dans l'esprit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré
pour l'avenir. Il n'hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs.
Aouda restait dans l'Inde, elle retomberait inévitablement entre les
mains de ses bourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute la
péninsule, et certainement, malgré la police anglaise, ils sauraient
reprendre leur victime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et Sir
Francis Cromarty citait, à l'appui de ce dire, un fait de même nature
qui s'était passé récemment. A son avis, la jeune femme ne serait
véritablement en sûreté qu'après avoir quitté l'Inde.
Phileas Fogg répondit qu'il tiendrait compte de ces observations et
qu'il aviserait.
Vers dix heures, le guide annonçait la station d'Allahabad. Là
reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains
franchissent, en moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui sépare
Allahabad de Calcutta.
Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui
ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour
Hong-Kong.
La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout
fut chargé d'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe,
châle, fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son maître lui ouvrait
un crédit illimité.
Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville.
Allahabad, c'est la cité de Dieu, l'une des plus vénérées de l'Inde,
en raison de ce qu'elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés,
le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la
péninsule. On sait d'ailleurs que, suivant les légendes du Ramayana,
le Gange prend sa source dans le ciel, d'où, grâce à Brahma, il
descend sur la terre.
Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt vu la ville,
autrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu une prison
d'État. Plus de commerce, plus d'industrie dans cette cité, jadis
industrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement un
magasin de nouveautés, comme s'il eût été dans Regent-street à
quelques pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux
juif difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en
étoffe écossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau
de loutre qu'il n'hésita pas à payer soixante-quinze livres (1 875 F).
Puis, tout triomphant, il retourna à la gare.
Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence à laquelle
les prêtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu à peu, et
ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.
Lorsque le roi-poète, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine
d'Ahméhnagara, il s'exprime ainsi :
« Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts, encadre
les contours harmonieux de ses joues délicates et blanches, brillantes
de poli et de fraîcheur. Ses sourcils d'ébène ont la forme et la
puissance de l'arc de Kama, dieu d'amour, et sous ses longs cils
soyeux, dans la pupille noire de ses grands yeux limpides, nagent
comme dans les lacs sacrés de l'Himalaya les reflets les plus purs de
la lumière céleste. Fines, égales et blanches, ses dents
resplendissent entre ses lèvres souriantes, comme des gouttes de rosée
dans le sein mi-clos d'une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes
aux courbes symétriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds bombés
et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de l'éclat des plus
belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde. Sa
mince et souple ceinture, qu'une main suffit à enserrer, rehausse
l'élégante cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste
où la jeunesse en fleur étale ses plus parfaits trésors, et, sous les
plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir été modelée en argent pur
de la main divine de Vicvacarma, l'éternel statuaire. »
Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs.
Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme dans
toute l'acception européenne du mot. Elle parlait l'anglais avec une
grande pureté, et le guide n'avait point exagéré en affirmant que
cette jeune Parsie avait été transformée par l'éducation.
Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi
attendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans le
dépasser d'un farthing. Ceci étonna un peu Passepartout, qui savait
tout ce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait,
en effet, risqué volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et
si, plus tard, les Indous l'apprenaient, il échapperait difficilement
à leur vengeance.
Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un éléphant
acheté si cher ?
Mais Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard.
« Parsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. J'ai payé
ton service, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant ? Il est
à toi. »
Les yeux du guide brillèrent.
« C'est une fortune que Votre Honneur me donne ! s'écria-t-il.
-- Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore
ton débiteur.
-- A la bonne heure ! s'écria Passepartout. Prends, ami ! Kiouni
est un brave et courageux animal ! »
Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre,
disant :
« Tiens, Kiouni, tiens, tiens ! »
L'éléphant fit entendre quelques grognement de satisfaction. Puis,
prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe, il
l'enleva jusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement
effrayé, fit une bonne caresse à l'animal, qui le replaça doucement à
terre, et, à la poignée de trompe de l'honnête Kiouni, répondit une
vigoureuse poignée de main de l'honnête garçon.
Quelques instants après, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda
occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès.
Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d'Allahabad, et ils
furent franchis en deux heures.
Pendant ce trajet, la jeune femme revint complètement à elle ; les
vapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent.
Quel fut son étonnement de se trouver sur le railway, dans ce
compartiment, recouverte de vêtements européens, au milieu de
voyageurs qui lui étaient absolument inconnus !
Tout d'abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et la
ranimèrent avec quelques gouttes de liqueur ; puis le brigadier
général lui raconta son histoire. Il insista sur le dévouement de
Phileas Fogg, qui n'avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et
sur le dénouement de l'aventure, dû à l'audacieuse imagination de
Passepartout.
Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout
honteux, répétait que « ça n'en valait pas la peine »!
Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus
que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent les
interprètes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant aux
scènes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne où tant de
dangers l'attendaient encore, elle fut prise d'un frisson de terreur.
Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda,
et, pour la rassurer, il lui offrit, très froidement d'ailleurs, de la
conduire à Hong-Kong, où elle demeurerait jusqu'à ce que cette affaire
fût assoupie.
Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Précisément, à
Hong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un des
principaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise,
tout en occupant un point de la côte chinoise.
A midi et demi, le train s'arrêtait à la station de Bénarès. Les
légendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l'emplacement
de l'ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l'espace, entre
le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette
époque plus réaliste, Bénarès, Athènes de l'Inde au dire des
orientalistes, reposait tout prosaïquement sur le sol, et Passepartout
put un instant entrevoir ses maisons de briques, ses huttes en
clayonnage, qui lui donnaient un aspect absolument désolé, sans aucune
couleur locale.
C'était là que devait s'arrêter Sir Francis Cromarty. Les troupes
qu'il rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le
brigadier général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant
tout le succès possible, et exprimant le voeu qu'il recommençât ce
voyage d'une façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg
pressa légèrement les doigts de son compagnon. Les compliments de
Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n'oublierait ce
qu'elle devait à Sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut
honoré d'une vraie poignée de main de la part du brigadier général.
Tout ému, il se demanda où et quand il pourrait bien se dévouer pour
lui. Puis on se sépara.
A partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du
Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair,
apparaissait le paysage varié du Béhar, puis des montagnes couvertes
de verdure, les champs d'orge, de maïs et de froment, des rios et des
étangs peuplés d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus,
des forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse
bosse venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi,
malgré la saison avancée et la température déjà froide, des bandes
d'Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes
ablutions. Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont
sectateurs fervents de la religion brahmanique, qui s'incarne en ces
trois personnes : Whisnou, la divinité solaire, Shiva, la
personnification divine des forces naturelles, et Brahma, le maître
suprême des prêtres et des législateurs. Mais de quel oeil Brahma,
Shiva et Whisnou devaient-ils considérer cette Inde, maintenant «
britannisée », lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et
troublait les eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui
volaient à sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et
les dévots étendus au long de ses rives !
Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de vapeur
blanche en cacha les détails. A peine les voyageurs purent-ils
entrevoir le fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès,
ancienne forteresse des rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes
fabriques d'eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s'élève sur
la rive gauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande
cité industrielle et commerçante, où se tient le principal marché
d'opium de l'Inde, Monghir, ville plus qu'européenne, anglaise comme
Manchester ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses
fabriques de taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes
cheminées encrassaient d'une fumée noire le ciel de Brahma, -- un
véritable coup de poing dans le pays du rêve !
Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours,
des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute
vitesse, et on n'aperçut plus rien des merveilles du Bengale, ni
Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois
capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce point français du
territoire indien sur lequel Passepartout eût été fier de voir flotter
le drapeau de sa patrie !
Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot,
en partance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu'à midi. Phileas Fogg
avait donc cinq heures devant lui.
D'après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale
des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours après avoir quitté Londres,
et il y arrivait au jour fixé. Il n'avait donc ni retard ni avance.
Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay
avaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de la
péninsule indienne, -- mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les
regrettait pas.
XV
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OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE ENCORE DE
QUELQUES MILLIERS DE LIVRES
Le train s'était arrêté en gare. Passepartout descendit le premier du
wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre
pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au
paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs. Aouda,
qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si
dangereux pour elle.
Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman
s'approcha de lui et dit :
« Monsieur Phileas Fogg ?
-- C'est moi.
-- Cet homme est votre domestique ? ajouta le policeman en désignant
Passepartout.
-- Oui.
-- Veuillez me suivre tous les deux. »
Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise
quelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour tout
Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes
françaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa
baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d'obéir.
« Cette jeune dame peut nous accompagner ? demanda Mr. Fogg.
-- Elle le peut », répondit le policeman.
Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un
palki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places,
attelée de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le
trajet, qui dura vingt minutes environ.
La voiture traversa d'abord la « ville noire », aux rues étroites,
bordées de cahutes dans lesquelles grouillait une population
cosmopolite, sale et déguenillée ; puis elle passa à travers la ville
européenne, égayée de maisons de briques, ombragée de cocotiers,
hérissée de mâtures, que parcouraient déjà, malgré l'heure matinale,
des cavaliers élégants et de magnifiques attelages.
Le palki-ghari s'arrêta devant une habitation d'apparence simple, mais
qui ne devait pas être affectée aux usages domestiques. Le policeman
fit descendre ses prisonniers -- on pouvait vraiment leur donner ce
nom --, et il les conduisit dans une chambre aux fenêtres grillées, en
leur disant :
« C'est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge
Obadiah. »
Puis il se retira et ferma la porte.
« Allons ! nous sommes pris ! » s'écria Passepartout, en se laissant
aller sur une chaise.
Mrs. Aouda, s'adressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont
elle cherchait en vain à déguiser l'émotion :
« Monsieur, il faut m'abandonner ! C'est pour moi que vous êtes
poursuivi ! C'est pour m'avoir sauvée ! »
Phileas Fogg se contenta de répondre que cela n'était pas possible.
Poursuivi pour cette affaire du sutty ! Inadmissible ! Comment les
plaignants oseraient-ils se présenter ? Il y avait méprise. Mr.
Fogg ajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune
femme, et qu'il la conduirait à Hong-Kong.
« Mais le bateau part à midi ! fit observer Passepartout.
-- Avant midi nous serons à bord », répondit simplement l'impassible
gentleman.
Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put s'empêcher de
se dire à lui-même :
« Parbleu ! cela est certain ! avant midi nous serons à bord ! »
Mais il n'était pas rassuré du tout.
A huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policeman
reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.
C'était une salle d'audience, et un public assez nombreux, composé
d'Européens et d'indigènes, en occupait déjà le prétoire.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face
des sièges réservés au magistrat et au greffier.
Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi du
greffier. C'était un gros homme tout rond. Il décrocha une perruque
pendue à un clou et s'en coiffa lestement.
« La première cause », dit-il.
Mais, portant la main à sa tête :
« Hé ! ce n'est pas ma perruque !
-- En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, répondit le greffier.
-- Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse
rendre une bonne sentence avec la perruque d'un greffier ! »
L'échange des perruques fut fait. Pendant ces préliminaires,
Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui paraissait
marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du
prétoire.
« La première cause, reprit alors le juge Obadiah.
-- Phileas Fogg ? dit le greffier Oysterpuf.
-- Me voici, répondit Mr. Fogg.
-- Passepartout ?
-- Présent ! répondit Passepartout.
-- Bien ! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que l'on
vous guette à tous les trains de Bombay.
-- Mais de quoi nous accuse-t-on ? s'écria Passepartout, impatienté.
-- Vous allez le savoir, répondit le juge.
-- Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'ai
droit...
-- Vous a-t-on manqué d'égards ? demanda Mr. Obadiah.
-- Aucunement.
-- Bien ! faites entrer les plaignants. »
Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois prêtres indous
furent introduits par un huissier.
« C'est bien cela ! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui
voulaient brûler notre jeune dame ! »
Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à
haute voix une plainte en sacrilège, formulée contre le sieur Phileas
Fogg et son domestique, accusés d'avoir violé un lieu consacré par la
religion brahmanique.
« Vous avez entendu ? demanda le juge à Phileas Fogg.
-- Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et
j'avoue.
-- Ah ! vous avouez ?...
-- J'avoue et j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce
qu'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji. »
Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux
paroles de l'accusé.
« Sans doute ! s'écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime ! »
Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge
Obadiah.
« Quelle victime ? demanda-t-il. Brûler qui ! En pleine ville de
Bombay ?
-- Bombay ? s'écria Passepartout.
-- Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la
pagode de Malebar-Hill, à Bombay.
-- Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur,
ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.
-- Mes souliers ! » s'écria Passepartout, qui, surpris au dernier
chef, ne put retenir cette involontaire exclamation.
On devine la confusion qui s'était opérée dans l'esprit du maître et
du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient
oublié, et c'était celui-là même qui les amenait devant le magistrat
de Calcutta.
En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer
de cette malencontreuse affaire. Retardant son départ de douze
heures, il s'était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill ; il
leur avait promis des dommages-intérêts considérables, sachant bien
que le gouvernement anglais se montrait très sévère pour ce genre de
délit ; puis, par le train suivant, il les avait lancés sur les traces
du sacrilège. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la
jeune veuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas
Fogg et son domestique, que les magistrats, prévenus par dépêche,
devaient arrêter à leur descente du train. Que l'on juge du
désappointement de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n'était point
encore arrivé dans la capitale de l'Inde. Il dut croire que son
voleur, s'arrêtant à une des stations du Peninsular-railway, s'était
réfugié dans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre
heures, au milieu de mortelles inquiétudes, Fix le guetta à la gare.
Quelle fut donc sa joie quand, ce matin même, il le vit descendre du
wagon, en compagnie, il est vrai, d'une jeune femme dont il ne pouvait
s'expliquer la présence. Aussitôt il lança sur lui un policeman, et
voilà comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du
Bundelkund furent conduits devant le juge Obadiah.
Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il aurait
aperçu, dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat
avec un intérêt facile à comprendre, -- car à Calcutta, comme à
Bombay, comme à Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore !
Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu échappé à
Passepartout, qui aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendre
ses imprudentes paroles.
« Les faits sont avoués ? dit le juge.
-- Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.
-- Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend
protéger également et rigoureusement toutes les religions des
populations de l'Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout,
convaincu d'avoir violé d'un pied sacrilège le pavé de la pagode de
Malebar-Hill, à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit
Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents
livres (7 500 F).
-- Trois cents livres ? s'écria Passepartout, qui n'était
véritablement sensible qu'à l'amende.
-- Silence ! fit l'huissier d'une voix glapissante.
-- Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas matériellement
prouvé qu'il n'y ait pas connivence entre le domestique et le maître,
qu'en tout cas celui-ci doit être tenu responsable des gestes d'un
serviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à
huit jours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier,
appelez une autre cause ! »
Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas
Fogg retenu huit jours à Calcutta, c'était plus qu'il n'en fallait
pour donner au mandat le temps de lui arriver.
Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître.
Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai
badaud, il était entré dans cette maudite pagode !
Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne l'eût
pas concerné, n'avait pas même froncé le sourcil. Mais au moment où
le greffier appelait une autre cause, il se leva et dit :
« J'offre caution.
-- C'est votre droit », répondit le juge.
Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand
il entendit le juge, « attendu la qualité d'étrangers de Phileas Fogg
et de son domestique », fixer la caution pour chacun d'eux à la somme
énorme de mille livres (25 000 F).
C'était deux mille livres qu'il en coûterait à Mr. Fogg, s'il ne
purgeait pas sa condamnation.
« Je paie », dit ce gentleman.
Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes
qu'il déposa sur le bureau du greffier.
« Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le
juge. En attendant, vous êtes libres sous caution.
-- Venez, dit Phileas Fogg à son domestique.
-- Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers ! » s'écria
Passepartout avec un mouvement de rage.
On lui rendit ses souliers.
« En voilà qui coûtent cher ! murmura-t-il. Plus de mille livres
chacun ! Sans compter qu'ils me gênent ! »
Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert
son bras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne se
déciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres et
qu'il ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces
de Fogg.
Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et
lui montèrent aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui s'arrêta
bientôt sur l'un des quais de la ville.
A un demi-mille en rade, le _Rangoon_ était mouillé, son pavillon de
partance hissé en tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg
était en avance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et
s'embarquer dans un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le
détective frappa la terre du pied.
« Le gueux ! s'écria-t-il, il part ! Deux mille livres sacrifiées !
Prodigue comme un voleur ! Ah ! je le filerai jusqu'au bout du monde
s'il le faut ; mais du train dont il va, tout l'argent du vol y aura
passé! »
L'inspecteur de police était fondé à faire cette réflexion. En effet,
depuis qu'il avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu'en
primes, en achat d'éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg
avait déjà semé plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et
le tant pour cent de la somme recouvrée, attribué aux détectives,
allait diminuant toujours.
XVI
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OÙ FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES
CHOSES DONT ON LUI PARLE