'un membre du Congrès ? Il était permis de le conjecturer, à voir
l'animation extraordinaire qui passionnait la ville.
En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule.
Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, solidement fermées,
semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris, --
manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous
agitaient la masse qui refluait. Les bannières oscillaient,
disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les
ondulations de la houle se propageaient jusqu'à l'escalier, tandis que
toutes les têtes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement
remuée par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue
d'oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.
« C'est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a
provoqué doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût
encore question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle soit
résolue.
-- Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.
-- En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l'un de
l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy. »
Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette
scène tumultueuse, et Fix allait demander à l'un de ses voisins la
raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus
accusé se prononça. Les hurrahs, agrémentés d'injures, redoublèrent.
La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de
mains, des poings partout. Du haut des voitures arrêtées, et des
omnibus enrayés dans leur course, s'échangeaient force horions. Tout
servait de projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l'air des
trajectoires très tendues, et il sembla même que quelques revolvers
mêlaient aux vociférations de la foule leurs détonations nationales.
La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premières
marches. L'un des partis était évidemment repoussé, sans que les
simples spectateurs pussent reconnaître si l'avantage restait à
Mandiboy ou à Kamerfield.
« Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce
que « son homme » reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise
affaire. S'il est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on
nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre !
-- Un citoyen anglais... », répondit Phileas Fogg.
Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cette
terrasse qui précédait l'escalier, partirent des hurlements
épouvantables. On criait : « Hurrah ! Hip ! Hip ! pour
Mandiboy ! » C'était une troupe d'électeurs qui arrivait à la
rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était
trop tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes
plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix,
en préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr.
Fogg, non moins flegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec
ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout
Anglais, mais inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au
teint coloré, large d'épaules, qui paraissait être le chef de la
bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort
endommagé le gentleman, si Fix, par dévouement, n'eût reçu le coup à
sa place. Une énorme bosse se développa instantanément sous le
chapeau de soie du détective, transformé en simple toque.
« Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de
profond mépris.
-- Englishman ! répondit l'autre.
-- Nous nous retrouverons !
-- Quand il vous plaira. -- Votre nom ?
-- Phileas Fogg. Le vôtre ?
-- Le colonel Stamp W. Proctor. »
Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les
habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de
voyage s'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon
ressemblait à ces culottes dont certains Indiens -- affaire de mode --
ne se vêtent qu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en
somme, Mrs. Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son
coup de poing.
« Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la
foule.
-- Il n'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.
-- Où ?
-- Chez un marchand de confection. »
En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et
de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent
battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.
Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis
ils revinrent à International-Hôtel.
Là, Passepartout attendait son maître, armé d'une demi-douzaine de
revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il
aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais
Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s'était
passé, Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était plus un
ennemi, c'était un allié. Il tenait sa parole.
Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare
les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr.
Fogg dit à Fix :
« Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor ?
-- Non, répondit Fix.
-- Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas
Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissât
traiter de cette façon. »
L'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg
était de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolèrent pas le duel chez
eux, se battent à l'étranger, quand il s'agit de soutenir leur
honneur.
A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et
trouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allait
s'embarquer, il avisa un employé et le rejoignant :
« Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui
à San Francisco ?
-- C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé.
-- Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.
-- Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.
-- L'élection d'un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.
-- Non, monsieur, d'un juge de paix. »
Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train
partit à toute vapeur.
XXVI
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DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN
DE FER DU PACIFIQUE
« Ocean to Ocean » -- ainsi disent les Américains --, et ces trois
mots devraient être la dénomination générale du « grand trunk », qui
traverse les États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur.
Mais, en réalité, le « Pacific rail-road » se divise en deux parties
distinctes : « Central Pacific » entre San Francisco et Ogden, et «
Union Pacific » entre Ogden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes
distinctes, qui mettent Omaha en communication fréquente avec New
York.
New York et San Francisco sont donc présentement réunis par un ruban
de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept
cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin
de fer franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les
fauves, -- vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent à
coloniser vers 1845, après qu'ils eurent été chassés de l'Illinois.
Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait
six mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met
sept jours.
C'est en 1862 que, malgré l'opposition des députés du Sud, qui
voulaient une ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté
entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le
président Lincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l'État
de Nebraska, à la ville d'Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau.
Les travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette
activité américaine, qui n'est ni paperassière ni bureaucratique. La
rapidité de la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune façon à la
bonne exécution du chemin. Dans la prairie, on avançait à raison d'un
mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la
veille, apportait les rails du lendemain, et courait à leur surface au
fur et à mesure qu'ils étaient posés.
Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,
dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En
quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'à
l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse
les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac
Salé, arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans
la vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar
et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par
Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent
douze pieds par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.
Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en sept
jours, et qui allait permettre à l'honorable Phileas Fogg -- il
l'espérait du moins -- de prendre, le 11, à New York, le paquebot de
Liverpool.
Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui
reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la
mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A l'intérieur,
point de compartiments : deux files de sièges, disposés de chaque
côté, perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un
passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque
wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures
communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs
pouvaient circuler d'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à
leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des
wagons-restaurants et des wagons à cafés. Il n'y manquait que des
wagons-théâtres. Mais il y en aura un jour.
Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres
et de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de
liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de
chalands.
Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du
soir. Il faisait déjà nuit, -- une nuit froide, sombre, avec un ciel
couvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train
ne marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des
arrêts, il ne parcourait pas plus de vingt milles à l'heure, vitesse
qui devait, cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans
les temps réglementaires.
On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientôt
gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès de
l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les
derniers événements, leurs relations s'étaient notablement refroidies.
Plus de sympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa
manière d'être, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une
extrême réserve, prêt au moindre soupçon à étrangler son ancien ami.
Une heure après le départ du train, la neige tomba --, neige fine, qui
ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On
n'apercevait plus à travers les fenêtres qu'une immense nappe blanche,
sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive
paraissait grisâtre.
A huit heures, un « steward » entra dans le wagon et annonça aux
voyageurs que l'heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un
« sleeping-car », qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir.
Les dossiers des bancs se replièrent, des couchettes soigneusement
paquetées se déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent
improvisées en quelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à sa
disposition un lit confortable, que d'épais rideaux défendaient contre
tout regard indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers
moelleux. Il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir -- ce que
chacun fit, comme s'il se fût trouvé dans la cabine confortable d'un
paquebot --, pendant que le train filait à toute vapeur à travers
l'État de Californie.
Dans cette portion du territoire qui s'étend entre San Francisco et
Sacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer,
sous le nom de « Central Pacific road », prit d'abord Sacramento pour
point de départ, et s'avança vers l'est à la rencontre de celui qui
partait d'Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, la
ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui
se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris
entre ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et
vers minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les
voyageurs passèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette
ville considérable, siège de la législature de l'État de Californie,
ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni
ses squares, ni ses temples.
En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations
de Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le
massif de la Sierra Nevada. Il était sept heures du matin quand fut
traversée la station de Cisco. Une heure après, le dortoir était
redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les
vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays.
Le tracé du train obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché
aux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des précipices,
évitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s'élançant
dans des gorges étroites que l'on devait croire sans issues. La
locomotive, étincelante comme une châsse, avec son grand fanal qui
jetait de fauves lueurs, sa cloche argentée, son « chasse-vache », qui
s'étendait comme un éperon, mêlait ses sifflements et ses mugissements
à ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumée à la noire
ramure des sapins.
Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road
contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne
droite le plus court chemin d'un point à un autre, et ne violentant
pas la nature.
Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans
l'État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi,
il quittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner.
Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s'éleva
pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle
s'infléchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant
d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance,
presque à l'extrémité orientale de l'État du Nevada.
Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons
reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix
et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié
qui passait sous leurs yeux, -- vastes prairies, montagnes se
profilant à l'horizon, « creeks » roulant leurs eaux écumeuses.
Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait
comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent
souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des
milliers de ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs
pressés, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de
s'arrêter et d'attendre que la voie soit redevenue libre.
Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du
soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. La
machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d'engager son éperon
dans le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrêter devant
l'impénétrable masse.
On voyait ces ruminants -- ces buffalos, comme les appellent
improprement les Américains -- marcher ainsi de leur pas tranquille,
poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille
supérieure à celle des taureaux d'Europe, les jambes et la queue
courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les
cornes écartées à la base, la tête, le cou et les épaulés recouverts
d'une crinière à longs poils. Il ne fallait pas songer à arrêter
cette migration. Quand les bisons ont adopté une direction, rien ne
pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C'est un torrent de
chair vivante qu'aucune digue ne saurait contenir.
Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux
spectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, Phileas
Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il
plût aux buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux du
retard que causait cette agglomération d'animaux. Il eût voulu
décharger contre eux son arsenal de revolvers.
« Quel pays ! s'écria-t-il. De simples boeufs qui arrêtent des
trains, et qui s'en vont là, processionnellement, sans plus se hâter
que s'ils ne gênaient pas la circulation ! Pardieu ! je voudrais
bien savoir si Mr. Fogg avait prévu ce contretemps dans son
programme ! Et ce mécanicien qui n'ose pas lancer sa machine à
travers ce bétail encombrant ! »
Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il avait
prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles
attaqués par l'éperon de la locomotive ; mais, si puissante qu'elle
fût, la machine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se serait
inévitablement produit, et le train fût resté en détresse.
Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner
le temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé
des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre
qu'à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau
traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient
au-dessous de l'horizon du sud.
Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le
territoire de l'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des
Mormons.
XXVII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE
VINGT MILLES A L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE
Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un
espace de cinquante milles environ ; puis il remonta d'autant vers le
nord-est, en s'approchant du grand lac Salé.
Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les
passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait
plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme
une énorme pièce d'or, et Passepartout s'occupait à en calculer la
valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail
par l'apparition d'un personnage assez étrange.
Ce personnage, qui avait pris le train à la station d'Elko, était un
homme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs,
chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche,
gants de peau de chien. On eût dit un révérend. Il allait d'une
extrémité du train à l'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il
collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main.
Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable
« elder » William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence
sur le train n° 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n° 117,
une conférence sur le mormonisme --, invitant à l'entendre tous les
gentlemen soucieux de s'instruire touchant les mystères de la religion
des « Saints des derniers jours ».
« Certes, j'irai », se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du
mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.
La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une
centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par
l'appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du
car n° 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni
son maître ni Fix n'avaient cru devoir se déranger.
A l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez
irritée, comme s'il eût été contredit d'avance, il s'écria :
« Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram
est un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l'Union
contre les prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young !
Qui oserait soutenir le contraire ? »
Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l'exaltation
contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans
doute, sa colère s'expliquait par ce fait que le mormonisme était
actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le
gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces
fanatiques indépendants. Il s'était rendu maître de l'Utah, et
l'avait soumis aux lois de l'Union, après avoir emprisonné Brigham
Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les
disciples du prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les
actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.
On le voit, l'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'en
chemin de fer.
Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa
voix et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis
les temps bibliques : « comment, dans Israël, un prophète mormon de la
tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les
légua à son fils Morom ; comment, bien des siècles plus tard, une
traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut
faite par Joseph Smyth junior, fermier de l'État de Vermont, qui se
révéla comme prophète mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager
céleste lui apparut dans une forêt lumineuse et lui remit les annales
du Seigneur. »
En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit
rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon ; mais William
Hitch, continuant, raconta « comment Smyth junior, réunissant son
père, ses deux frères et quelques disciples, fonda la religion des
Saints des derniers jours --, religion qui, adoptée non seulement en
Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte
parmi ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des
professions libérales ; comment une colonie fut fondée dans l'Ohio ;
comment un temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une
ville bâtie à Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et
reçut d'un simple montreur de momies un papyrus contenant un récit
écrit de la main d'Abraham et autres célèbres Égyptiens. »
Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.
Mais l'elder, sans s'inquiéter de cette désertion, raconta avec détail
« comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses
actionnaires ruinés l'enduisirent de goudron et le roulèrent dans la
plume ; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que
jamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et
chef d'une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois
mille disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il
dut fuir dans le Far West américain. »