l'hôtel et dînèrent à la table d'hôte, qui était somptueusement
servie. Puis Mrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son
appartement, après avoir « à l'anglaise » serré la main de son
imperturbable sauveur.
L'honorable gentleman, lui, s'absorba pendant toute la soirée dans la
lecture du _Times_ et de l'_Illustrated London News_.
S'il avait été homme à s'étonner de quelque chose, c'eût été de ne
point voir apparaître son domestique à l'heure du coucher. Mais,
sachant que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong
avant le lendemain matin, il ne s'en préoccupa pas autrement. Le
lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr.
Fogg.
Ce que pensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestique
n'était pas rentré à l'hôtel nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg se
contenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya
chercher un palanquin.
Il était alors huit heures, et la pleine mer, dont le _Carnatic_
devait profiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf
heures et demie.
Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de l'hôtel, Mr. Fogg et
Mrs. Aouda montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages
suivirent derrière sur une brouette.
Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai
d'embarquement, et là Mr. Fogg apprenait que le _Carnatic_ était
parti depuis la veille.
Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot et son
domestique, en était réduit à se passer de l'un et de l'autre. Mais
aucune marque de désappointement ne parut sur son visage, et comme
Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre :
« C'est un incident, madame, rien de plus. »
En ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'approcha
de lui. C'était l'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit :
« N'êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du _Rangoon_,
arrivé hier ?
-- Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas
l'honneur...
-- Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.
-- Savez-vous où il est, monsieur ? demanda vivement la jeune femme.
-- Quoi ! répondit Fix, feignant la surprise, n'est-il pas avec
vous ?
-- Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se
serait-il embarqué sans nous à bord du _Carnatic_ ?
-- Sans vous, madame ?... répondit l'agent. Mais, excusez ma
question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot ?
-- Oui, monsieur.
-- Moi aussi, madame, et vous me voyez très désappointé. Le
_Carnatic_, ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze
heures plus tôt sans prévenir personne, et maintenant il faudra
attendre huit jours le prochain départ ! »
En prononçant ces mots : « huit jours », Fix sentait son coeur bondir
de joie. Huit jours ! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong ! On
aurait le temps de recevoir le mandat d'arrêt. Enfin, la chance se
déclarait pour le représentant de la loi.
Que l'on juge donc du coup d'assommoir qu'il reçut, quand il entendit
Phileas Fogg dire de sa voix calme :
« Mais il y a d'autres navires que le _Carnatic_, il me semble, dans
le port de Hong-Kong. »
Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les
docks à la recherche d'un navire en partance.
Fix, abasourdi, suivait. On eût dit qu'un fil le rattachait à cet
homme.
Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu'elle
avait si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg, pendant trois heures,
parcourut le port en tous sens, décidé, s'il le fallait, à fréter un
bâtiment pour le transporter à Yokohama ; mais il ne vit que des
navires en chargement ou en déchargement, et qui, par conséquent, ne
pouvaient appareiller. Fix se reprit à espérer.
Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait pas, et il allait continuer ses
recherches, dût-il pousser jusqu'à Macao, quand il fut accosté par un
marin sur l'avant-port.
« Votre Honneur cherche un bateau ? lui dit le marin en se
découvrant.
-- Vous avez un bateau prêt à partir demanda Mr. Fogg.
-- Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote n° 43, le meilleur de la
flottille.
-- Il marche bien ?
-- Entre huit et neuf milles, au plus près. Voulez-vous le voir ?
-- Oui.
-- Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer ?
-- Non. D'un voyage.
-- Un voyage ?
-- Vous chargez-vous de me conduire à Yokohama ? »
Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux écarquillés.
« Votre Honneur veut rire ? dit-il.
-- Non ! j'ai manqué le départ du _Carnatic_, et il faut que je sois
le 14, au plus tard, à Yokohama, pour prendre le paquebot de San
Francisco.
-- Je le regrette, répondit le pilote, mais c'est impossible.
-- Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deux
cents livres si j'arrive à temps.
-- C'est sérieux ? demanda le pilote.
-- Très sérieux », répondit Mr. Fogg.
Le pilote s'était retiré à l'écart. Il regardait la mer, évidemment
combattu entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte de
s'aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles.
Pendant ce temps, Mr. Fogg s'était retourné vers Mrs. Aouda.
« Vous n'aurez pas peur, madame ? lui demanda-t-il.
-- Avec vous, non, monsieur Fogg », répondit la jeune femme.
Le pilote s'était de nouveau avancé vers le gentleman, et tournait son
chapeau entre ses mains.
« Eh bien, pilote ? dit Mr. Fogg.
-- Eh bien, Votre Honneur, répondit le pilote, je ne puis risquer ni
mes hommes, ni moi, ni vous-même, dans une si longue traversée sur un
bateau de vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l'année.
D'ailleurs, nous n'arriverions pas à temps, car il y a seize cent
cinquante milles de Hong-Kong à Yokohama.
-- Seize cents seulement, dit Mr. Fogg.
-- C'est la même chose. »
Fix respira un bon coup d'air.
« Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-être moyen de s'arranger
autrement. »
Fix ne respira plus.
« Comment ? demanda Phileas Fogg.
-- En allant à Nagasaki, l'extrémité sud du Japon, onze cents milles,
ou seulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette
dernière traversée, on ne s'éloignerait pas de la côte chinoise, ce
qui serait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent
au nord.
-- Pilote, répondit Phileas Fogg, c'est à Yokohama que je dois prendre
la malle américaine, et non à Shangaï ou à Nagasaki.
-- Pourquoi pas ? répondit le pilote. Le paquebot de San Francisco
ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki,
mais son port de départ est Shangaï.
-- Vous êtes certain de ce vous dites ?
-- Certain.
-- Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï ?
-- Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant
nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures, et avec une
moyenne de huit milles à l'heure, si nous sommes bien servis, si le
vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les
huit cents milles qui nous séparent de Shangaï.
-- Et vous pourriez partir ?...
-- Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller.
-- Affaire convenue... Vous êtes le patron du bateau ?
-- Oui, John Bunsby, patron de la _Tankadère_.
-- Voulez-vous des arrhes ?
-- Si cela ne désoblige pas Votre Honneur.
-- Voici deux cents livres à compte... Monsieur, ajouta Phileas Fogg
en se retournant vers Fix, si vous voulez profiter...
-- Monsieur, répondit résolument Fix, j'allais vous demander cette
faveur.
-- Bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.
-- Mais ce pauvre garçon... dit Mrs. Aouda, que la disparition de
Passepartout préoccupait extrêmement.
-- Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire », répondit
Phileas Fogg.
Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux, rageant, se rendait au
bateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers les bureaux de la police
de Hong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout,
et laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Même formalité fut
remplie chez l'agent consulaire français, et le palanquin, après avoir
touché à l'hôtel, où les bagages furent pris, ramena les voyageurs à
l'avant-port.
Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n° 43, son équipage à bord,
ses vivres embarqués, était prêt à appareiller.
C'était une charmante petite goélette de vingt tonneaux que la
_Tankadère_, bien pincée de l'avant, très dégagée dans ses façons,
très allongée dans ses lignes d'eau. On eût dit un yacht de course.
Ses cuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc comme
de l'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait à la
tenir en bon état. Ses deux mâts s'inclinaient un peu sur l'arrière.
Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches, et
pouvait gréer une fortune pour le vent arrière. Elle devait
merveilleusement marcher, et, de fait, elle avait déjà gagné plusieurs
prix dans les « matches » de bateaux-pilotes.
L'équipage de la _Tankadère_ se composait du patron John Bunsby et de
quatre hommes. C'étaient de ces hardis marins qui, par tous les
temps, s'aventurent à la recherche des navires, et connaissent
admirablement ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans
environ, vigoureux, noir de hâle, le regard vif, la figure énergique,
bien d'aplomb, bien à son affaire, eût inspiré confiance aux plus
craintifs.
Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s'y trouvait déjà.
Par le capot d'arrière de la goélette, on descendait dans une chambre
carrée, dont les parois s'évidaient en forme de cadres, au dessus d'un
divan circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de
roulis. C'était petit, mais propre.
« Je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir », dit Mr. Fogg à
Fix, qui s'inclina sans répondre.
L'inspecteur de police éprouvait comme une sorte d'humiliation à
profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.
« A coup sûr, pensait-il, c'est un coquin fort poli, mais c'est un
coquin ! »
A trois heures dix minutes, les voiles furent hissées. Le pavillon
d'Angleterre battait à la corne de la goélette. Les passagers étaient
assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier
regard sur le quai, afin de voir si Passepartout n'apparaîtrait pas.
Fix n'était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire en
cet endroit même le malheureux garçon qu'il avait si indignement
traité, et alors une explication eût éclaté, dont le détective ne se
fût pas tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et,
sans doute, l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son
influence.
Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la _Tankadère_,
prenant le vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s'élança
en bondissant sur les flots.
XXI
--------------------
OÙ LE PATRON DE LA « TANKARDÈRE» RISQUE FORT
DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES
C'était une aventureuse expédition que cette navigation de huit cents
milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout à cette
époque de l'année. Elles sont généralement mauvaises, ces mers de la
Chine, exposées à des coups de vent terribles, principalement pendant
les équinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre.
C'eût été, bien évidemment, l'avantage du pilote de conduire ses
passagers jusqu'à Yokohama, puisqu'il était payé tant par jour. Mais
son imprudence aurait été grande de tenter une telle traversée dans
ces conditions, et c'était déjà faire acte d'audace, sinon de
témérité, que de remonter jusqu'à Shangaï. Mais John Bunsby avait
confiance en sa _Tankadère_, qui s'élevait à la lame comme une mauve,
et peut-être n'avait-il pas tort.
Pendant les dernières heures de cette journée, la _Tankadère_ navigua
dans les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures,
au plus près ou vent arrière, elle se comporta admirablement.
« Je n'ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment où la
goélette donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence
possible.
-- Que Votre Honneur s'en rapporte à moi, répondit John Bunsby. En
fait de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter.
Nos flèches n'y ajouteraient rien, et ne serviraient qu'à assommer
l'embarcation en nuisant à sa marche.
-- C'est votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous. »
Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées, d'aplomb comme un
marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme,
assise à l'arrière, se sentait émue en contemplant cet océan, assombri
déjà par le crépuscule, qu'elle bravait sur une frêle embarcation.
Au-dessus de sa tête se déployaient les voiles blanches, qui
l'emportaient dans l'espace comme de grandes ailes. La goélette,
soulevée par le vent, semblait voler dans l'air.
La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son
insuffisante lumière devait s'éteindre bientôt dans les brumes de
l'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient déjà une
partie du ciel.
Le pilote avait disposé ses feux de position, -- précaution
indispensable à prendre dans ces mers très fréquentées aux approches
des atterrages. Les rencontres de navires n'y étaient pas rares, et,
avec la vitesse dont elle était animée, la goélette se fût brisée au
moindre choc.
Fix rêvait à l'avant de l'embarcation. Il se tenait à l'écart,
sachant Fogg d'un naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui répugnait
de parler à cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait
aussi à l'avenir. Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne
s'arrêterait pas à Yokohama, qu'il prendrait immédiatement le paquebot
de San Francisco afin d'atteindre l'Amérique, dont la vaste étendue
lui assurerait l'impunité avec la sécurité. Le plan de Phileas Fogg
lui semblait on ne peut plus simple.
Au lieu de s'embarquer en Angleterre pour les États-Unis, comme un
coquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et traversé les
trois quarts du globe, afin de gagner plus sûrement le continent
américain, où il mangerait tranquillement le million de la Banque,
après avoir dépisté la police. Mais une fois sur la terre de l'Union,
que ferait Fix ? Abandonnerait-il cet homme ? Non, cent fois non !
et jusqu'à ce qu'il eût obtenu un acte d'extradition, il ne le
quitterait pas d'une semelle. C'était son devoir, et il
l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, une circonstance heureuse
s'était produite : Passepartout n'était plus auprès de son maître, et
surtout, après les confidences de Fix, il était important que le
maître et le serviteur ne se revissent jamais.
Phileas Fogg, lui, n'était pas non plus sans songer à son domestique,
si singulièrement disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla
pas impossible que, par suite d'un malentendu, le pauvre garçon ne se
fût embarqué sur le _Carnatic_, au dernier moment. C'était aussi
l'opinion de Mrs. Aouda, qui regrettait profondément cet honnête
serviteur, auquel elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le
retrouvât à Yokohama, et, si le _Carnatic_ l'y avait transporté, il
serait aisé de le savoir.
Vers dix heures, la brise vint à fraîchir. Peut-être eût-il été
prudent de prendre un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement
observé l'état du ciel, laissa la voilure telle qu'elle était établie.
D'ailleurs, la _Tankadère_ portait admirablement la toile, ayant un
grand tirant d'eau, et tout était paré à amener rapidement, en cas de
grain.
A minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine.
Fix les y avait précédés, et s'était étendu sur l'un des cadres.
Quant au pilote et à ses hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le
pont.
Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goélette avait fait
plus de cent milles. Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne
de sa vitesse était entre huit et neuf milles. La _Tankadère_ avait
du largue dans ses voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous
cette allure, son maximum de rapidité. Si le vent tenait dans ces
conditions, les chances étaient pour elle.
La _Tankadère_, pendant toute cette journée, ne s'éloigna pas
sensiblement de la côte, dont les courants lui étaient favorables.
Elle l'avait à cinq milles au plus par sa hanche de bâbord, et cette
côte, irrégulièrement profilée, apparaissait parfois à travers
quelques éclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins
forte par là même : circonstance heureuse pour la goélette, car les
embarcations d'un petit tonnage souffrent surtout de la houle qui
rompt leur vitesse, qui « les tue », pour employer l'expression
maritime.
Vers midi, la brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fit
établir les flèches ; mais au bout de deux heures, il fallut les
amener, car le vent fraîchissait à nouveau.
Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal de
mer, mangèrent avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix
fut invité à partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il
est aussi nécessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela
le vexait ! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres
vivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. Il mangea
cependant, -- sur le pouce, il est vrai, -- mais enfin il mangea.
Toutefois, ce repas terminé, il crut devoir prendre le sieur Fogg à
part, et il lui dit :
« Monsieur... »
Ce « monsieur »lui écorchait les lèvres, et il se retenait pour ne pas
mettre la main au collet de ce « monsieur »!
« Monsieur, vous avez été fort obligeant en m'offrant passage à votre
bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d'agir aussi
largement que vous, j'entends payer ma part...
-- Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg.
-- Mais si, je tiens...
-- Non, monsieur, répéta Fogg d'un ton qui n'admettait pas de
réplique. Cela entre dans les frais généraux ! »
Fix s'inclina, il étouffait, et, allant s'étendre sur l'avant de la
goélette, il ne dit plus un mot de la journée.
Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir.
Plusieurs fois il dit à Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu à
Shangaï. Mr. Fogg répondit simplement qu'il y comptait. D'ailleurs,
tout l'équipage de la petite goélette y mettait du zèle. La prime
affriolait ces braves gens. Aussi, pas une écoute qui ne fût
consciencieusement raidie ! Pas une voile qui ne fût vigoureusement
étarquée ! Pas une embardée que l'on pût reprocher à l'homme de
barre ! On n'eût pas manoeuvré plus sévèrement dans une régate du
Royal-Yacht-Club.
Le soir, le pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingt
milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer qu'en
arrivant à Yokohama, il n'aurait aucun retard à inscrire à son
programme. Ainsi donc, le premier contretemps sérieux qu'il eût
éprouvé depuis son départ de Londres ne lui causerait probablement
aucun préjudice.
Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la _Tankadère_
entrait franchement dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare la grande
île Formose de la côte chinoise, et elle coupait le tropique du
Cancer. La mer était très dure dans ce détroit, plein de remous
formés par les contre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les
lames courtes brisaient sa marche. Il devint très difficile de se
tenir debout sur le pont.
Avec le lever du jour, le vent fraîchit encore. Il y avait dans le
ciel l'apparence d'un coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait
un changement prochain de l'atmosphère ; sa marche diurne était
irrégulière, et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi
la mer se soulever vers le sud-est en longues houles « qui sentaient
la tempête ». La veille, le soleil s'était couché dans une brume
rouge, au milieu des scintillations phosphorescentes de l'océan.
Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre
ses dents des choses peu intelligibles. A un certain moment, se
trouvant près de son passager :
« On peut tout dire à Votre Honneur ? dit-il à voix basse.
-- Tout, répondit Phileas Fogg.
-- Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.
-- Viendra-t-il du nord ou du sud ? demanda simplement Mr. Fogg.
-- Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se prépare !
-- Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon côté,
répondit Mr. Fogg.
-- Si vous le prenez comme cela, répliqua le pilote, je n'ai plus rien
à dire ! »
Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. A une époque
moins avancée de l'année, le typhon, suivant l'expression d'un célèbre
météorologiste, se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammes
électriques, mais en équinoxe hiver il était à craindre qu'il ne se
déchaînât avec violence.
Le pilote prit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes les
voiles de la goélette et amener les vergues sur le pont. Les mots de
flèche furent dépassés. On rentra le bout-dehors. Les panneaux
furent condamnés avec soin. Pas une goutte d'eau ne pouvait, dès
lors, pénétrer dans la coque de l'embarcation. Une seule voile
triangulaire, un tourmentin de forte toile, fut hissé en guise de
trinquette, de manière à maintenir la goélette vent arrière. Et on
attendit.
John Bunsby avait engagé ses passagers à descendre dans la cabine ;
mais, dans un étroit espace, à peu près privé d'air, et par les
secousses de la houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni
Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix lui-même ne consentirent à quitter
le pont.
Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord.
Rien qu'avec son petit morceau de toile, la _Tankadère_ fut enlevée
comme une plume par ce vent dont on ne saurait donner une idée exacte,
quand il souffle en tempête. Comparer sa vitesse à la quadruple
vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester
au-dessous de la vérité.
Pendant toute la journée, l'embarcation courut ainsi vers le nord,
emportée par les lames monstrueuses, en conservant heureusement une
rapidité égale à la leur. Vingt fois elle faillit être coiffée par
une de ces montagnes d'eau qui se dressaient à l'arrière ; mais un
adroit coup de barre, donné par le pilote, parait la catastrophe. Les
passagers étaient quelquefois couverts en grand par les embruns qu'ils
recevaient philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais
l'intrépide Aouda, les yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne
pouvait qu'admirer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait
la tourmente à ses côtés. Quant à Phileas Fogg, il semblait que ce
typhon fût partie de son programme.
Jusqu'alors la _Tankadère_ avait toujours fait route au nord ; mais
vers le soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois
quarts, hâla le nord-ouest. La goélette, prêtant alors le flanc à la
lame, fut effroyablement secouée. La mer la frappait avec une
violence bien faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle
solidité toutes les parties d'un bâtiment sont reliées entre elles.
Avec la nuit, la tempête s'accentua encore. En voyant l'obscurité se
faire, et avec l'obscurité s'accroître la tourmente, John Bunsby
ressentit de vives inquiétudes. Il se demanda s'il ne serait pas
temps de relâcher, et il consulta son équipage.
Ses hommes consultés, John Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit
:
« Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des
ports de la côte.
-- Je le crois aussi, répondit Phileas Fogg.
-- Ah ! fit le pilote, mais lequel ?
-- Je n'en connais qu'un, répondit tranquillement Mr. Fogg.
-- Et c'est !...
-- Shangaï. »
Cette réponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendre
ce qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait d'obstination et de
ténacité. Puis il s'écria :
« Eh bien, oui ! Votre Honneur a raison. A Shangaï ! »
Et la direction de la _Tankadère_ fut imperturbablement maintenue vers
le nord.
Nuit vraiment terrible ! Ce fut un miracle si la petite goélette ne
chavira pas. Deux fois elle fut engagée, et tout aurait été enlevé à
bord, si les saisines eussent manqué. Mrs. Aouda était brisée, mais
elle ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut
se précipiter vers elle pour la protéger contre la violence des lames.
Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec une extrême
fureur. Toutefois, le vent retomba dans le sud-est. C'était une
modification favorable, et la _Tankadère_ fit de nouveau route sur
cette mer démontée, dont les lames se heurtaient alors à celles que
provoquait la nouvelle aire du vent. De là un choc de contre-houles
qui eût écrasé une embarcation moins solidement construite.