De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes

déchirées, mais pas un navire en vue. La _Tankadère_ était seule à

tenir la mer.

A midi, il y eut quelques symptômes d'accalmie, qui, avec

l'abaissement du soleil sur l'horizon, se prononcèrent plus nettement.

Le peu de durée de la tempête tenait à sa violence même. Les

passagers, absolument brisés, purent manger un peu et prendre quelque

repos.

La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voiles

au bas ris. La vitesse de l'embarcation fut considérable. Le

lendemain, 11, au lever du jour, reconnaissance faite de la côte, John

Bunsby put affirmer qu'on n'était pas à cent milles de Shangaï.

Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire !

C'était le soir même que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, s'il ne

voulait pas manquer le départ du paquebot de Yokohama. Sans cette

tempête, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'eût pas été

en ce moment à trente milles du port.

La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait

avec elle. La goélette se couvrit de toile. Flèches, voiles d'étais,

contre-foc, tout portait, et la mer écumait sous l'étrave.

A midi, la _Tankadère_ n'était pas à plus de quarante-cinq milles de

Shangaï. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant

le départ du paquebot de Yokohama.

Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix.

Tous -- Phileas Fogg excepté sans doute -- sentaient leur coeur battre

d'impatience. Il fallait que la petite goélette se maintint dans une

moyenne de neuf milles à l'heure, et le vent mollissait toujours !

C'était une brise irrégulière, des bouffées capricieuses venant de la

côte. Elles passaient, et la mer se déridait aussitôt après leur

passage.

Cependant l'embarcation était si légère, ses voiles hautes, d'un fin

tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant,

à six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'à la

rivière de Shangaï, car la ville elle-même est située à une distance

de douze milles au moins au-dessus de l'embouchure.

A sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï. Un

formidable juron s'échappa des lèvres du pilote... La prime de deux

cents livres allait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg.

Mr. Fogg était impassible, et cependant sa fortune entière se jouait

à ce moment...

A ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d'un panache de

fumée, apparut au ras de l'eau. C'était le paquebot américain, qui

sortait à l'heure réglementaire.

« Malédiction ! s'écria John Bunsby, qui repoussa la barre d'un bras

désespéré.

-- Des signaux ! » dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de

bronze s'allongeait à l'avant de la _Tankadère_. Il servait à faire

des signaux par les temps de brume.

Le canon fut chargé jusqu'à la gueule, mais au moment où le pilote

allait appliquer un charbon ardent sur la lumière :

« Le pavillon en berne », dit Mr. Fogg.

Le pavillon fut amené à mi-mât. C'était un signal de détresse, et

l'on pouvait espérer que le paquebot américain, l'apercevant,

modifierait un instant sa route pour rallier l'embarcation.

« Feu ! » dit Mr. Fogg.

Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l'air.

XXII

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OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES,

IL EST PRUDENT D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE

Le _Carnatic_ ayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à six heures et

demie du soir, se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon.

Il emportait un plein chargement de marchandises et de passagers.

Deux cabines de l'arrière restaient inoccupées. C'étaient celles qui

avaient été retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.

Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sans

quelque surprise, un passager, l'oeil à demi hébété, la démarche

branlante, la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes et

venait en titubant s'asseoir sur une drome.

Ce passager, c'était Passepartout en personne. Voici ce qui était

arrivé.

Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons

avaient enlevé Passepartout profondément endormi, et l'avaient couché

sur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,

Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe,

se réveillait et luttait contre l'action stupéfiante du narcotique.

La pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce

lit d'ivrognes, et trébuchant, s'appuyant aux murailles, tombant et se

relevant, mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorte

d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rêve : « Le

_Carnatic_ ! le _Carnatic_ ! »

Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout n'avait que

quelques pas à faire. Il s'élança sur le pont volant, il franchit la

coupée et tomba inanimé à l'avant, au moment où le _Carnatic_ larguait

ses amarres.

Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes,

descendirent le pauvre garçon dans une cabine des secondes, et

Passepartout ne se réveilla que le lendemain matin, à cent cinquante

milles des terres de la Chine.

Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pont

du _Carnatic_, et venait humer à pleine gorgées les fraîches brises de

la mer. Cet air pur le dégrisa. Il commença à rassembler ses idées

et n'y parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scènes

de la veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.

« Il est évident, se dit-il, que j'ai été abominablement grisé ! Que

va dire Mr. Fogg ? En tout cas, je n'ai pas manqué le bateau, et

c'est le principal. »

Puis, songeant à Fix :

« Pour celui-là, se dit-il, j'espère bien que nous en sommes

débarrassés, et qu'il n'a pas osé, après ce qu'il m'a proposé, nous

suivre sur le _Carnatic_. Un inspecteur de police, un détective aux

trousses de mon maître, accusé de ce vol commis à la Banque

d'Angleterre ! Allons donc ! Mr. Fogg est un voleur comme je suis

un assassin ! »

Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître ?

Convenait-il de lui apprendre le rôle joué par Fix dans cette

affaire ? Ne ferait-il pas mieux d'attendre son arrivée à Londres,

pour lui dire qu'un agent de la police métropolitaine l'avait filé

autour du monde, et pour en rire avec lui ? Oui, sans doute. En tout

cas, question à examiner. Le plus pressé, c'était de rejoindre Mr.

Fogg et de lui faire agréer ses excuses pour cette inqualifiable

conduite.

Passepartout se leva donc. La mer était houleuse, et le paquebot

roulait fortement. Le digne garçon, aux jambes peu solides encore,

gagna tant bien que mal l'arrière du navire.

Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à

Mrs. Aouda.

« Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à

Mr. Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son

habitude... »

Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y était pas.

Passepartout n'avait qu'une chose à faire : c'était de demander au

purser quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu'il

ne connaissait aucun passager de ce nom.

« Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un

gentleman, grand, froid, peu communicatif, accompagné d'une jeune

dame...

-- Nous n'avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au

surplus, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter. »

Passepartout consulta la liste... Le nom de son maître n'y figurait

pas.

Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau.

« Ah çà ! je suis bien sur le _Carnatic_ ? s'écria-t-il.

-- Oui, répondit le purser.

-- En route pour Yokohama ?

-- Parfaitement. »

Passepartout avait eu un instant cette crainte de s'être trompé de

navire ! Mais s'il était sur le _Carnatic_, il était certain que son

maître ne s'y trouvait pas.

Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'était un coup de

foudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que

l'heure du départ du _Carnatic_ avait été avancée, qu'il devait

prévenir son maître, et qu'il ne l'avait pas fait ! C'était donc sa

faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ !

Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer

de son maître, pour retenir celui-ci à Hong-Kong, l'avait enivré! Car

il comprit enfin la manoeuvre de l'inspecteur de police. Et

maintenant, Mr. Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté,

emprisonné peut-être !... Passepartout, à cette pensée, s'arracha les

cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel règlement

de comptes !

Enfin, après le premier moment d'accablement, Passepartout reprit son

sang-froid et étudia la situation. Elle était peu enviable. Le

Français se trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver,

comment en reviendrait-il ? Il avait la poche vide. Pas un shilling,

pas un penny ! Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient

payés d'avance. Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour

prendre un parti. S'il mangea et but pendant cette traversée, cela ne

saurait se décrire. Il mangea pour son maître, pour Mrs. Aouda et

pour lui-même. Il mangea comme si le Japon, où il allait aborder, eût

été un pays désert, dépourvu de toute substance comestible.

Le 13, à la marée du matin, le _Carnatic_ entrait dans le port de

Yokohama.

Ce point est une relâche importante du Pacifique, où font escale tous

les steamers employés au service de la poste et des voyageurs entre

l'Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles de la Malaisie.

Yokohama est située dans la baie même de Yeddo, à peu de distance de

cette immense ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefois

résidence du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait, et

rivale de Meako, la grande cité qu'habite le mikado, empereur

ecclésiastique, descendant des dieux.

Le _Carnatic_ vint se ranger au quai de Yokohama, près des jetées du

port et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires

appartenant à toutes les nations.

Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si

curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que de

prendre le hasard pour guide, et d'aller à l'aventure par les rues de

la ville.

Passepartout se trouva d'abord dans une cité absolument européenne,

avec des maisons à basses façades, ornées de vérandas sous lesquelles

se développaient d'élégants péristyles, et qui couvrait de ses rues,

de ses places, de ses docks, de ses entrepôts, tout l'espace compris

depuis le promontoire du Traité jusqu'à la rivière. Là, comme à

Hong-Kong, comme à Calcutta, fourmillait un pêle-mêle de gens de

toutes races, Américains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands

prêts à tout vendre et à tout acheter, au milieu desquels le Français

se trouvait aussi étranger que s'il eût été jeté au pays des

Hottentots.

Passepartout avait bien une ressource : c'était de se recommander près

des agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama ; mais

il lui répugnait de raconter son histoire, si intimement mêlée à celle

de son maître, et avant d'en venir là, il voulait avoir épuisé toutes

les autres chances.

Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que

le hasard l'eût en rien servi, il entra dans la partie japonaise,

décidé, s'il le fallait, à pousser jusqu'à Yeddo.

Cette portion indigène de Yokohama est appelée Benten, du nom d'une

déesse de la mer, adorée sur les îles voisines. Là se voyaient

d'admirables allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées d'une

architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des

roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique

des cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient les

prêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius,

des rues interminables où l'on eût pu recueillir une moisson d'enfants

au teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on eût dit

découpés dans quelque paravent indigène, et qui se jouaient au milieu

de caniches à jambes courtes et de chats jaunâtres, sans queue, très

paresseux et très caressants.

Dans les rues, ce n'était que fourmillement, va-et-vient incessant :

bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourins

monotones, yakounines, officiers de douane ou de police, à chapeaux

pointus incrustés de laque et portant deux sabres à leur ceinture,

soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés de fusil

à percussion, hommes d'armes du mikado, ensachés dans leur pourpoint

de soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres

militaires de toutes conditions, -- car, au Japon, la profession de

soldat est autant estimée qu'elle est dédaignée en Chine. Puis, des

frères quêteurs, des pèlerins en longues robes, de simples civils,

chevelure lisse et d'un noir d'ébène, tête grosse, buste long, jambes

grêles, taille peu élevée, teint coloré depuis les sombres nuances du

cuivre jusqu'au blanc mat, mais jamais jaune comme celui des Chinois,

dont les Japonais différent essentiellement. Enfin, entre les

voitures, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les brouettes à

voile, les « norimons » à parois de laque, les « cangos » moelleux,

véritables litières en bambou, on voyait circuler, à petits pas de

leur petit pied, chaussé de souliers de toile, de sandales de paille

ou de socques en bois ouvragé, quelques femmes peu jolies, les yeux

bridés, la poitrine déprimée, les dents noircies au goût du jour, mais

portant avec élégance le vêtement national, le « kirimon », sorte de

robe de chambre croisée d'une écharpe de soie, dont la large ceinture

s'épanouissait derrière en un noeud extravagant, -- que les modernes

Parisiennes semblent avoir emprunté aux Japonaises.

Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette

foule bigarrée, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques,

les bazars où s'entasse tout le clinquant de l'orfèvrerie japonaise,

les « restaurations » ornées de banderoles et de bannières, dans

lesquelles il lui était interdit d'entrer, et ces maisons de thé où se

boit à pleine tasse l'eau chaude odorante, avec le « saki », liqueur

tirée du riz en fermentation, et ces confortables tabagies où l'on

fume un tabac très fin, et non l'opium, dont l'usage est à peu près

inconnu au Japon.

Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses

rizières. Là s'épanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs

dernières couleurs et leurs derniers parfums, des camélias éclatants,

portés non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les

enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les

indigènes cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et

que des mannequins grimaçants, des tourniquets criards défendent

contre le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres

volatiles voraces. Pas de cèdre majestueux qui n'abritât quelque

grand aigle ; pas de saule pleureur qui ne recouvrît de son feuillage

quelque héron mélancoliquement perché sur une patte ; enfin, partout

des corneilles, des canards, des éperviers, des oies sauvages, et

grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de «

Seigneuries », et qui symbolisent pour eux la longévité et le bonheur.

En errant ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre les

herbes :

« Bon ! dit-il, voilà mon souper. »

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

« Pas de chance ! » pensa-t-il.

Certes, l'honnête garçon avait, par prévision, aussi copieusement

déjeuné qu'il avait pu avant de quitter le _Carnatic_ ; mais après une

journée de promenade, il se sentit l'estomac très creux. Il avait

bien remarqué que moutons, chèvres ou porcs, manquaient absolument aux

étalages des bouchers indigènes, et, comme il savait que c'est un

sacrilège de tuer les boeufs, uniquement réservés aux besoins de

l'agriculture, il en avait conclu que la viande était rare au Japon.

Il ne se trompait pas ; mais à défaut de viande de boucherie, son

estomac se fût fort accommodé des quartiers de sanglier ou de daim,

des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les

Japonais se nourrissent presque exclusivement avec le produit des

rizières. Mais il dut faire contre fortune bon coeur, et remit au

lendemain le soin de pourvoir à sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigène, et il erra

dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les

groupes de baladins exécuter leurs prestigieux exercices, et les

astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur

lunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux de pêcheurs, qui

attiraient le poisson à la lueur de résines enflammées.

Enfin les rues se dépeuplèrent. A la foule succédèrent les rondes des

yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au

milieu de leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et

Passepartout répétait plaisamment, chaque fois qu'il rencontrait

quelque patrouille éblouissante :

« Allons, bon ! encore une ambassade japonaise qui part pour

l'Europe ! »

XXIII

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DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT

Le lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu'il fallait

manger à tout prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien

cette ressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim.

C'était alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la

voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié.

Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il résolut

de les essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs de

musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du

tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents

d'un virtuose européen.

Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et les

dilettanti, inopinément réveillés, n'auraient peut-être pas payé le

chanteur en monnaie à l'effigie du mikado.

Passepartout se décida donc à attendre quelques heures ; mais, tout en

cheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pour

un artiste ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtements

contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange

devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatement

appliquer à satisfaire son appétit.

Cette résolution prise, restait à l'exécuter. Ce ne fut qu'après de

longues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène,

auquel il exposa sa demande. L'habit européen plut au brocanteur, et

bientôt Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise et

coiffé d'une sorte de turban à côtes, décoloré sous l'action du temps.

Mais, en retour, quelques piécettes d'argent résonnaient dans sa

poche.

« Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval ! »

Le premier soin de Passepartout, ainsi « japonaisé », fut d'entrer

dans une « tea-house » de modeste apparence, et là, d'un reste de

volaille et de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui

le dîner serait encore un problème à résoudre.

« Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s'agit

de ne pas perdre la tête. Je n'ai plus la ressource de vendre cette

défroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser

au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil,

dont je ne garderai qu'un lamentable souvenir ! »

Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour

l'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité de cuisinier ou de

domestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et la

nourriture. Une fois à San Francisco, il verrait à se tirer

d'affaire. L'important, c'était de traverser ces quatre mille sept

cents milles du Pacifique qui s'étendent entre le Japon et le Nouveau

Monde.

Passepartout, n'étant point homme à laisser languir une idée, se

dirigea vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu'il s'approchait

des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en

avait eu l'idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi

aurait-on besoin d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un

paquebot américain, et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la

sorte ? Quelles recommandations faire valoir ? Quelles références

indiquer ?

Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense

affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama.

Cette affiche était ainsi libellée en anglais :

TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE

DE

L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR

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DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS

Avant leur départ pour les États-Unis d'Amérique

DES

LONGS-NEZ-LONGS-NEZ

SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU

Grande Attraction !

« Les États-Unis d'Amérique ! s'écria Passepartout, voilà justement

mon affaire !... »

Il suivit l'homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans la

ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arrêtait devant une

vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et

dont les parois extérieures représentaient, sans perspective, mais en

couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C'était l'établissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum

américain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,

acrobates, équilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait

ses dernières représentations avant de quitter l'empire du Soleil pour

les États de l'Union.

Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda

Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

« Que voulez-vous ? dit-il à Passepartout, qu'il prit d'abord pour un

indigène.

-- Avez-vous besoin d'un domestique ? demanda Passepartout.

-- Un domestique, s'écria le Barnum en caressant l'épaisse barbiche

grise qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obéissants,

fidèles, qui ne m'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à

condition que je les nourrisse... Et les voilà, ajouta-t-il en

montrant ses deux bras robustes, sillonnés de veines grosses comme des

cordes de contrebasse.

-- Ainsi, je ne puis vous être bon à rien ?

-- A rien.

-- Diable ! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.

-- Ah çà ! dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis

un singe ! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte ?

-- On s'habille comme on peut !

-- Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous ?

-- Oui, un Parisien de Paris.

-- Alors, vous devez savoir faire des grimaces ?

-- Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité

provoquer cette demande, nous autres Français, nous savons faire des

grimaces, c'est vrai, mais pas mieux que les Américains !

-- Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux

vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on

exhibe des farceurs étrangers, et à l'étranger, des farceurs

français !

-- Ah !

-- Vous êtes vigoureux, d'ailleurs ?

-- Surtout quand je sors de table.

-- Et vous savez chanter ?

-- Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans

quelques concerts de rue.

-- Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante

sur la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante

du pied droit ?

-- Parbleu ! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers

exercices de son jeune âge.

-- C'est que, voyez-vous, tout est là ! » répondit l'honorable

Batulcar.

L'engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour

tout faire dans la célèbre troupe japonaise. C'était peu flatteur,

mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco.

La représentation, annoncée à grand fracas par l'honorable Batulcar,

devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables

instruments d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à

la porte. On comprend bien que Passepartout n'avait pu étudier un

rôle, mais il devait prêter l'appui de ses solides épaules dans le

grand exercice de la « grappe humaine » exécuté par les Longs-Nez du

dieu Tingou. Ce « great attraction » de la représentation devait

clore la série des exercices.

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 10 / 19 段