Le _Rangoon_, l'un des paquebots que la Compagnie péninsulaire et

orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, était

un steamer en fer, à hélice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix

tonnes, et d'une force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait

le _Mongolia_ en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda

ne fut-elle point aussi bien installée que l'eût désiré Phileas Fogg.

Après tout, il ne s'agissait que d'une traversée de trois mille cinq

cents milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se

montra pas une difficile passagère.

Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda fit plus

ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui

témoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman

l'écoutait, en apparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans

qu'une intonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il

veillait à ce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certaines

heures il venait régulièrement, sinon causer, du moins l'écouter. Il

accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte,

mais avec la grâce et l'imprévu d'un automate dont les mouvements

auraient été combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que

penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqué l'excentrique

personnalité de son maître. Il lui avait appris quelle gageure

entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait souri ;

mais après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait

perdre à ce qu'elle le vît à travers sa reconnaissance.

Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de sa

touchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient le

premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis

ont fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons.

L'un d'eux, Sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement

anglais, et Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui

habitait Bombay. C'était même un cousin de Sir Jejeebhoy, l'honorable

Jejeeh, qu'elle comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près

de lui refuge et assistance ? Elle ne pouvait l'affirmer. A quoi Mr.

Fogg répondait qu'elle n'eût pas à s'inquiéter, et que tout

s'arrangerait mathématiquement ! Ce fut son mot.

La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe ? On ne sait.

Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses

grands yeux « limpides comme les lacs sacrés de l'Himalaya » ! Mais

l'intraitable Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme

à se jeter dans ce lac.

Cette première partie de la traversée du _Rangoon_ s'accomplit dans

des conditions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette

portion de l'immense baie que les marins appellent les « brasses du

Bengale » se montra favorable à la marche du paquebot. Le _Rangoon_

eut bientôt connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe,

que sa pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre

cents pieds, signale de fort loin aux navigateurs.

La côte fut prolongée d'assez près. Les sauvages Papouas de l'île ne

se montrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de

l'échelle humaine, mais dont on fait à tort des anthropophages.

Le développement panoramique de ces îles était superbe. D'immenses

forêts de lataniers, d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks,

de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le

pays en premier plan, et en arrière se profilait l'élégante silhouette

des montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieuses

salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans

le Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards

par le groupe des Andaman, passa vite, et le _Rangoon_ s'achemina

rapidement vers le détroit de Malacca, qui devait lui donner accès

dans les mers de la Chine.

Que faisait pendant cette traversée l'inspecteur Fix, si

malencontreusement entraîné dans un voyage de circumnavigation ? Au

départ de Calcutta, après avoir laissé des instructions pour que le

mandat, s'il arrivait enfin, lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pu

s'embarquer à bord du _Rangoon_ sans avoir été aperçu de Passepartout,

et il espérait bien dissimuler sa présence jusqu'à l'arrivée du

paquebot. En effet, il lui eût été difficile d'expliquer pourquoi il

se trouvait à bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui

devait le croire à Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance

avec l'honnête garçon par la logique même des circonstances.

Comment ? On va le voir.

Toutes les espérances, tous les désirs de l'inspecteur de police,

étaient maintenant concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong,

car le paquebot s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il

pût opérer en cette ville. C'était donc à Hong-Kong que l'arrestation

du voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait, pour ainsi

dire, sans retour.

En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la dernière

qui se rencontrât sur le parcours. Au-delà, la Chine, le Japon,

l'Amérique offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. A

Hong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui courait

évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les

mains de la police locale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kong,

un simple mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte

d'extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute nature,

dont le coquin profiterait pour échapper définitivement. Si

l'opération manquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du

moins bien difficile, de la reprendre avec quelque chance de succès.

« Donc, se répétait Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans

sa cabine, donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j'arrête mon homme,

ou il n'y sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde

son départ ! J'ai échoué à Bombay, j'ai échoué à Calcutta ! Si je

manque mon coup à Hong-Kong, je suis perdu de réputation ! Coûte que

coûte, il faut réussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si

cela est nécessaire, le départ de ce maudit Fogg ? »

En dernier ressort, Fix était bien décidé à tout avouer à

Passepartout, à lui faire connaître ce maître qu'il servait et dont il

n'était certainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cette

révélation, devant craindre d'être compromis, se rangerait sans doute

à lui, Fix. Mais enfin c'était un moyen hasardeux, qui ne pouvait

être employé qu'à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son

maître eût suffi à compromettre irrévocablement l'affaire.

L'inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand la

présence de Mrs. Aouda à bord du _Rangoon_, en compagnie de Phileas

Fogg, lui ouvrit de nouvelles perspectives.

Quelle était cette femme ? Quel concours de circonstances en avait

fait la compagne de Fogg ? C'était évidemment entre Bombay et

Calcutta que la rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la

péninsule ? Était-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la

jeune voyageuse ? Ce voyage à travers l'Inde, au contraire,

n'avait-il pas été entrepris par ce gentleman dans le but de rejoindre

cette charmante personne ? car elle était charmante ! Fix l'avait

bien vu dans la salle d'audience du tribunal de Calcutta.

On comprend à quel point l'agent devait être intrigué. Il se demanda

s'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement.

Oui ! cela devait être ! Cette idée s'incrusta dans le cerveau de

Fix, et il reconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette

circonstance. Que cette jeune femme fût mariée ou non, il y avait

enlèvement, et il était possible, à Hong-Kong, de susciter au

ravisseur des embarras tels, qu'il ne pût s'en tirer à prix d'argent.

Mais il ne fallait pas attendre l'arrivée du _Rangoon_ à Hong-Kong.

Ce Fogg avait la détestable habitude de sauter d'un bateau dans un

autre, et, avant que l'affaire fût entamée, il pouvait être déjà loin.

L'important était donc de prévenir les autorités anglaises et de

signaler le passage du _Rangoon_ avant son débarquement. Or, rien

n'était plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore,

et que Singapore est reliée à la côte chinoise par un fil

télégraphique.

Toutefois, avant d'agir et pour opérer plus sûrement, Fix résolut

d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas très difficile

de faire parler ce garçon, et il se décida à rompre l'incognito qu'il

avait gardé jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps à perdre. On

était au 30 octobre, et le lendemain même le _Rangoon_ devait relâcher

à Singapore.

Donc, ce jour-là, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans

l'intention d'aborder Passepartout « le premier » avec les marques de

la plus extrême surprise. Passepartout se promenait à l'avant, quand

l'inspecteur se précipita vers lui, s'écriant :

« Vous, sur le _Rangoon_ !

-- Monsieur Fix à bord ! répondit Passepartout, absolument surpris,

en reconnaissant son compagnon de traversée du _Mongolia_. Quoi ! je

vous laisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong !

Mais vous faites donc, vous aussi, le tour du monde ?

-- Non, non, répondit Fix, et je compte m'arrêter à Hong-Kong, -- au

moins quelques jours.

-- Ah ! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment

ne vous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta ?

-- Ma foi, un malaise... un peu de mal de mer... Je suis resté

couché dans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi

bien que l'océan Indien. Et votre maître, Mr. Phileas Fogg ?

-- En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire ! Pas un

jour de retard ! Ah ! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous,

mais nous avons aussi une jeune dame avec nous.

-- Une jeune dame ? » répondit l'agent, qui avait parfaitement l'air

de ne pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.

Mais Passepartout l'eut bientôt mis au courant de son histoire. Il

raconta l'incident de la pagode de Bombay, l'acquisition de l'éléphant

au prix de deux mille livres, l'affaire du sutty, l'enlèvement

d'Aouda, la condamnation du tribunal de Calcutta, la liberté sous

caution. Fix, qui connaissait la dernière partie de ces incidents,

semblait les ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme

de narrer ses aventures devant un auditeur qui lui marquait tant

d'intérêt.

« Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maître a

l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe ?

-- Non pas, monsieur Fix, non pas ! Nous allons tout simplement la

remettre aux soins de l'un de ses parents, riche négociant de

Hong-Kong. »

« Rien à faire ! » se dit le détective en dissimulant son

désappointement. « Un verre de gin, monsieur Passepartout ?

-- Volontiers, monsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions à

notre rencontre à bord du _Rangoon_ ! »

XVII

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OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE

DE SINGAPORE A HONG-KONG

Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent

fréquemment, mais l'agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis

de son compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou

deux fois seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers

dans le grand salon du _Rangoon_, soit qu'il tînt compagnie à Mrs.

Aouda, soit qu'il jouât au whist, suivant son invariable habitude.

Quant à Passepartout, il s'était pris très sérieusement à méditer sur

le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route

de son maître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce

gentleman, très aimable, très complaisant à coup sûr, que l'on

rencontre d'abord à Suez, qui s'embarque sur le _Mongolia_, qui

débarque à Bombay, où il dit devoir séjourner, que l'on retrouve sur

le _Rangoon_, faisant route pour Hong-Kong, en un mot, suivant pas à

pas l'itinéraire de Mr. Fogg, cela valait la peine qu'on y réfléchît.

Il y avait là une concordance au moins bizarre. A qui en avait ce

Fix ? Passepartout était prêt a parier ses babouches -- il les avait

précieusement conservées -- que le Fix quitterait Hong-Kong en même

temps qu'eux, et probablement sur le même paquebot.

Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu'il n'aurait jamais

deviné de quelle mission l'agent avait été chargé. Jamais il n'eût

imaginé que Phileas Fogg fût « filé », à la façon d'un voleur, autour

du globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de

donner une explication à toute chose, voici comment Passepartout,

soudainement illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et,

vraiment, son interprétation était fort plausible. En effet, suivant

lui, Fix n'était et ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces

de Mr. Fogg par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que

ce voyage s'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant

l'itinéraire convenu.

« C'est évident ! c'est évident ! se répétait l'honnête garçon, tout

fier de sa perspicacité. C'est un espion que ces gentlemen ont mis à

nos trousses ! Voilà qui n'est pas digne ! Mr. Fogg si probe, si

honorable ! Le faire épier par un agent ! Ah ! messieurs du

Reform-Club, cela vous coûtera cher ! »

Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n'en

rien dire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé

de cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se

promit bien de gouailler Fix à l'occasion, à mots couverts et sans se

compromettre.

Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le _Rangoon_ embouquait le

détroit de Malacca, qui sépare la presqu'île de ce nom des terres de

Sumatra. Des îlots montagneux très escarpés, très pittoresques

dérobaient aux passagers la vue de la grande île.

Le lendemain, à quatre heures du matin, le _Rangoon_, ayant gagné une

demi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore,

afin d'y renouveler sa provision de charbon.

Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et, cette

fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait

manifesté le désir de se promener pendant quelques heures.

Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se

laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait _in petto_ à voir

la manoeuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.

L'île de Singapore n'est ni grande ni imposante l'aspect. Les

montagnes, c'est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle

est charmante dans sa maigreur. C'est un parc coupé de belles routes.

Un joli équipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés

de la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au

milieu des massifs de palmiers à l'éclatant feuillage, et de

girofliers dont les clous sont formés du bouton même de la fleur

entrouverte. Là, les buissons de poivriers remplaçaient les haies

épineuses des campagnes européennes ; des sagoutiers, de grandes

fougères avec leur ramure superbe, variaient l'aspect de cette région

tropicale ; des muscadiers au feuillage verni saturaient l'air d'un

parfum pénétrant. Les singes, bandes alertes et grimaçantes, ne

manquaient pas dans les bois, ni peut-être les tigres dans les

jungles. A qui s'étonnerait d'apprendre que dans cette île, si petite

relativement, ces terribles carnassiers ne fussent pas détruits

jusqu'au dernier, on répondra qu'ils viennent de Malacca, en

traversant le détroit à la nage.

Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et

son compagnon -- qui regardait un peu sans voir -- rentrèrent dans la

ville, vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées,

qu'entourent de charmants jardins où poussent des mangoustes, des

ananas et tous les meilleurs fruits du monde.

A dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans

s'en douter, par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en

frais d'équipage.

Passepartout les attendait sur le pont du _Rangoon_. Le brave garçon

avait acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des

pommes moyennes, d'un brun foncé au-dehors, d'un rouge éclatant

au-dedans, et dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres,

procure aux vrais gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout

fut trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec

beaucoup de grâce.

A onze heures, le _Rangoon_, ayant son plein de charbon, larguait ses

amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue

ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus

beaux tigres de la terre.

Treize cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong-Kong,

petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg

avait intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à

Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama,

l'un des principaux ports du Japon.

Le _Rangoon_ était fort chargé. De nombreux passagers s'étaient

embarqués à Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des

Malais, des Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes

places.

Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier de

la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande

brise, mais très heureusement de la partie du sud-est, ce qui

favorisait la marche du steamer. Quand il était maniable, le

capitaine faisait établir la voilure. Le _Rangoon_, gréé en brick,

navigua souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidité

s'accrut sous la double action de la vapeur et du vent. C'est ainsi

que l'on prolongea, sur une lame courte et parfois très fatigante, les

côtes d'Annam et de Cochinchine.

Mais la faute en était plutôt au _Rangoon_ qu'à la mer, et c'est à ce

paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent

s'en prendre de cette fatigue.

En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le

service des mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction. Le

rapport de leur tirant d'eau en charge avec leur creux a été mal

calculé, et, par suite, ils n'offrent qu'une faible résistance à la

mer. Leur volume, clos, impénétrable à l'eau, est insuffisant. Ils

sont « noyés », pour employer l'expression maritime, et, en

conséquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de

mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont donc

très inférieurs -- sinon par le moteur et l'appareil évaporatoire, du

moins par la construction, -- aux types des Messageries françaises,

tels que l'_Impératrice_ et le _Cambodge_. Tandis que, suivant les

calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer un poids d'eau égal

à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie

péninsulaire, le _Golgonda_, le _Corea_, et enfin le _Rangoon_, ne

pourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par le

fond.

Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes

précautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite

vapeur. C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas

Fogg en aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement

irrité. Il accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie,

et envoyait au diable tous ceux qui se mêlent de transporter des

voyageurs. Peut-être aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait

de brûler à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour

beaucoup dans son impatience.

« Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong ? lui demanda

un jour le détective.

-- Très pressé! répondit Passepartout.

-- Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de

Yokohama ?

-- Une hâte effroyable.

-- Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde ?

-- Absolument. Et vous, monsieur Fix ?

-- Moi ? je n'y crois pas !

-- Farceur ! » répondit Passepartout en clignant de l'oeil.

Ce mot laissa l'agent rêveur. Ce qualificatif l'inquiéta, sans qu'il

sût trop pourquoi. Le Français l'avait-il deviné ? Il ne savait trop

que penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le

secret, comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître ? Et

cependant, en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu

une arrière-pensée.

Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, mais

c'était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.

« Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d'un ton

malicieux, est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le

malheur de vous y laisser ?

-- Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais !... Peut-être

que...

-- Ah ! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un

bonheur pour moi ! Voyons ! un agent de la Compagnie péninsulaire ne

saurait s'arrêter en route ! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici

bientôt en Chine ! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à

l'Europe il n'y a qu'un pas ! »

Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la

figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.

Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si « ça lui rapportait

beaucoup, ce métier-là ? »

« Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de

mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à

mes frais !

-- Oh ! pour cela, j'en suis sûr ! » s'écria Passepartout, riant de

plus belle.

La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à

réfléchir. Il était évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre,

le Français avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il

prévenu son maître ? Quel rôle jouait-il dans tout ceci ? Était-il

complice ou non ? L'affaire était-elle éventée, et par conséquent

manquée ? L'agent passa là quelques heures difficiles, tantôt croyant

tout perdu, tantôt espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne

sachant quel parti prendre.

Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut d'agir

franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans les

conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se

préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais,

lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le

complice de son maître -- et celui-ci savait tout, et dans ce cas

l'affaire était définitivement compromise -- ou le domestique n'était

pour rien dans le vol, et alors son intérêt serait d'abandonner le

voleur.

Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et

au-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence.

Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans

s'inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui.

Et cependant, dans le voisinage, il y avait -- suivant l'expression

des astronomes -- un astre troublant qui aurait dû produire certaines

perturbations sur le coeur de ce gentleman. Mais non ! Le charme de

Mrs. Aouda n'agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et

les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à

calculer que celles d'Uranus qui l'ont amené la découverte de Neptune.

Oui ! c'était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, qui

lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la

jeune femme ! Décidément Phileas Fogg n'avait de coeur que ce qu'il

en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non !

Quant aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire

naître en lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui,

vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde

de l'« engine-room », il regardait la puissante machine qui

s'emportait parfois, quand dans un violent mouvement de tangage,

l'hélice s'affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les

soupapes, ce qui provoqua la colère du digne garçon.

« Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes ! s'écria-t-il. On

ne marche pas ! Voilà bien ces Anglais ! Ah ! si c'était un navire

américain, on sauterait peut-être, mais on irait plus vite ! »

XVIII

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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX,

CHACUN DE SON CÔTÉ, VA A SES AFFAIRES

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 7 / 19 段