Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste,

admirait, à l'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de

l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les

dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se

précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et

commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages.

Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de

poing et d'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort

empêtrés dans leurs longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de

toute la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième

Indou, qui s'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.

A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ

du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le

paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du

chemin de fer.

Fix était là, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à

la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son

parti fut aussitôt pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin

s'il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans

l'ombre, mais Fix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout

narra en peu de mots à son maître.

« J'espère que cela ne vous arrivera plus », répondit simplement

Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maître sans

mot dire.

Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint et

modifia subitement son projet de départ.

« Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire

indien... Je tiens mon homme. »

En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train

disparut dans la nuit.

XI

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OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE A UN PRIX

FABULEUX

Le train était parti à l'heure réglementaire. Il emportait un certain

nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et

des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans

la partie orientale de la péninsule.

Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un

troisième voyageur se trouvait placé dans le coin opposé.

C'était le brigadier général, Sir Francis Cromarty, l'un des

partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui

rejoignait ses troupes cantonnées auprès de Bénarès.

Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui

s'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût

véritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune

âge, il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans

son pays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers

donné des renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation

du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce

gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une

circonférence. C'était un corps grave, parcourant une orbite autour

du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En

ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées

depuis son départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s'il eût

été dans sa nature de faire un mouvement inutile.

Sir Francis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalité de

son compagnon de route, bien qu'il ne l'eût étudié que les cartes à la

main et entre deux robres. Il était donc fondé à se demander si un

coeur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg

avait une âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations

morales. Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux que

le brigadier général avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce

produit des sciences exactes.

Phileas Fogg n'avait point caché à Sir Francis Cromarty son projet de

voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'opérait. Le

brigadier général ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans but

utile et à laquelle manquerait nécessairement le _transire

benefaciendo_ qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont

marchait le bizarre gentleman, il passerait évidemment sans « rien

faire », ni pour lui, ni pour les autres.

Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les

viaducs, avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. A

la station de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui,

par Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il

gagna la station de Pauwell. A ce point, il s'engagea dans les

montagnes très ramifiées des Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de

trapp et de basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois

épais.

De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient

quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une

conversation qui tombait souvent, dit :

« Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet

endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire.

-- Pourquoi cela, Sir Francis ?

-- Parce que le chemin de fer s'arrêtait à la base de ces montagnes,

qu'il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à la

station de Kandallah, située sur le versant opposé.

-- Ce retard n'eût aucunement dérangé l'économie de mon programme,

répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité de

certains obstacles.

-- Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous

risquiez d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec

l'aventure de ce garçon. »

Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage,

dormait profondément et ne rêvait guère que l'on parlât de lui.

« Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour

ce genre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus

tout à ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si

votre domestique eût été pris...

-- Eh bien, s'il eût été pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il

aurait été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu

tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu

retarder son maître ! »

Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train

franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il

s'élançait à travers un pays relativement plat, formé par le

territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de

bourgades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le

clocher de l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la

plupart affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette

contrée fertile.

Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il

traversait le pays des Indous dans un train du « Great peninsular

railway ». Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de

plus réel ! La locomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien

anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les

plantations de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers

rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de

palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows,

quelques viharis, sortes de monastères abandonnés, et des temples

merveilleux qu'enrichissait l'inépuisable ornementation de

l'architecture indienne. Puis, d'immenses étendues de terrain se

dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les

serpents ni les tigres qu'épouvantaient les hennissements du train, et

enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées

d'éléphants, qui, d'un oeil pensif, regardaient passer le convoi

échevelé.

Pendant cette matinée, au-delà de la station de Malligaum, les

voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent

ensanglanté par les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin

s'élevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la célèbre

Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple

chef-lieu de l'une des provinces détachées du royaume du Nizam.

C'était sur cette contrée que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des

Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces assassins, unis dans une

association insaisissable, étranglaient, en l'honneur de la déesse de

la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais verser de sang, et il

fut un temps où l'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce

sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu

empêcher ces meurtres dans une notable proportion, mais l'épouvantable

association existe toujours et fonctionne encore.

A midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, et

Passepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches,

agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment

d'évidente vanité.

Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station

d'Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit

fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.

Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors

l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru

et pu croire que ces choses en resteraient là. Mais maintenant,

depuis qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement

s'était fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il

retrouvait les idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au

sérieux les projets de son maître, il croyait à la réalité du pari,

conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu'il ne

fallait pas dépasser. Déjà même, il s'inquiétait des retards

possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se

sentait comme intéressé dans cette gageure, et tremblait à la pensée

qu'il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable

badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était

beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours écoulés,

maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et blâmait _in

petto_ Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au mécanicien. Il ne

savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur un paquebot

ne l'était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est réglementée.

Vers le soir, on s'engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour,

qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty,

Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était trois

heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée

sur le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de

soixante-dix-sept degrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en

effet de quatre heures.

Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il

fit la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de

Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur

chaque nouveau méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers

l'est, c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts

d'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce

fut inutile. Que l'entêté garçon eût compris ou non l'observation du

brigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'il

maintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie,

d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.

A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de

Rothal, le train s'arrêta au milieu d'une vaste clairière, bordée de

quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train

passa devant la ligne des wagons en disant :

« Les voyageurs descendent ici. »

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien

comprendre à cette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de

khajours.

Passepartout, non moins surpris, s'élança sur la voie et revint

presque aussitôt, s'écriant :

« Monsieur, plus de chemin de fer !

-- Que voulez-vous dire ? demanda Sir Francis Cromarty.

-- Je veux dire que le train ne continue pas ! »

Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le

suivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur :

« Où sommes-nous ? demanda Sir Francis Cromarty.

-- Au hameau de Kholby, répondit le conducteur.

-- Nous nous arrêtons ici ?

-- Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé...

-- Comment ! il n'est point achevé ?

-- Non ! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles à

établir entre ce point et Allahabad, où la voie reprend.

-- Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway !

-- Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.

-- Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta ! reprit Sir

Francis Cromarty, qui commençait à s'échauffer.

-- Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien

qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad. »

Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers

assommé le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son

maître.

« Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le

voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.

-- Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable à

vos intérêts ?

-- Non, Sir Francis, cela était prévu.

-- Quoi ! vous saviez que la voie...

-- En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait

tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours

d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour

Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à

temps à Calcutta. »

Il n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète

assurance.

Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient

à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la

manie d'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de

la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption

de la voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des

véhicules de toutes sortes que possédait la bourgade, palkigharis à

quatre roues, charrettes traînées par des zébus, sortes de boeufs à

bosses, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes,

palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty,

après avoir cherché dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir

rien trouvé.

« J'irai à pied », dit Phileas Fogg.

Passepartout qui rejoignait alors son maître, fit une grimace

significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes

babouches. Fort heureusement il avait été de son côté à la

découverte, et en hésitant un peu :

« Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.

-- Lequel ?

-- Un éléphant ! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent

pas d'ici.

-- Allons voir l'éléphant », répondit Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et

Passepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos

fermé de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et

dans l'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit

Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l'enclos.

Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, que

son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais

une bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le

caractère naturellement doux de l'animal, de façon à le conduire

graduellement à ce paroxysme de rage appelé « mutsh » dans la langue

indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de

beurre. Ce traitement peut paraître impropre à donner un tel

résultat, mais il n'en est pas moins employé avec succès par les

éleveurs. Très heureusement pour Mr. Fogg, l'éléphant en question

venait à peine d'être mis à ce régime, et le « mutsh » ne s'était

point encore déclaré.

Kiouni -- c'était le nom de la bête -- pouvait, comme tous ses

congénères, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut

d'autre monture, Phileas Fogg résolut de l'employer.

Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenir

rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont

extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,

quand ils sont réduits à l'état de domesticité, de telle sorte qu'on

ne peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de

soins extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait

lui louer son éléphant, l'Indien refusa net.

Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F)

l'heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ?

Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais

l'Indien ne se laissait pas tenter.

La somme était belle, cependant. En admettant que l'éléphant employât

quinze heures à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres

(15 000 F) qu'il rapporterait à son propriétaire.

Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien

de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres

(25 000 F).

L'Indien ne voulait pas vendre ! Peut-être le drôle flairait-il une

magnifique affaire.

Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir

avant d'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il

n'avait pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin

de compte d'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était

nécessaire, et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait

cet éléphant.

Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par

la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une

question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents

livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50

000 F). Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion.

A deux mille livres, l'Indien se rendit.

« Par mes babouches, s'écria Passepartout, voilà qui met à un beau

prix la viande d'éléphant ! »

L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce

fut plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses

services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui

ne pouvait que doubler son intelligence.

L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait

parfaitement le métier de « mahout » ou cornac. Il couvrit d'une

sorte de housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur

ses flancs, deux espèces de cacolets assez peu confortables.

Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du

fameux sac. Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles de

Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de le

transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta.

Un voyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal.

Des vivres furent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place

dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se

mit à califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier

général. Le Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures

l'animal, quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court dans

l'épaisse forêt de lataniers.

XII

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OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT

A TRAVERS LES FORÊTS DE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

Le guide, afin d'abréger la distance à parcourir, laissa sur sa droite

le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Ce

tracé, très contrarié par les capricieuses ramifications des monts

Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait

intérêt à prendre. Le Parsi, très familiarisé avec les routes et

sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant

à travers la forêt, et on s'en rapporta à lui.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurs

cacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l'éléphant, auquel

son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la

situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs,

et se voyant à peine l'un l'autre.

Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement

soumis aux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une

recommandation de son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car

elle eût été coupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de

l'éléphant, tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme

un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de

ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un

morceau de sucre, que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa

trompe, sans interrompre un instant son trot régulier.

Après deux heures de marche, le guide arrêta l'éléphant et lui donna

une heure de repos. L'animal dévora des branchages et des

arbrisseaux, après s'être d'abord désaltéré à une mare voisine. Sir

Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il était brisé.

Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s'il fût sorti de son lit.

« Mais il est donc de fer ! dit le brigadier général en le regardant

avec admiration.

-- De fer forgé », répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer un

déjeuner sommaire.

A midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un

aspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de

tamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides,

hérissées de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites.

Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs,

est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques

les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais

n'a pu s'établir régulièrement sur un territoire soumis à l'influence

des rajahs, qu'il eût été difficile d'atteindre dans leurs

inaccessibles retraites des Vindhias.

Plusieurs fois, on aperçut des bandes d'Indiens farouches, qui

faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède.

D'ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour

des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette

journée, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions

et grimaces dont s'amusait fort Passepartout.

Une pensée au milieu de bien d'autres inquiétait ce garçon. Qu'est-ce

que Mr. Fogg ferait de l'éléphant, quand il serait arrivé à la

station d'Allahabad ? L'emmènerait-il ? Impossible ! Le prix du

transport ajouté au prix d'acquisition en ferait un animal ruineux.

Le vendrait-on, le rendrait-on à la liberté ? Cette estimable bête

méritait bien qu'on eût des égards pour elle. Si, par hasard, Mr.

Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout, il en serait très

embarrassé. Cela ne laissait pas de le préoccuper.

A huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait été

franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant

septentrional, dans un bungalow en ruine.

La distance parcourue pendant cette journée était d'environ vingt-cinq

milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station

d'Allahabad.

La nuit était froide. A l'intérieur du bungalow, le Parsi alluma un

feu de branches sèches, dont la chaleur fut très appréciée. Le souper

se composa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent

en gens harassés et moulus. La conversation, qui commença par

quelques phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements

sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui s'endormit debout,

appuyé au tronc d'un gros arbre.

Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards

et de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanement

aigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent à des cris et ne

firent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. Sir

Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de

fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve la

culbute de la veille. quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement

que s'il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row.

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#3456) · 第 4 / 19 段