Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de

voir sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui

prirent place sur le palier supérieur d'un escalier que desservait une

terrasse, située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de

l'autre côté de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le

magasin d'un négociant en pétrole, se développait un large bureau en

plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient

converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ?

Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination

d'un haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'État ou

d'un membre du Congrès ? Il était permis de le conjecturer, à voir

l'animation extraordinaire qui passionnait la ville.

En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule.

Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, solidement fermées,

semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris, --

manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous

agitaient la masse qui refluait. Les bannières oscillaient,

disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les

ondulations de la houle se propageaient jusqu'à l'escalier, tandis que

toutes les têtes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement

remuée par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue

d'oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

« C'est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a

provoqué doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût

encore question de l'affaire de l'_Alabama_, bien qu'elle soit

résolue.

-- Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.

-- En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l'un de

l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy. »

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette

scène tumultueuse, et Fix allait demander à l'un de ses voisins la

raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus

accusé se prononça. Les hurrahs, agrémentés d'injures, redoublèrent.

La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de

mains, des poings partout. Du haut des voitures arrêtées, et des

omnibus enrayés dans leur course, s'échangeaient force horions. Tout

servait de projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l'air des

trajectoires très tendues, et il sembla même que quelques revolvers

mêlaient aux vociférations de la foule leurs détonations nationales.

La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premières

marches. L'un des partis était évidemment repoussé, sans que les

simples spectateurs pussent reconnaître si l'avantage restait à

Mandiboy ou à Kamerfield.

« Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce

que « son homme » reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise

affaire. S'il est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on

nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre !

-- Un citoyen anglais... », répondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cette

terrasse qui précédait l'escalier, partirent des hurlements

épouvantables. On criait : « Hurrah ! Hip ! Hip ! pour

Mandiboy ! » C'était une troupe d'électeurs qui arrivait à la

rescousse, prenant en flanc les partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était

trop tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes

plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix,

en préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr.

Fogg, non moins flegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec

ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout

Anglais, mais inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au

teint coloré, large d'épaules, qui paraissait être le chef de la

bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort

endommagé le gentleman, si Fix, par dévouement, n'eût reçu le coup à

sa place. Une énorme bosse se développa instantanément sous le

chapeau de soie du détective, transformé en simple toque.

« Yankee ! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de

profond mépris.

-- Englishman ! répondit l'autre.

-- Nous nous retrouverons !

-- Quand il vous plaira. -- Votre nom ?

-- Phileas Fogg. Le vôtre ?

-- Le colonel Stamp W. Proctor. »

Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les

habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de

voyage s'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon

ressemblait à ces culottes dont certains Indiens -- affaire de mode --

ne se vêtent qu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en

somme, Mrs. Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son

coup de poing.

« Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la

foule.

-- Il n'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.

-- Où ?

-- Chez un marchand de confection. »

En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et

de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent

battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis

ils revinrent à International-Hôtel.

Là, Passepartout attendait son maître, armé d'une demi-douzaine de

revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il

aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais

Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s'était

passé, Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était plus un

ennemi, c'était un allié. Il tenait sa parole.

Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare

les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr.

Fogg dit à Fix :

« Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor ?

-- Non, répondit Fix.

-- Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas

Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissât

traiter de cette façon. »

L'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg

était de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolèrent pas le duel chez

eux, se battent à l'étranger, quand il s'agit de soutenir leur

honneur.

A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et

trouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allait

s'embarquer, il avisa un employé et le rejoignant :

« Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui

à San Francisco ?

-- C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé.

-- Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

-- Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.

-- L'élection d'un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.

-- Non, monsieur, d'un juge de paix. »

Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train

partit à toute vapeur.

XXVI

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DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN

DE FER DU PACIFIQUE

« Ocean to Ocean » -- ainsi disent les Américains --, et ces trois

mots devraient être la dénomination générale du « grand trunk », qui

traverse les États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur.

Mais, en réalité, le « Pacific rail-road » se divise en deux parties

distinctes : « Central Pacific » entre San Francisco et Ogden, et «

Union Pacific » entre Ogden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes

distinctes, qui mettent Omaha en communication fréquente avec New

York.

New York et San Francisco sont donc présentement réunis par un ruban

de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept

cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin

de fer franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les

fauves, -- vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent à

coloniser vers 1845, après qu'ils eurent été chassés de l'Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait

six mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met

sept jours.

C'est en 1862 que, malgré l'opposition des députés du Sud, qui

voulaient une ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté

entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le

président Lincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l'État

de Nebraska, à la ville d'Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau.

Les travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette

activité américaine, qui n'est ni paperassière ni bureaucratique. La

rapidité de la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune façon à la

bonne exécution du chemin. Dans la prairie, on avançait à raison d'un

mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la

veille, apportait les rails du lendemain, et courait à leur surface au

fur et à mesure qu'ils étaient posés.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,

dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En

quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'à

l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse

les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac

Salé, arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans

la vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar

et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par

Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent

douze pieds par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.

Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en sept

jours, et qui allait permettre à l'honorable Phileas Fogg -- il

l'espérait du moins -- de prendre, le 11, à New York, le paquebot de

Liverpool.

Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui

reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la

mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A l'intérieur,

point de compartiments : deux files de sièges, disposés de chaque

côté, perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un

passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque

wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures

communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs

pouvaient circuler d'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à

leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des

wagons-restaurants et des wagons à cafés. Il n'y manquait que des

wagons-théâtres. Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres

et de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de

liqueurs, de comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de

chalands.

Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du

soir. Il faisait déjà nuit, -- une nuit froide, sombre, avec un ciel

couvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train

ne marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des

arrêts, il ne parcourait pas plus de vingt milles à l'heure, vitesse

qui devait, cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans

les temps réglementaires.

On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientôt

gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès de

l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les

derniers événements, leurs relations s'étaient notablement refroidies.

Plus de sympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa

manière d'être, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une

extrême réserve, prêt au moindre soupçon à étrangler son ancien ami.

Une heure après le départ du train, la neige tomba --, neige fine, qui

ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On

n'apercevait plus à travers les fenêtres qu'une immense nappe blanche,

sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive

paraissait grisâtre.

A huit heures, un « steward » entra dans le wagon et annonça aux

voyageurs que l'heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un

« sleeping-car », qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir.

Les dossiers des bancs se replièrent, des couchettes soigneusement

paquetées se déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent

improvisées en quelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à sa

disposition un lit confortable, que d'épais rideaux défendaient contre

tout regard indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers

moelleux. Il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir -- ce que

chacun fit, comme s'il se fût trouvé dans la cabine confortable d'un

paquebot --, pendant que le train filait à toute vapeur à travers

l'État de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s'étend entre San Francisco et

Sacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer,

sous le nom de « Central Pacific road », prit d'abord Sacramento pour

point de départ, et s'avança vers l'est à la rencontre de celui qui

partait d'Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, la

ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, qui

se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris

entre ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et

vers minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les

voyageurs passèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette

ville considérable, siège de la législature de l'État de Californie,

ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni

ses squares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations

de Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le

massif de la Sierra Nevada. Il était sept heures du matin quand fut

traversée la station de Cisco. Une heure après, le dortoir était

redevenu un wagon ordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les

vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce montagneux pays.

Le tracé du train obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché

aux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des précipices,

évitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s'élançant

dans des gorges étroites que l'on devait croire sans issues. La

locomotive, étincelante comme une châsse, avec son grand fanal qui

jetait de fauves lueurs, sa cloche argentée, son « chasse-vache », qui

s'étendait comme un éperon, mêlait ses sifflements et ses mugissements

à ceux des torrent et des cascades, et tordait sa fumée à la noire

ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-road

contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne

droite le plus court chemin d'un point à un autre, et ne violentant

pas la nature.

Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans

l'État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi,

il quittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner.

Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s'éleva

pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle

s'infléchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant

d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance,

presque à l'extrémité orientale de l'État du Nevada.

Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons

reprirent leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix

et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié

qui passait sous leurs yeux, -- vastes prairies, montagnes se

profilant à l'horizon, « creeks » roulant leurs eaux écumeuses.

Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait

comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent

souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des

milliers de ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs

pressés, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de

s'arrêter et d'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du

soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. La

machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d'engager son éperon

dans le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrêter devant

l'impénétrable masse.

On voyait ces ruminants -- ces buffalos, comme les appellent

improprement les Américains -- marcher ainsi de leur pas tranquille,

poussant parfois des beuglements formidables. Ils avaient une taille

supérieure à celle des taureaux d'Europe, les jambes et la queue

courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les

cornes écartées à la base, la tête, le cou et les épaulés recouverts

d'une crinière à longs poils. Il ne fallait pas songer à arrêter

cette migration. Quand les bisons ont adopté une direction, rien ne

pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C'est un torrent de

chair vivante qu'aucune digue ne saurait contenir.

Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux

spectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, Phileas

Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il

plût aux buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux du

retard que causait cette agglomération d'animaux. Il eût voulu

décharger contre eux son arsenal de revolvers.

« Quel pays ! s'écria-t-il. De simples boeufs qui arrêtent des

trains, et qui s'en vont là, processionnellement, sans plus se hâter

que s'ils ne gênaient pas la circulation ! Pardieu ! je voudrais

bien savoir si Mr. Fogg avait prévu ce contretemps dans son

programme ! Et ce mécanicien qui n'ose pas lancer sa machine à

travers ce bétail encombrant ! »

Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il avait

prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles

attaqués par l'éperon de la locomotive ; mais, si puissante qu'elle

fût, la machine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se serait

inévitablement produit, et le train fût resté en détresse.

Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner

le temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé

des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre

qu'à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau

traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient

au-dessous de l'horizon du sud.

Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des

Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le

territoire de l'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des

Mormons.

XXVII

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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE

VINGT MILLES A L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un

espace de cinquante milles environ ; puis il remonta d'autant vers le

nord-est, en s'approchant du grand lac Salé.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les

passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait

plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme

une énorme pièce d'or, et Passepartout s'occupait à en calculer la

valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail

par l'apparition d'un personnage assez étrange.

Ce personnage, qui avait pris le train à la station d'Elko, était un

homme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs,

chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche,

gants de peau de chien. On eût dit un révérend. Il allait d'une

extrémité du train à l'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il

collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main.

Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable

« elder » William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence

sur le train n° 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car n° 117,

une conférence sur le mormonisme --, invitant à l'entendre tous les

gentlemen soucieux de s'instruire touchant les mystères de la religion

des « Saints des derniers jours ».

« Certes, j'irai », se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du

mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.

La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une

centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par

l'appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du

car n° 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni

son maître ni Fix n'avaient cru devoir se déranger.

A l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez

irritée, comme s'il eût été contredit d'avance, il s'écria :

« Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram

est un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l'Union

contre les prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young !

Qui oserait soutenir le contraire ? »

Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l'exaltation

contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans

doute, sa colère s'expliquait par ce fait que le mormonisme était

actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le

gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces

fanatiques indépendants. Il s'était rendu maître de l'Utah, et

l'avait soumis aux lois de l'Union, après avoir emprisonné Brigham

Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les

disciples du prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les

actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.

On le voit, l'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'en

chemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa

voix et la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis

les temps bibliques : « comment, dans Israël, un prophète mormon de la

tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les

légua à son fils Morom ; comment, bien des siècles plus tard, une

traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut

faite par Joseph Smyth junior, fermier de l'État de Vermont, qui se

révéla comme prophète mystique en 1825 ; comment, enfin, un messager

céleste lui apparut dans une forêt lumineuse et lui remit les annales

du Seigneur. »

En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit

rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon ; mais William

Hitch, continuant, raconta « comment Smyth junior, réunissant son

père, ses deux frères et quelques disciples, fonda la religion des

Saints des derniers jours --, religion qui, adoptée non seulement en

Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte

parmi ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des

professions libérales ; comment une colonie fut fondée dans l'Ohio ;

comment un temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une

ville bâtie à Kirkland ; comment Smyth devint un audacieux banquier et

reçut d'un simple montreur de momies un papyrus contenant un récit

écrit de la main d'Abraham et autres célèbres Égyptiens. »

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs

s'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une

vingtaine de personnes.

Mais l'elder, sans s'inquiéter de cette désertion, raconta avec détail

« comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837 ; comme quoi ses

actionnaires ruinés l'enduisirent de goudron et le roulèrent dans la

plume ; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que

jamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et

chef d'une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois

mille disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il

dut fuir dans le Far West américain. »

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 12 / 19 段