-- Le tour du monde ? s'écria Fix.
-- Oui, en quatre-vingts jours ! Un pari, dit-il, mais, entre nous,
je n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre
chose.
-- Ah ! c'est un original, ce Mr. Fogg ?
-- Je le crois.
-- Il est donc riche ?
-- Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes
toutes neuves ! Et il n'épargne pas l'argent en route ! Tenez ! il
a promis une prime magnifique au mécanicien du _Mongolia_, si nous
arrivons à Bombay avec une belle avance !
-- Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître ?
-- Moi ! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour
même de notre départ. »
On s'imagine aisément l'effet que ces réponses devaient produire sur
l'esprit déjà surexcité de l'inspecteur de police.
Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette
grosse somme emportée, cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce
prétexte d'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer
Fix dans ses idées. Il fit encore parler le Français et acquit la
certitude que ce garçon ne connaissait aucunement son maître, que
celui-ci vivait isolé à Londres, qu'on le disait riche sans savoir
l'origine de sa fortune, que c'était un homme impénétrable, etc.
Mais, en même temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne
débarquait point à Suez, et qu'il allait réellement à Bombay.
« Est-ce loin Bombay ? demanda Passepartout.
-- Assez loin, répondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine de
jours de mer.
-- Et où prenez-vous Bombay ?
-- Dans l'Inde.
-- En Asie ?
-- Naturellement.
-- Diable ! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui me
tracasse... c'est mon bec !
-- Quel bec ?
-- Mon bec de gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle à mon
compte. Or, j'ai calculé que j'en avais pour deux shillings par
vingt-quatre heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous
comprenez que pour peu que le voyage se prolonge... »
Fix comprit-il l'affaire du gaz ? C'est peu probable. Il n'écoutait
plus et prenait un parti. Le Français et lui étaient arrivés au
bazar. Fix laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui
recommanda de ne pas manquer le départ du _Mongolia_, et il revint en
toute hâte aux bureaux de l'agent consulaire.
Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait repris tout son
sang-froid.
« Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon
homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour
du monde en quatre-vingts jours.
-- Alors c'est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à
Londres, après avoir dépisté toutes les polices des deux continents !
-- Nous verrons bien, répondit Fix.
-- Mais ne vous trompez-vous pas ? demanda encore une fois le consul.
-- Je ne me trompe pas.
-- Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visa
son passage à Suez ?
-- Pourquoi ?... je n'en sais rien, monsieur le consul, répondit le
détective, mais écoutez-moi. »
Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa
conversation avec le domestique dudit Fogg.
« En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet
homme. Et qu'allez-vous faire ?
-- Lancer une dépêche à Londres avec demande instante de m'adresser un
mandat d'arrestation à Bombay, m'embarquer sur le _Mongolia_, filer
mon voleur jusqu'aux Indes, et là, sur cette terre anglaise,
l'accoster poliment, mon mandat à la main et la main sur l'épaule. »
Ces paroles prononcées froidement, l'agent prit congé du consul et se
rendit au bureau télégraphique. De là, il lança au directeur de la
police métropolitaine cette dépêche que l'on connaît.
Un quart d'heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni
d'argent, d'ailleurs, s'embarquait à bord du _Mongolia_, et bientôt le
rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
IX
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OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT
PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG
La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix
milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses
paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour la
franchir. Le _Mongolia_, dont les feux étaient activement poussés,
marchait de manière à devancer l'arrivée réglementaire.
La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous
l'Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à
Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse
dans toute sa largeur la péninsule indienne, il n'est plus nécessaire
de doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du _Mongolia_, on comptait divers fonctionnaires
civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns
appartenaient à l'armée britannique proprement dite, les autres
commandaient les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement
appointés, même à présent que le gouvernement s'est substitué aux
droits et aux charges de l'ancienne Compagnie des Indes :
sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers à 60 000, généraux à 100 000.
[Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les
simples assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000
francs ; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F; les
gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus de 600 000 F.
(Note de l'auteur).]
On vivait donc bien à bord du _Mongolia_, dans cette société de
fonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le
million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce.
Le « purser », l'homme de confiance de la Compagnie, l'égal du
capitaine à bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du
matin, au lunch de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au
souper de huit heures, les tables pliaient sous les plats de viande
fraîche et les entremets fournis par la boucherie et les offices du
paquebot. Les passagères -- il y en avait quelques-unes --
changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique,
on dansait même, quand la mer le permettait.
Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme
tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la
côte d'Asie, soit de la côte d'Afrique, le _Mongolia_, long fuseau à
hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames
disparaissaient alors ; les pianos se taisaient ; chants et danses
cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle,
le paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers
le détroit de Bab-el-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps ? On pourrait croire que,
toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent
nuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la
houle qui risquaient d'occasionner un accident à la machine, enfin de
toutes les avaries possibles qui, en obligeant le _Mongolia_ à
relâcher dans quelque port, auraient compromis son voyage ?
Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait à ces
éventualités, il n'en laissait rien paraître. C'était toujours
l'homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun
incident ou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus
ému que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont.
Il s'inquiétait peu d'observer cette mer Rouge, si féconde en
souvenirs, ce théâtre des premières scènes historiques de l'humanité.
Il ne venait pas reconnaître les curieuses villes semées sur ses
bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois à
l'horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfe Arabique,
dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont
toujours parlé avec épouvante, et sur lequel les navigateurs ne se
hasardaient jamais autrefois sans avoir consacré leur voyage par des
sacrifices propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné dans le _Mongolia_ ?
D'abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni
roulis ni tangage pussent détraquer une machine si merveilleusement
organisée. Puis il jouait au whist.
Oui ! il avait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui : un
collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le
révérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général
de l'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois
passagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg, et ils
jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que
lui.
Quant à Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il
occupait une cabine à l'avant et mangeait, lui aussi,
consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait
dans ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti.
Bien nourri, bien logé, il voyait du pays et d'ailleurs il s'affirmait
à lui-même que toute cette fantaisie finirait à Bombay.
Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un
certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnage
auquel il s'était adressé en débarquant en Égypte.
« Je ne me trompe pas, dit-il en l'abordant avec son plus aimable
sourire, c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si complaisamment servi
de guide à Suez ?
-- En effet, répondit le détective, je vous reconnais ! Vous êtes le
domestique de cet Anglais original...
-- Précisément, monsieur... ?
-- Fix.
-- Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous retrouver à
bord. Et où allez-vous donc ?
-- Mais, ainsi que vous, à Bombay.
-- C'est au mieux ! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage ?
-- Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie
péninsulaire.
-- Alors vous connaissez l'Inde ?
-- Mais... oui..., répondit Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.
-- Et c'est curieux, cette Inde-là ?
-- Très curieux ! Des mosquées, des minarets, des temples, des
fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères ! Mais
il faut espérer que vous aurez le temps de visiter le pays ?
-- Je l'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas
permis à un homme sain d'esprit de passer sa vie à sauter d'un
paquebot dans un chemin de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot,
sous prétexte de faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non.
Toute cette gymnastique cessera à Bombay, n'en doutez pas.
-- Et il se porte bien, Mr. Fogg ? demanda Fix du ton le plus
naturel.
-- Très bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un
ogre qui serait à jeun. C'est l'air de la mer.
-- Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.
-- Jamais. Il n'est pas curieux.
-- Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en
quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète...
une mission diplomatique, par exemple !
-- Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue, et, au
fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir. »
Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent
ensemble. L'inspecteur de police tenait à se lier avec le domestique
du sieur Fogg. Cela pouvait le servir à l'occasion. Il lui offrait
donc souvent, au bar-room du _Mongolia_, quelques verres de whisky ou
de pale-ale, que le brave garçon acceptait sans cérémonie et rendait
même pour ne pas être en reste, -- trouvant, d'ailleurs, ce Fix un
gentleman bien honnête.
Cependant le paquebot s'avançait rapidement. Le 13, on eut
connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles
ruinées, au-dessus desquelles se détachaient quelques dattiers
verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se développaient de vastes
champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contempler cette ville
célèbre, et il trouva même qu'avec ces murs circulaires et un fort
démantelé qui se dessinait comme une anse, elle ressemblait à une
énorme demi-tasse.
Pendant la nuit suivante, le _Mongolia_ franchit le détroit de
Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie _la Porte des Larmes_, et le
lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de la
rade d'Aden. C'est là qu'il devait se réapprovisionner de
combustible.
Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des
paquebots à de telles distances des centres de production. Rien que
pour la Compagnie péninsulaire, c'est une dépense annuelle qui se
chiffre par huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a
fallu, en effet, établir des dépôts en plusieurs ports, et, dans ces
mers éloignées, le charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le _Mongolia_ avait encore seize cent cinquante milles à faire avant
d'atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point,
afin de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au programme de
Phileas Fogg. Il était prévu. D'ailleurs le _Mongolia_, au lieu
d'arriver à Aden le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au
soir. C'était un gain de quinze heures.
Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman
voulait faire viser son passeport. Fix le suivit sans être remarqué.
La formalité du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre
sa partie interrompue.
Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume, au milieu de cette
population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d'Arabes,
d'Européens, composant les vingt-cinq mille habitants d'Aden. Il
admira les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la
mer des Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient
encore les ingénieurs anglais, deux mille ans après les ingénieurs du
roi Salomon.
« Très curieux, très curieux ! se disait Passepartout en revenant à
bord. Je m'aperçois qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut
voir du nouveau. »
A six heures du soir, le _Mongolia_ battait des branches de son hélice
les eaux de la rade d'Aden et courait bientôt sur la mer des Indes.
Il lui était accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la
traversée entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut
favorable. Le vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en
aide à la vapeur.
Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîches
toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses
recommencèrent.
Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions.
Passepartout était enchanté de l'aimable compagnon que le hasard lui
avait procuré en la personne de Fix.
Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côte
indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du
_Mongolia_. A l'horizon, un arrière-plan de collines se profilait
harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers
qui couvrent la ville se détachèrent vivement. Le paquebot pénétra
dans cette rade formée par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta,
Butcher, et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robre de la journée,
et son partenaire et lui, grâce à une manoeuvre audacieuse, ayant fait
les treize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelem
admirable.
Le _Mongolia_ ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y
arrivait le 20. C'était donc, depuis son départ de Londres, un gain
de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son
itinéraire à la colonne des bénéfices.
X
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OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE
QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE
Personne n'ignore que l'Inde -- ce grand triangle renversé dont la
base est au nord et la pointe au sud -- comprend une superficie de
quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement
répandue une population de cent quatre-vingts millions d'habitants.
Le gouvernement britannique exerce une domination réelle sur une
certaine partie de cet immense pays. Il entretient un gouverneur
général à Calcutta, des gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et
un lieutenant-gouverneur à Agra.
Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de
sept cent mille milles carrés et une population de cent à cent dix
millions d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du
territoire échappe encore à l'autorité de la reine ; et, en effet,
chez certains rajahs de l'intérieur, farouches et terribles,
l'indépendance indoue est encore absolue.
Depuis 1756 -- époque à laquelle fut fondé le premier établissement
anglais sur l'emplacement aujourd'hui occupé par la ville de Madras --
jusqu'à cette année dans laquelle éclata la grande insurrection des
cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs au
prix de rentes qu'elle payait peu ou point ; elle nommait son
gouverneur général et tous ses employés civils ou militaires ; mais
maintenant elle n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde
relèvent directement de la couronne.
Aussi l'aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de la
péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y
voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval,
en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d'homme, en coach, etc.
Maintenant, des steamboats parcourent à grande vitesse l'Indus, le
Gange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur
en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement
de Calcutta.
Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers
l'Inde. La distance à vol d'oiseau n'est que de mille à onze cents
milles, et des trains, animés d'une vitesse moyenne seulement,
n'emploieraient pas trois jours à la franchir ; mais cette distance
est accrue d'un tiers, au moins, par la corde que décrit le railway en
s'élevant jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninsule.
Voici, en somme, le tracé à grands points du « Great Indian peninsular
railway ». En quittant l'île de Bombay, il traverse Salcette, saute
sur le continent en face de Tannah, franchit la chaîne des
Ghâtes-Occidentales, court au nord-est jusqu'à Burhampour, sillonne le
territoire à peu près indépendant du Bundelkund, s'élève jusqu'à
Allahabad, s'infléchit vers l'est, rencontre le Gange à Bénarès, s'en
écarte légèrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la
ville française de Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.
C'était à quatre heures et demie du soir que les passagers du
_Mongolia_ avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait
à huit heures précises.
Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot,
donna à son domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui
recommanda expressément de se trouver avant huit heures à la gare, et,
de son pas régulier qui battait la seconde comme le pendule d'une
horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni
l'hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les
docks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les
synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de
Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni
les chefs-d'oeuvre d'Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés au
sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l'île Salcette, ces
admirables restes de l'architecture bouddhiste !
Non ! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se
rendit tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner.
Entre autres mets, le maître d'hôtel crut devoir lui recommander une
certaine gibelotte de « lapin du pays », dont il lui dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement ;
mais, en dépit de sa sauce épicée, il la trouva détestable.
Il sonna le maître d'hôtel.
« Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c'est du lapin,
cela ?
-- Oui, mylord, répondit
effrontément le drôle, du lapin des jungles.
-- Et ce lapin-là n'a pas miaulé quand on l'a tué ?
-- Miaulé ! Oh ! mylord ! un lapin ! Je vous jure...
-- Monsieur le maître d'hôtel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez
pas et rappelez-vous ceci : autrefois, dans l'Inde, les chats étaient
considérés comme des animaux sacrés. C'était le bon temps.
-- Pour les chats, mylord ?
-- Et peut-être aussi pour les voyageurs ! »
Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dîner.
Quelques instants après Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi,
débarqué du _Mongolia_ et couru chez le directeur de la police de
Bombay. Il fit reconnaître sa qualité de détective, la mission dont
il était chargé, sa situation vis-à-vis de l'auteur présumé du vol.
Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrêt ?... On n'avait rien reçu.
Et, en effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait être encore
arrivé.
Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre
d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaire
regardait l'administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvait
légalement délivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cette
observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec
les moeurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle,
n'admettent aucun arbitraire.
Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se résigner à attendre son
mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable
coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il
ne doutait pas que Phileas Fogg n'y séjournât, et, on le sait, c'était
aussi la conviction de Passepartout, -- ce qui laisserait au mandat
d'arrêt le temps d'arriver.
Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître en
quittant le _Mongolia_, Passepartout avait bien compris qu'il en
serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait
pas ici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à Calcutta, et peut-être
plus loin. Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg
n'était pas absolument sérieux, et si la fatalité ne l'entraînait pas,
lui qui voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en
quatre-vingts jours !
En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises et
chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait
grand concours de populaire, et, au milieu d'Européens de toutes
nationalités, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans
ronds, des Sindes à bonnets carrés, des Arméniens en longues robes,
des Parsis à mitre noire. C'était précisément une fête célébrée par
ces Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de
Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus
intelligents, les plus austères des Indous, -- race à laquelle
appartiennent actuellement les riches négociants indigènes de Bombay.
Ce jour-là, ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec
processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayadères
vêtues de gazes roses brochées d'or et d'argent, qui, au son des
violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec
une décence parfaite, d'ailleurs.
Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et ses
oreilles s'ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son air,
sa physionomie était bien celle du « booby » le plus neuf qu'on pût
imaginer, il est superflu d'y insister ici.
Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il risqua de
compromettre le voyage, sa curiosité l'entraîna plus loin qu'il ne
convenait.
En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se
dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode de
Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d'en visiter l'intérieur.
Il ignorait deux choses : d'abord que l'entrée de certaines pagodes
indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les
croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leurs
chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine
politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter
jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit
sévèrement quiconque en viole les pratiques.