Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.

Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et

enfants, se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les

loges qui faisaient face à la scène. Les musiciens étaient rentrés à

l'intérieur, et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes,

flûtes, tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur.

Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions

d'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les

premiers équilibristes du monde. L'un, armé de son éventail et de

petits morceaux de papier, exécutait l'exercice si gracieux des

papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée odorante de sa pipe,

traçait rapidement dans l'air une série de mots bleuâtres, qui

formaient un compliment à l'adresse de l'assemblée. Celui-ci jonglait

avec des bougies allumées, qu'il éteignit successivement quand elles

passèrent devant ses lèvres, et qu'il ralluma l'une à l'autre sans

interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là

reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables

combinaisons ; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient

s'animer d'une vie propre dans leur interminable giration ; elles

couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des

fils de fer, véritables cheveux tendus d'un côté de la scène à l'autre

; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles

gravissaient des échelles de bambou, elles se dispersaient dans tous

les coins, produisant des effets harmoniques d'un étrange caractère en

combinant leurs tonalités diverses. Les jongleurs jonglaient avec

elles, et elles tournaient dans l'air ; ils les lançaient comme des

volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours ;

ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles

tournaient encore, -- jusqu'au moment où un ressort détendu les

faisait s'épanouir en gerbes d'artifice !

Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et

gymnastes de la troupe. Les tours de l'échelle, de la perche, de la

boule, des tonneaux, etc. furent exécutés avec une précision

remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était

l'exhibition de ces « Longs-Nez », étonnants équilibristes que

l'Europe ne connaît pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sous

l'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des hérauts du Moyen

Age, ils portaient une splendide paire d'ailes à leurs épaules. Mais

ce qui les distinguait plus spécialement, c'était ce long nez dont

leur face était agrémentée, et surtout l'usage qu'ils en faisaient.

Ces nez n'étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six,

de dix pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses,

ceux-là verruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon

solide, que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre. Une

douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et

leurs camarades vinrent s'ébattre sur leurs nez, dressés comme des

paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là, et

exécutant les tours les plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide

humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer

le « Char de Jaggernaut ». Mais au lieu de former cette pyramide en

prenant leurs épaules pour point d'appui, les artistes de l'honorable

Batulcar ne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux

qui formaient la base du char avait quitté la troupe, et comme il

suffisait d'être vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi

pour le remplacer.

Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand -- triste

souvenir de sa jeunesse -- il eut endossé son costume du Moyen Age,

orné d'ailes multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eut été

appliqué sur la face ! Mais enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et

il en prit son parti.

Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses

collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous

s'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section

d'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième

s'étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se

touchaient que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôt

jusqu'aux frises du théâtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de

l'orchestre éclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide

s'ébranla, l'équilibre se rompit, un des nez de la base vint à

manquer, et le monument s'écroula comme un château de cartes...

C'était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste,

franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la

galerie de droite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'écriant :

« Ah ! mon maître ! mon maître !

-- Vous ?

-- Moi !

-- Eh bien ! en ce cas, au paquebot, mon garçon !... »

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'étaient

précipités par les couloirs au-dehors de la case. Mais, là, ils

trouvèrent l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des

dommages-intérêts pour « la casse ». Phileas Fogg apaisa sa fureur en

lui jetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au

moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied

sur le paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos,

et sur la face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu

arracher de son visage !

XXIV

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PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE

DE L'OCÉAN PACIFIQUE

Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux

faits par la _Tankadère_ avaient été aperçus du paquebot de Yokohama.

Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s'était dirigé vers la

petite goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son

passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby

cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman,

Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait

aussitôt fait route pour Nagasaki et Yokohama.

Arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure réglementaire, Phileas

Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s'était rendu à bord du

_Carnatic_, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda -- et

peut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paraître --

que le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à

Yokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San Francisco, se

mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'adressa,

mais en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après

avoir inutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de

retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de

pressentiment, le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il

n'eût certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique

accoutrement de héraut ; mais celui-ci, dans sa position renversée,

aperçut son maître à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de

son nez. De là rupture de l'équilibre, et ce qui s'ensuivit.

Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui

lui raconta alors comment s'était faite cette traversée de Hong-Kong à

Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la goélette la _Tankadère_.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le

moment n'était pas venu de dire à son maître ce qui s'était passé

entre l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que

Passepartout fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement

d'avoir été surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de

Yokohama.

Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre ; puis il ouvrit à

son domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à

bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était

pas écoulée, que l'honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses

ailes, n'avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu

Tingou.

Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco

appartenait à la Compagnie du « Pacific Mail steam », et se nommait le

_General-Grant_. C'était un vaste steamer à roues, jaugeant deux

mille cinq cents tonnes, bien aménagé et doué d'une grande vitesse.

Un énorme balancier s'élevait et s'abaissait successivement au dessus

du pont ; à l'une de ses extrémités s'articulait la tige d'un piston,

et à l'autre celle d'une bielle, qui, transformant le mouvement

rectiligne en mouvement circulaire, s'appliquait directement à l'arbre

des roues. Le _General-Grant_ était gréé en trois-mâts goélette, et

il possédait une grande surface de voilure, qui aidait puissamment la

vapeur. A filer ses douze milles à l'heure, le paquebot ne devait pas

employer plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique.

Phileas Fogg était donc autorisé à croire que, rendu le 2 décembre à

San Francisco, il serait le 11 à New York et le 20 à Londres, --

gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 décembre.

Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais,

beaucoup d'Américains, une véritable émigration de coolies pour

l'Amérique, et un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, qui

utilisaient leur congé en faisant le tour du monde.

Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique.

Le paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte

voilure, roulait peu. L'océan Pacifique justifiait assez son nom.

Mr. Fogg était aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire.

Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme par

d'autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse

nature, si généreuse en somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le

croyait, et c'était presque à son insu qu'elle se laissait aller à des

sentiments dont l'énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir

l'influence.

En outre, Mrs. Aouda s'intéressait prodigieusement aux projets du

gentleman. Elle s'inquiétait des contrariétés qui pouvaient

compromettre le succès du voyage. Souvent elle causait avec

Passepartout, qui n'était point sans lire entre les lignes dans le

coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avait, maintenant, à l'égard de

son maître, la foi du charbonnier ; il ne tarissait pas en éloges sur

l'honnêteté, la générosité, le dévouement de Phileas Fogg ; puis il

rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du voyage, répétant que le plus

difficile était fait, que l'on était sorti de ces pays fantastiques de

la Chine et du Japon, que l'on retournait aux contrées civilisées, et

enfin qu'un train de San Francisco à New York et un transatlantique de

New York à Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet

impossible tour du monde dans les délais convenus.

Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement

parcouru la moitié du globe terrestre.

En effet, le _General-Grant_, le 23 novembre, passait au cent

quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans

l'hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts

jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employé

cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à

dépenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à

moitié route seulement « par la différence des méridiens », il avait

en réalité accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels

détours forcés, en effet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de

Calcutta à Singapore, de Singapore à Yokohama ! A suivre

circulairement le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la

distance n'eût été que de douze mille milles environ, tandis que

Phileas Fogg était forcé, par les caprices des moyens de locomotion,

d'en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix-sept

mille cinq cents, à cette date du 23 novembre. Mais maintenant la

route était droite, et Fix n'était plus là pour y accumuler les

obstacles !

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande

joie. On se rappelle que l'entêté s'était obstiné à garder l'heure de

Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les

heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eût

jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord avec les

chronomètres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien

voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eût été présent.

« Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridiens, sur

le soleil, sur la lune ! répétait Passepartout. Hein ! ces

gens-là ! Si on les écoutait, on ferait de la belle horlogerie !

J'étais bien sûr qu'un jour ou l'autre, le soleil se déciderait à se

régler sur ma montre !... »

Passepartout ignorait ceci : c'est que si le cadran de sa montre eût

été divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il

n'aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son

instrument, quand il était neuf heures du matin à bord, auraient

indiqué neuf heures du soir, c'est-à-dire la vingt et unième heure

depuis minuit, -- différence précisément égale à celle qui existe

entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien.

Mais si Fix avait été capable d'expliquer cet effet purement physique,

Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre,

du moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible,

l'inspecteur de police se fût inopinément montré à bord en ce moment,

il est probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité

avec lui un sujet tout différent et d'une tout autre manière.

Or, où était Fix en ce moment ?...

Fix était précisément à bord du _General-Grant_.

En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il

comptait retrouver dans la journée, s'était immédiatement rendu chez

le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant

après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date, -- mandat

qui lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même _Carnatic_ à bord

duquel on le croyait. Qu'on juge du désappointement du détective !

Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait quitté les

possessions anglaises ! Un acte d'extradition était maintenant

nécessaire pour l'arrêter !

« Soit ! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat

n'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air

de revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je

le suivrai jusque-là. Quant à l'argent, Dieu veuille qu'il en reste !

Mais en voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en

frais de toute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille

livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche ! »

Son parti pris, il s'embarqua aussitôt sur le _General-Grant_. Il

était à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. A son

extrême surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de héraut.

Il se cacha aussitôt dans sa cabine, afin d'éviter une explication qui

pouvait tout compromettre, -- et, grâce au nombre des passagers, il

comptait bien n'être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là

précisément il se trouva face à face avec lui sur l'avant du navire.

Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au

grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour

lui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, qui

démontra la haute supériorité de la boxe française sur la boxe

anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagé. Fix

se releva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il lui

dit froidement :

« Est-ce fini ?

-- Oui, pour l'instant.

-- Alors venez me parler.

-- Que je...

-- Dans l'intérêt de votre maître. »

Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de

police, et tous deux s'assirent à l'avant du steamer.

« Vous m'avez rossé, dit Fix. Bien. A présent, écoutez-moi.

Jusqu'ici j'ai été l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis

dans son jeu.

-- Enfin ! s'écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme ?

-- Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut ! ne

bougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a été sur les

possessions anglaises, j'ai eu intérêt à le retenir en attendant un

mandat d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre

lui les prêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai

séparé de votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de

Yokohama... »

Passepartout écoutait, les poings fermés.

« Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre ?

Soit, je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les

obstacles de sa route autant de soin et de zèle que j'en ai mis

jusqu'ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il

est changé parce que mon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt

est pareil au mien, car c'est en Angleterre seulement que vous saurez

si vous êtes au service d'un criminel ou d'un honnête homme ! »

Passepartout avait très attentivement écouté Fix, et il fut convaincu

que Fix parlait avec une entière bonne foi.

« Sommes-nous amis ? demanda Fix.

-- Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice

d'inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords

le cou.

-- Convenu », dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours après, le 3 décembre, le _General-Grant_ entrait dans la

baie de la Porte-d'Or et arrivait à San Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.

XXV

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OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO,

UN JOUR DE MEETING

Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et

Passepartout prirent pied sur le continent américain, -- si toutefois

on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent.

Ces quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le

chargement et le déchargement des navires. Là s'embossent les

clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalités, et

ces steam-boats à plusieurs étages, qui font le service du Sacramento

et de ses affluents. Là s'entassent aussi les produits d'un commerce

qui s'étend au Mexique, au Pérou, au Chili, au Brésil, à l'Europe, à

l'Asie, à toutes les îles de l'océan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait

cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du

plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher

était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la

façon dont il avait « pris pied » sur le nouveau continent, l'honnête

garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable

troupe de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s'informa de l'heure à laquelle partait

le premier train pour New York. C'était à six heures du soir. Mr.

Fogg avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale

californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.

Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars la

course, se dirigea vers International-Hôtel.

De la place élevée qu'il occupait, Passepartout observait avec

curiosité la grande ville américaine : larges rues, maisons basses

bien alignées, églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks

immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en

brique ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, « cars » de

tramways, et sur les trottoirs encombrés, non seulement des Américains

et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens, -- enfin de

quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en était encore

à la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires

et des assassins, accourus à la conquête des pépites, immense

capharnaüm de tous les déclassés, où l'on jouait la poudre l'or, un

revolver d'une main et un couteau de l'autre. Mais « ce beau temps »

était passé. San Francisco présentait l'aspect d'une grande ville

commerçante. La haute tour de l'hôtel de ville, où veillent les

guetteurs, dominait tout cet ensemble de rues et d'avenues, se coupant

à angles droits, entre lesquels s'épanouissaient des squares

verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été importée du

Céleste Empire dans une boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de

chemises rouges à la mode des coureurs de placers, plus d'Indiens

emplumés, mais des chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient

un grand nombre de gentlemen doués d'une activité dévorante.

Certaines rues, entre autres Montgommery-street -- le Régent-street de

Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New York

--, étaient bordées de magasins splendides, qui offraient à leur

étalage les produits du monde entier.

Lorsque Passepartout arriva à International-Hôtel, il ne lui semblait

pas qu'il eût quitté l'Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense « bar »,

sorte de buffet ouvert _gratis_ à tout passant. Viande sèche, soupe

aux huîtres, biscuit et chester s'y débitaient sans que le

consommateur eût à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson,

ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela

parut « très américain » à Passepartout.

Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda

s'installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des

plats lilliputiens par des Nègres du plus beau noir.

Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta

l'hôtel pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire

viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui

lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne

serait pas prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield

ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et

de Pawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs

espagnols. Mr. Fogg répondit que c'était là une précaution inutile,

mais il le laissa libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se

dirigea vers les bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, « par le plus grand

des hasards », il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrêmement

surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la

traversée du Pacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord !

En tout cas, Fix ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman

auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il

serait enchanté de poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Fogg répondit que l'honneur serait pour lui, et Fix -- qui tenait

à ne point le perdre de vue -- lui demanda la permission de visiter

avec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils

se trouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l'affluence du

populaire était énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée,

sur les rails des tramways, malgré le passage incessant des coaches et

des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les

maisons, et même jusque sur les toits, foule innombrable. Des

hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannières et

des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes

parts.

« Hurrah pour Kamerfield !

-- Hurrah pour Mandiboy ! »

C'était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il

communiqua son idée à Mr. Fogg, en ajoutant :

« Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette

cohue. Il n'y a que de mauvais coups à recevoir.

-- En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour être

politiques, n'en sont pas moins des coups de poing ! »

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 11 / 19 段