A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait

arriver à la station d'Allahabad le soir même. De cette façon, Mr.

Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huit heures économisées

depuis le commencement du voyage.

On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris

son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de

Kallenger, située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il

évitait toujours les lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces

campagnes désertes, qui marquent les premières dépressions du bassin

du grand fleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douze milles

dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les

fruits, aussi sains que le pain, « aussi succulents que la crème »,

disent les voyageurs, furent extrêmement appréciés.

A deux heures, le guide entra sous le couvert d'une épaisse forêt,

qu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il

préférait voyager ainsi à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait

fait jusqu'alors aucune rencontre fâcheuse, et le voyage semblait

devoir s'accomplir sans accident, quand l'éléphant, donnant quelques

signes d'inquiétude, s'arrêta soudain.

Il était quatre heures alors.

« Qu'y a-t-il ? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tête

au-dessus de son cacolet.

-- Je ne sais, mon officier », répondit le Parsi, en prêtant l'oreille

à un murmure confus qui passais sous l'épaisse ramure.

Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût

dit un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments

de cuivre.

Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait

patiemment, sans prononcer une parole.

Le Parsi sauta à terre, attacha l'éléphant à un arbre et s'enfonça au

plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint,

disant :

« Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'il est

possible, évitons d'être vus. »

Le guide détacha l'éléphant et le conduisit dans un fourré, en

recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même

se tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait

nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans

l'apercevoir, car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des

chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales.

Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une

cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons.

Ils distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel

de cette cérémonie religieuse.

En première ligne s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus

de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes, de

femmes, d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie

funèbre, interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams et

de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les

rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut

une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement

caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras ; le corps colorié d'un

rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue

pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. A son cou

s'enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de

mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le

chef manquait.

Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.

« La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort.

-- De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais ! dit

Passepartout. La vilaine bonne femme ! »

Le Parsi lui fit signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait, se démenait, se convulsionnait un

groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d'ocre, couverts d'incisions

cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte,

énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se

précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut.

Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur

costume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine.

Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son

cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils

étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues.

Une tunique lamée d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait

les contours de sa taille.

Derrière cette jeune femme -- contraste violent pour les yeux --, des

gardes armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs

pistolets damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin.

C'était le corps d'un vieillard, revêtu de ses opulents habits de

rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe

tissue de soie et d'or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses

magnifiques armes de prince indien.

Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris

couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient

le cortège.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air

singulièrement attristé, et se tournant vers le guide :

« Un sutty ! » dit-il.

Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La

longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses

derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt.

Peu à peu, les chants s'éteignirent. Il y eut encore quelques éclats

de cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond

silence.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par Sir Francis Cromarty,

et aussitôt que la procession eut disparu :

« Qu'est-ce qu'un sutty ? demanda-t-il.

-- Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c'est un

sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous

venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.

-- Ah ! les gueux ! s'écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri

d'indignation.

-- Et ce cadavre ? demanda Mr. Fogg.

-- C'est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah

indépendant du Bundelkund.

-- Comment ! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre

émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les

Anglais n'ont pu les détruire ?

-- Dans la plus grande partie de l'Inde, répondit Sir Francis

Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons

aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce

territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias

est le théâtre de meurtres et de pillages incessants.

-- La malheureuse ! murmurait Passepartout, brûlée vive !

-- Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l'était

pas, vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se

verrait réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la

nourrirait à peine de quelques poignées de riz, on la repousserait,

elle serait considérée comme une créature immonde et mourrait dans

quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette

affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice,

bien plus que l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois,

cependant, le sacrifice est réellement volontaire, et il faut

l'intervention énergique du gouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y

a quelques années, je résidais à Bombay, quand une jeune veuve vint

demander au gouverneur l'autorisation de se brûler avec le corps de

son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la

veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant, et là

elle consomma son sacrifice. »

Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et,

quand le récit fut achevé :

« Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas

volontaire, dit-il.

-- Comment le savez-vous ?

-- C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund,

répondit le guide.

-- Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance,

fit observer Sir Francis Cromarty.

-- Cela tient à ce qu'on l'a enivrée de la fumée du chanvre et de

l'opium.

-- Mais où la conduit-on ?

-- A la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la

nuit en attendant l'heure du sacrifice.

-- Et ce sacrifice aura lieu ?...

-- Demain, dès la première apparition du jour. »

Après cette réponse, le guide fit sortir l'éléphant de l'épais fourré

et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait

l'exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrêta, et,

s'adressant à Sir Francis Cromarty :

« Si nous sauvions cette femme ? dit-il.

-- Sauver cette femme, monsieur Fogg !... s'écria le brigadier

général.

-- J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.

-- Tiens ! Mais vous êtes un homme de coeur ! dit Sir Francis

Cromarty.

-- Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. quand j'ai le

temps. »

XIII

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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS

QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX

Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-être

Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par

conséquent la réussite de ses projets, mais il n'hésita pas. Il

trouva, d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire décidé.

Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui.

L'idée de son maître l'exaltait. Il sentait un coeur, une âme sous

cette enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.

Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire ? Ne

serait-il pas porté pour les hindous ? A défaut de son concours, il

fallait au moins s'assurer sa neutralité.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.

« Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est

Parsie. Disposez de moi.

-- Bien, guide, répondit Mr. Fogg.

-- Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous

risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris.

Ainsi, voyez.

-- C'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre

la nuit pour agir ?

-- Je le pense aussi », répondit le guide.

Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C'était

une Indienne d'une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches

négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation

absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l'eût

crue Européenne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund.

Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait,

elle s'échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui

avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne

semblait pas qu'elle pût échapper.

Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur

généreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait

l'éléphant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant

que possible.

Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents

pas de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir ; mais les hurlements

des fanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés. Le

guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait

que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une

des portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de

l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C'est

ce qui ne pourrait être décidé qu'au moment et au lieu mêmes. Mais ce

qui ne fit aucun doute, c'est que l'enlèvement devait s'opérer cette

nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au

supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu la

sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se

fit, vers six heures du soir, ils résolurent d'opérer une

reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs

s'éteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être

plongés dans l'épaisse ivresse du « hang » -- opium liquide, mélangé

d'une infusion de chanvre --, et il serait peut-être possible de se

glisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout,

s'avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de

reptation sous les ramures, ils arrivèrent au bord d'une petite

rivière, et là, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles

brûlaient des résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé.

C'était le bûcher, fait de précieux santal, et déjà imprégné d'une

huile parfumée. A sa partie supérieure reposait le corps embaumé du

rajah, qui devait être brûlé en même temps que sa veuve. A cent pas

de ce bûcher s'élevait la pagode, dont les minarets perçaient dans

l'ombre la cime des arbres.

« Venez ! » dit le guide à voix basse.

Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa

silencieusement à travers les grandes herbes.

Le silence n'était plus interrompu que par le murmure du vent dans les

branches.

Bientôt le guide s'arrêta à l'extrémité d'une clairière. Quelques

résines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes de

dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataille

couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu.

Quelques ivrognes râlaient encore çà et là.

A l'arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se

dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les

gardes des rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient

aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à

l'intérieur les prêtres veillaient aussi.

Le Parsi ne s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité

de forcer l'entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils

ne pouvaient rien tenter de ce côté.

Ils s'arrêtèrent et s'entretinrent à voix basse.

« Attendons, dit le brigadier général, il n'est que huit heures

encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.

-- Cela est possible, en effet », répondit le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre et

attendirent.

Le temps leur parut long ! Le guide les quittait parfois et allait

observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours

à la lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers les

fenêtres de la pagode.

On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas. Même

surveillance au-dehors. Il était évident qu'on ne pouvait compter sur

l'assoupissement des gardes. L'ivresse du « hang » leur avait été

probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par

une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la

question de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime

avec autant de soin que les soldats à la porte du temple.

Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr.

Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour

assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir

rencontré personne. Aucune surveillance n'avait été établie de ce

côté, mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient

absolument.

Là nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier,

quittait à peine l'horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des

arbres accroissait encore l'obscurité.

Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il

fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération,

Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux

de poche. Très heureusement, les parois du temple se composaient d'un

mélange de briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer.

La première brique une fois enlevée, les autres viendraient

facilement.

On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le

Parsi d'un côté, Passepartout, de l'autre, travaillaient à desceller

les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds.

Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l'intérieur du

temple, et presque aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors.

Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on

surpris ? L'éveil était-il donné ? La plus vulgaire prudence leur

commandait de s'éloigner, -- ce qu'ils firent en même temps que

Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau

sous le couvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en était une, se

fût dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération.

Mais -- contretemps funeste -- des gardes se montrèrent au chevet de

la pagode, et s'y installèrent de manière à empêcher toute approche.

Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre

hommes, arrêtés dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus

parvenir jusqu'à la victime, comment la sauveraient-ils ? Sir Francis

Cromarty se rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et

le guide avait quelque peine à le contenir. L'impassible Fogg

attendait sans manifester ses sentiments.

« N'avons-nous plus qu'à partir ? demanda le brigadier général à voix

basse.

-- Nous n'avons plus qu'à partir, répondit le guide.

-- Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant

midi.

-- Mais qu'espérez-vous ? répondit Sir Francis Cromarty. Dans

quelques heures le jour va paraître, et...

-- La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême. »

Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de

Phileas Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais ? Voulait-il, au moment du

supplice, se précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement

à ses bourreaux ?

C'eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce

point ? Néanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu'au

dénouement de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa pas

ses compagnons à l'endroit où ils s'étaient réfugiés, et il les ramena

vers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquet

d'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.

Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d'un arbre,

ruminait une idée qui avait d'abord traversé son esprit comme un

éclair, et qui finit par s'incruster dans son cerveau.

Il avait commencé par se dire : « Quelle folie ! » et maintenant il

répétait : « Pourquoi pas, après tout ? C'est une chance, peut-être

la seule, et avec de tels abrutis !... »

En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il

ne tarda pas à se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les

basses branches de l'arbre dont l'extrémité se courbait vers le sol.

Les heures s'écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres

annoncèrent l'approche du jour. Cependant l'obscurité était profonde

encore.

C'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule

assoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tam retentirent.

Chants et cris éclatèrent de nouveau. L'heure était venue à laquelle

l'infortunée allait mourir.

En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vive

s'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent

apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient

au-dehors. Il leur sembla même que, secouant l'engourdissement de

l'ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse

tentait d'échapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty

bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas

Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.

En ce moment, la foule s'ébranla. La jeune femme était retombée dans

cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à

travers les fakirs, qui l'escortaient de leurs vociférations

religieuses.

Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la

foule, la suivirent.

Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et

s'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était

couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la

victime absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.

Puis une torche fut approchée et le bois imprégné d'huile, s'enflamma

aussitôt.

A ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg,

qui dans un moment de folie généreuse, s'élançait vers le bûcher...

Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea

soudain. Un cri de terreur s'éleva. Toute cette foule se précipita à

terre, épouvantée.

Le vieux rajah n'était donc pas mort, qu'on le vît se redresser tout à

coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras,

descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui

donnaient une apparence spectrale ?

Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur subite,

étaient là, face à terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel

prodige !

La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient,

et sans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty

étaient demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et

Passepartout, sans doute, n'était pas moins stupéfié !...

Ce ressuscité arriva ainsi près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg

et Sir Francis Cromarty, et là, d'une voix brève :

« Filons !... » dit-il.

C'était Passepartout lui-même qui s'était glissé vers le bûcher au

milieu de la fumée épaisse ! C'était Passepartout qui, profitant de

l'obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort !

C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur,

passait au milieu de l'épouvante générale !

Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et

l'éléphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des

clameurs et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur

apprirent que la ruse était découverte.

En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux

rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un

enlèvement venait de s'accomplir.

Aussitôt ils s'étaient précipités dans la forêt. Les gardes les

avaient suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs

fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors

de la portée des balles et des flèches.

XIV

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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE

VALLÉE DU GANGE SANS MÊME SONGER A LA VOIR

Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait

encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de

l'intrépide garçon. Son maître lui avait dit : « Bien », ce qui, dans

la bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. A quoi

Passepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait

à son maître. Pour lui, il n'avait eu qu'une idée « drôle », et il

riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout,

ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une

charmante femme, un vieux rajah embaumé !

Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui

s'était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle

reposait sur l'un des cacolets.

Cependant l'éléphant, guidé avec une extrême sûreté par le Parsi,

courait rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après

avoir quitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers une immense

plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours

dans une prostration complète. Le guide lui fit boire quelques

gorgées d'eau et de brandy, mais cette influence stupéfiante qui

l'accablait devait se prolonger quelque temps encore.

Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produite

par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inquiétude sur

son compte.

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 5 / 19 段