Cette indifférence me blessa: «Alors, ça ne vous est pas désagréable que
j'aille avec vous?
--Ça m'est égal, faites comme vous voudrez.
--Voulez-vous vous coucher tout de suite?
--Oui, je veux bien; j'ai sommeil.»
Elle se leva, bâilla, tendit la main à Paul qui la prit d'un air
furieux, et je l'éclairai dans notre appartement.
Mais une inquiétude me hantait: «Voici, lui dis-je de nouveau, tout ce
qu'il vous faut.»
Et j'eus soin de verser moi-même la moitié du pot à eau dans la cuvette
et de placer la serviette près du savon.
Puis je retournai vers Paul. Il déclara dès que je fus rentré: «Tu as
amené là un joli chameau!» Je répliquai en riant: «Mon cher, ne dis pas
de mal des raisins trop verts.»
Il reprit, avec une méchanceté sournoise: «Tu verras s'il t'en cuira,
mon bon.»
Je tressaillis, et cette peur harcelante qui nous poursuit après les
amours suspectes, cette peur qui nous gâte les rencontres charmantes,
les caresses imprévues, tous les baisers cueillis à l'aventure, me
saisit. Je fis le brave cependant: «Allons donc, cette fille-là n'est
pas une rouleuse.»
Mais il me tenait, le gredin! Il avait vu sur mon visage passer l'ombre
de mon inquiétude:
--Avec ça que tu la connais? Je te trouve surprenant! Tu cueilles dans
un wagon une Italienne qui voyage seule; elle t'offre avec un cynisme
vraiment singulier d'aller coucher avec toi dans le premier hôtel venu.
Tu l'emmènes. Et tu prétends que ce n'est pas une fille! Et tu te
persuades que tu ne cours pas plus de danger ce soir que si tu allais
passer la nuit dans le lit d'une... d'une femme atteinte de petite
vérole.
Et il riait de son rire mauvais et vexé. Je m'assis, torturé d'angoisse.
Qu'allais-je faire? Car il avait raison. Et un combat terrible se
livrait en moi entre la crainte et le désir.
Il reprit: «Fais ce que tu voudras, je t'aurai prévenu; tu ne te
plaindras point des suites.»
Mais je vis dans son œil une gaieté si ironique, un tel plaisir de
vengeance; il se moquait si gaillardement de moi que je n'hésitai plus.
Je lui tendis la main. «Bonsoir, lui dis-je.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.