mauvais. Le vent devint très fort. Fixé dans la partie du
nord-ouest, il contraria la marche du paquebot. Le _Rangoon_, trop
instable, roula considérablement, et les passagers furent en droit de
garder rancune à ces longues lames affadissantes que le vent soulevait
du large.
Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de
tempête. La bourrasque battit la mer avec véhémence. Le _Rangoon_
dut mettre à la cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix
tours d'hélice seulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes
les voiles avaient été serrées, et c'était encore trop de ces agrès
qui sifflaient au milieu des rafales.
La vitesse du paquebot, on le conçoit, fut notablement diminuée, et
l'on put estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de
retard sur l'heure réglementaire, et plus même, si la tempête ne
cessait pas.
Phileas Fogg assistait à ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblait
lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilité. Son
front ne s'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt
heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le
départ du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne
ressentait ni impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette
tempête rentrât dans son programme, qu'elle fût prévue. Mrs. Aouda,
qui s'entretint avec son compagnon de ce contretemps, le trouva aussi
calme que par le passé.
Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même oeil. Bien au contraire.
Cette tempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même été sans
bornes, si le _Rangoon_ eût été obligé de fuir devant la tourmente.
Tous ces retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à
rester quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales
et ses bourrasques, entrait dans son jeu. Il était bien un peu
malade, mais qu'importe ! Il ne comptait pas ses nausées, et, quand
son corps se tordait sous le mal de mer, son esprit s'ébaudissait
d'une immense satisfaction.
Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée il
passa ce temps d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché ! La
terre et l'eau semblaient être à la dévotion de son maître. Steamers
et railways lui obéissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pour
favoriser son voyage. L'heure des mécomptes avait-elle donc enfin
sonné ? Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent
dû sortir de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempête l'exaspérait,
cette rafale le mettait en fureur, et il eût volontiers fouetté cette
mer désobéissante ! Pauvre garçon ! Fix lui cacha soigneusement sa
satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eût
deviné le secret contentement de Fix, Fix eût passé un mauvais quart
d'heure.
Passepartout, pendant toute la durée de la bourrasque, demeura sur le
pont du _Rangoon_. Il n'aurait pu rester en bas ; il grimpait dans la
mâture ; il étonnait l'équipage et aidait à tout avec une adresse de
singe. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les
matelots, qui ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant un garçon si
décontenancé. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps
durerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne se
décidait pas à remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais
rien n'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait
l'irresponsable instrument.
Enfin la tourmente s'apaisa. L'état de la mer se modifia dans la
journée du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et
redevint favorable.
Passepartout se rasséréna avec le temps. Les huniers et les basses
voiles purent être établis, et le _Rangoon_ reprit sa route avec une
merveilleuse vitesse.
Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en
prendre son parti, et la terre ne fut signalée que le 6, à cinq heures
du matin. L'itinéraire de Phileas Fogg portait l'arrivée du paquebot
au 5. Or, il n'arrivait que le 6. C'était donc vingt-quatre heures
de retard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué.
A six heures, le pilote monta à bord du _Rangoon_ et prit place sur la
passerelle, afin de diriger le navire à travers les passes jusqu'au
port de Hong-Kong.
Passepartout mourait du désir d'interroger cet homme, de lui demander
si le paquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n'osait
pas, aimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant.
Il avait confié ses inquiétudes à Fix, qui -- le fin renard --
essayait de le consoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte
pour prendre le prochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans
une colère bleue.
Mais si Passepartout ne se hasarda pas à interroger le pilote, Mr.
Fogg, après avoir consulté son Bradshaw, demanda de son air tranquille
audit pilote s'il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong
pour Yokohama.
« Demain, à la marée du matin, répondit le pilote.
-- Ah ! » fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement.
Passepartout, qui était présent, eût volontiers embrassé le pilote,
auquel Fix aurait voulu tordre le cou.
« Quel est le nom de ce steamer ? demanda Mr. Fogg.
-- Le _Carnatic_, répondit le pilote.
-- N'était-ce pas hier qu'il devait partir ?
-- Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et son
départ a été remis à demain.
-- Je vous remercie », répondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique
redescendit dans le salon du _Rangoon_.
Quant à Passepartout, il saisit la main du pilote et l'étreignit
vigoureusement en disant :
« Vous, pilote, vous êtes un brave homme ! »
Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses réponses lui
valurent cette amicale expansion. A un coup de sifflet, il remonta
sur la passerelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille
de jonques, de tankas, de bateaux-pêcheurs, de navires de toutes
sortes, qui encombraient les pertuis de Hong-Kong.
A une heure, le _Rangoon_ était à quai, et les passagers débarquaient.
En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi Phileas
Fogg, il faut en convenir. Sans cette nécessité de réparer ses
chaudières, le _Carnatic_ fût parti à la date du 5 novembre, et les
voyageurs pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours le
départ du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, était en retard
de vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de
conséquences fâcheuses pour le reste du voyage.
En effet, le steamer qui fait de Yokohama à San Francisco la traversée
du Pacifique était en correspondance directe avec le paquebot de
Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci fût arrivé.
Évidemment il y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama, mais,
pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il
serait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, à
vingt-quatre heures près, dans les conditions de son programme,
trente-cinq jours après avoir quitté Londres.
Le _Carnatic_ ne devant partir que le lendemain matin à cinq heures,
Mr. Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses
affaires, c'est-à-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au
débarqué du bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la
conduisit vers un palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer
un hôtel, et ceux-ci lui désignèrent l'_Hôtel du Club_. Le palanquin
se mit en route, suivi de Passepartout, et vingt minutes après il
arrivait à destination.
Un appartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla à
ce qu'elle ne manquât de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu'il allait
immédiatement se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel
il devait la laisser à Hong-Kong. En même temps il donnait à
Passepartout l'ordre de demeurer à l'hôtel jusqu'à son retour, afin
que la jeune femme n'y restât pas seule.
Le gentleman se fit conduire à la Bourse. Là, on connaîtrait
immanquablement un personnage tel que l'honorable Jejeeh, qui comptait
parmi les plus riches commerçants de la ville.
Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le
négociant parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la
Chine. Sa fortune faite, il s'était établi en Europe -- en Hollande,
croyait-on --, ce qui s'expliquait par suite de nombreuses relations
qu'il avait eues avec ce pays pendant son existence commerciale.
Phileas Fogg revint à l'_Hôtel du Club_. Aussitôt il fit demander à
Mrs. Aouda la permission de se présenter devant elle, et, sans autre
préambule, il lui apprit que l'honorable Jejeeh ne résidait plus à
Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande.
A cela, Mrs. Aouda ne répondit rien d'abord. Elle passa sa main sur
son front, et resta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce
voix :
« Que dois-je faire, monsieur Fogg ? dit-elle.
-- C'est très simple, répondit le gentleman. Revenir en Europe.
-- Mais je ne puis abuser...
-- Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon
programme... Passepartout ?
-- Monsieur ? répondit Passepartout.
-- Allez au _Carnatic_, et retenez trois cabines. »
Passepartout, enchanté de continuer son voyage dans la compagnie de la
jeune femme, qui était fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt
l'_Hôtel du Club_.
XIX
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OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT
A SON MAÎTRE, ET CE QUI S'ENSUIT
Hong-Kong n'est qu'un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre
de 1842, assura la possession à l'Angleterre. En quelques années, le
génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville
importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à
l'embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement la
séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l'autre rive.
Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao dans une lutte
commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois
s'opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux, des wharfs,
des entrepôts, une cathédrale gothique, un « government-house », des
rues macadamisées, tout ferait croire qu'une des cités commerçantes
des comtés de Kent ou de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre,
est venue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes.
Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port
Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore en
faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de
Japonais et d'Européens, qui se pressait dans les rues. A peu de
choses près, c'était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le
digne garçon retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une
traînée de villes anglaises tout autour du monde.
Passepartout arriva au port Victoria. Là, à l'embouchure de la
rivière de Canton, c'était un fourmillement de navires de toutes
nations, des anglais, des français, des américains, des hollandais,
bâtiments de guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou
chinoises, des jonques, des sempans, des tankas, et même des
bateaux-fleurs qui formaient autant de parterres flottants sur les
eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain nombre
d'indigènes vêtus de jaune, tous très avancés en âge. Étant entré
chez un barbier chinois pour se faire raser « à la chinoise », il
apprit par le Figaro de l'endroit, qui parlait un assez bon anglais,
que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans au moins, et qu'à
cet âge ils avaient le privilège de porter la couleur jaune, qui est
la couleur impériale. Passepartout trouva cela fort drôle, sans trop
savoir pourquoi.
Sa barbe faite, il se rendit au quai d'embarquement du _Carnatic_, et
là il aperçut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut
point étonné. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son
visage les marques d'un vif désappointement.
« Bon ! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du
Reform-Club ! »
Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer
l'air vexé de son compagnon.
Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale
chance qui le poursuivait. Pas de mandat ! Il était évident que le
mandat courait après lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il
séjournait quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la
dernière terre anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper
définitivement, s'il ne parvenait pas à l'y retenir.
« Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu'en
Amérique ? demanda Passepartout.
-- Oui, répondit Fix les dents serrées.
-- Allons donc ! s'écria Passepartout en faisant entendre un
retentissant éclat de rire ! Je savais bien que vous ne pourriez pas
vous séparer de nous. Venez retenir votre place, venez ! »
Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et
arrêtèrent des cabines pour quatre personnes. Mais l'employé leur fit
observer que les réparations du _Carnatic_ étant terminées, le
paquebot partirait le soir même à huit heures, et non le lendemain
matin, comme il avait été annoncé.
« Très bien ! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je
vais le prévenir. »
A ce moment, Fix prit un parti extrême. Il résolut de tout dire à
Passepartout. C'était le seul moyen peut-être qu'il eût de retenir
Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.
En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir
dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta
l'invitation de Fix.
Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant.
Tous deux y entrèrent. C'était une vaste salle bien décorée, au fond
de laquelle s'étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit
étaient rangés un certain nombre de dormeurs.
Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de
petites tables en jonc tressé. Quelques uns vidaient des pintes de
bière anglaise, ale ou porter, d'autres, des brocs de liqueurs
alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues
pipes de terre rouge, bourrées de petites boulettes d'opium mélangé
d'essence de rose. Puis, de temps en temps, quelque fumeur énervé
glissait sous la table, et les garçons de l'établissement, le prenant
par les pieds et par la tête, le portaient sur le lit de camp près
d'un confrère. Une vingtaine de ces ivrognes étaient ainsi rangés
côte à côte, dans le dernier degré d'abrutissement.
Fix et Passepartout comprirent qu'ils étaient entrés dans une tabagie
hantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la
mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante
millions de francs de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium !
Tristes millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices
de la nature humaine.
Le gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par
des lois sévères, mais en vain. De la classe riche, à laquelle
l'usage de l'opium était d'abord formellement réservé, cet usage
descendit jusqu'aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus
être arrêtés. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du
Milieu. Hommes et femmes s'adonnent à cette passion déplorable, et
lorsqu'ils sont accoutumés à cette inhalation, ils ne peuvent plus
s'en passer, à moins d'éprouver d'horribles contractions de l'estomac.
Un grand fumeur peut fumer jusqu'à huit pipes par jour mais il meurt
en cinq ans.
Or, c'était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui
pullulent, même à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés
avec l'intention de se rafraîchir. Passepartout n'avait pas d'argent,
mais il accepta volontiers la « politesse » de son compagnon, quitte à
la lui rendre en temps et lieu.
On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fit
largement honneur, tandis que Fix, plus réservé, observait son
compagnon avec une extrême attention. On causa de choses et d'autres,
et surtout de cette excellente idée qu'avait eue Fix de prendre
passage sur le _Carnatic_. Et à propos de ce steamer, dont le départ
se trouvait avancé de quelques heures, Passepartout, les bouteilles
étant vides, se leva, afin d'aller prévenir son maître.
Fix le retint.
« Un instant, dit-il.
-- Que voulez-vous, monsieur Fix ?
-- J'ai à vous parler de choses sérieuses.
-- De choses sérieuses ! s'écria Passepartout en vidant quelques
gouttes de vin restées au fond au son verre. Eh bien, nous en
parlerons demain. Je n'ai pas le temps aujourd'hui.
-- Restez, répondit Fix. Il s'agit de votre maître ! »
Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur.
L'expression du visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit.
« Qu'est-ce donc que vous avez à me dire » demanda-t-il.
Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix :
« Vous avez deviné qui j'étais ? lui demanda-t-il.
-- Parbleu ! dit Passepartout en souriant.
-- Alors je vais tout vous avouer...
-- Maintenant que je sais tout, mon compère ! Ah ! voilà qui n'est
pas fort ! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous
dire que ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement !
-- Inutilement ! dit Fix. Vous en parlez à votre aise ! On voit
bien que vous ne connaissez pas l'importance de la somme !
-- Mais si, je la connais, répondit Passepartout. Vingt mille
livres !
-- Cinquante-cinq mille ! reprit Fix, en serrant la main du Français.
-- Quoi ! s'écria Passepartout, Mr. Fogg aurait osé !...
Cinquante-cinq mille livres !... Eh bien ! raison de plus pour ne
pas perdre un instant, ajouta-t-il en se levant de nouveau.
-- Cinquante-cinq mille livres ! reprit Fix, qui força Passepartout à
se rasseoir, après avoir fait apporter un flacon de brandy, -- et si
je réussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous
cinq cents (12 500 F) à la condition de m'aider ?
-- Vous aider ? s'écria Passepartout, dont les yeux étaient
démesurément ouverts.
-- Oui, m'aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à
Hong-Kong !
-- Hein ! fit Passepartout, que dites-vous là ? Comment ! non
content de faire suivre mon maître, de suspecter sa loyauté, ces
gentlemen veulent encore lui susciter des obstacles ! J'en suis
honteux pour eux !
-- Ah çà ! que voulez-vous dire ? demanda Fix.
-- Je veux dire que c'est de la pure indélicatesse. Autant dépouiller
Mr. Fogg, et lui prendre l'argent dans la poche !
-- Eh ! c'est bien à cela que nous comptons arriver !
-- Mais c'est un guet-apens ! s'écria Passepartout, -- qui s'animait
alors sous l'influence du brandy que lui servait Fix, et qu'il buvait
sans s'en apercevoir, -- un guet-apens véritable ! Des gentlemen !
des collègues ! »
Fix commençait à ne plus comprendre.
« Des collègues ! s'écria Passepartout, des membres du Reform-Club !
Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que,
quand il a fait un pari, c'est loyalement qu'il prétend le gagner.
-- Mais qui croyez-vous donc que je sois ? demanda Fix, en fixant son
regard sur Passepartout.
-- Parbleu ! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de
contrôler l'itinéraire de mon maître, ce qui est singulièrement
humiliant ! Aussi, bien que, depuis quelque temps déjà, j'aie deviné
votre qualité, je me suis bien gardé de la révéler à Mr. Fogg !
-- Il ne sait rien ?... demanda vivement Fix.
-- Rien », répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.
L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hésitait avant
de reprendre la parole. Que devait-il faire ? L'erreur de
Passepartout semblait sincère, mais elle rendait son projet plus
difficile. Il était évident que ce garçon parlait avec une absolue
bonne foi, et qu'il n'était point le complice de son maître, -- ce que
Fix aurait pu craindre.
« Eh bien, se dit-il, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera. »
Le détective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleurs, il
n'avait plus le temps d'attendre. A tout prix, il fallait arrêter
Fogg à Hong-Kong.
« Ecoutez, dit Fix d'une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas
ce que vous croyez, c'est-à-dire un agent des membres du
Reform-Club...
-- Bah ! dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard.
-- Je suis un inspecteur de police, chargé d'une mission par
l'administration métropolitaine...
-- Vous... inspecteur de police !...
-- Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission. »
Et l'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son
compagnon une commission signée du directeur de la police centrale.
Passepartout, abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une
parole.
« Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n'est qu'un prétexte dont vous
êtes dupes, vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérêt
à s'assurer votre inconsciente complicité.
-- Mais pourquoi ?... s'écria Passepartout.
-- Ecoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille
livres a été commis à la Banque d'Angleterre par un individu dont le
signalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c'est
trait pour trait celui du sieur Fogg.
-- Allons donc ! s'écria Passepartout en frappant la table de son
robuste poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde !
-- Qu'en savez-vous ? répondit Fix. Vous ne le connaissez même pas !
Vous êtes entré à son service le jour de son départ, et il est parti
précipitamment sous un prétexte insensé, sans malles, emportant une
grosse somme en bank-notes ! Et vous osez soutenir que c'est un
honnête homme !
-- Oui ! oui ! répétait machinalement le pauvre garçon.
-- Voulez-vous donc être arrêté comme son complice ? »
Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n'était plus
reconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. Phileas
Fogg un voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme généreux et brave !
Et pourtant que de présomptions relevées contre lui ! Passepartout
essayait de repousser les soupçons qui se glissaient dans son esprit.
Il ne voulait pas croire à la culpabilité de son maître.
« Enfin, que voulez-vous de moi ? dit-il à l'agent de police, en se
contenant par un suprême effort.
-- Voici, répondit Fix. J'ai filé le sieur Fogg jusqu'ici, mais je
n'ai pas encore reçu le mandat d'arrestation, que j'ai demandé à
Londres. Il faut donc que vous m'aidiez à retenir à Hong-Kong...
-- Moi ! que je...
-- Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par
la Banque d'Angleterre !
-- Jamais ! » répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba,
sentant sa raison et ses forces lui échapper à la fois.
« Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien même tout ce que vous
m'avez dit serait vrai... quand mon maître serait le voleur que vous
cherchez... ce que je nie... j'ai été... je suis à son service...
je l'ai vu bon et généreux... Le trahir... jamais... non, pour tout
l'or du monde... Je suis d'un village où l'on ne mange pas de ce
pain-là!...
-- Vous refusez ?
-- Je refuse.
-- Mettons que je n'ai rien dit, répondit Fix, et buvons.
-- Oui, buvons ! »
Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fix,
comprenant qu'il fallait à tout prix le séparer de son maître, voulut
l'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargées
d'opium. Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit,
la porta à ses lèvres, l'alluma, respira quelques bouffées, et
retomba, la tête alourdie sous l'influence du narcotique.
« Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera
pas prévenu à temps du départ du _Carnatic_, et s'il part, du moins
partira-t-il sans ce maudit Français ! »
Puis il sortit, après avoir payé la dépense.
XX
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DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION
AVEC PHILEAS FOGG
Pendant cette scène qui allait peut-être compromettre si gravement son
avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les
rues de la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son
offre de la conduire jusqu'en Europe, il avait dû songer à tous les
détails que comporte un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui
fît le tour du monde un sac à la main, passe encore ; mais une femme
ne pouvait entreprendre une pareille traversée dans ces conditions.
De là, nécessité d'acheter les vêtements et objets nécessaires au
voyage. Mr. Fogg s'acquitta de sa tâche avec le calme qui le
caractérisait, et à toutes les excuses ou objections de la jeune
veuve, confuse de tant de complaisance :
« C'est dans l'intérêt de mon voyage, c'est dans mon programme »,
répondait-il invariablement.