Je demandai: Vous vous appelez Francesca?»

Elle fit «oui» de la tête, sans répondre.

Je repris: «Nous allons souper tout à l'heure. En attendant, vous avez

peut-être envie de faire votre toilette?»

Elle répondit par un «mica», mot aussi fréquent dans sa bouche que le

«che mi fa.» J'insistai: «Après un voyage en chemin de fer, il est si

agréable de se nettoyer.»

Puis je pensai qu'elle n'avait peut-être pas les objets indispensables à

une femme, car elle me paraissait assurément dans une situation

singulière, comme au sortir de quelque aventure désagréable, et

j'apportai mon nécessaire.

J'atteignis tous les petits instruments de propreté qu'il contenait:

une brosse à ongles, une brosse à dents neuve,--car j'en emporte

toujours avec moi un assortiment,--mes ciseaux, mes limes, des éponges.

Je débouchai un flacon d'eau de Cologne, un flacon d'eau de lavande

ambrée, un petit flacon de new mown hay, pour lui laisser le choix.

J'ouvris ma boîte à poudre de riz où baignait la houppe légère. Je

plaçai une de mes serviettes fines à cheval sur le pot à eau et je posai

un savon vierge auprès de la cuvette.

Elle suivait mes mouvements de son œil large et fâché, sans paraître

étonnée ni satisfaite de mes soins.

Je lui dis: «Voilà tout ce qu'il vous faut, je vous préviendrai quand le

souper sera prêt.»

Et je rentrai dans le salon. Paul avait pris possession de l'autre

chambre et s'était enfermé dedans, je restai donc seul à attendre.

Un garçon allait et venait, apportant les assiettes, les verres. Il mit

la table lentement, puis posa dessus un poulet froid et m'annonça que

j'étais servi.

Je frappai doucement à la porte de Mlle Rondoli. Elle cria: «Entrez.»

J'entrai. Une suffocante odeur de parfumerie me saisit, cette odeur

violente, épaisse, des boutiques de coiffeurs.

L'Italienne était assise sur sa malle dans une pose de songeuse

mécontente ou de bonne renvoyée. J'appréciai d'un coup d'œil ce

qu'elle entendait par faire sa toilette. La serviette était restée pliée

sur le pot à eau toujours plein. Le savon intact et sec demeurait auprès

de la cuvette vide; mais on eût dit que la jeune femme avait bu la

moitié des flacons d'essence. L'eau de Cologne cependant avait été

ménagée; il ne manquait environ qu'un tiers de la bouteille; elle avait

fait, par compensation, une surprenante consommation d'eau de lavande

ambrée et de new mown hay. Un nuage de poudre de riz, un vague

brouillard blanc semblait encore flotter dans l'air, tant elle s'en

était barbouillé le visage et le cou. Elle en portait une sorte de neige

dans les cils, dans les sourcils et sur les tempes, tandis que ses joues

en étaient plâtrées et qu'on en voyait des couches profondes dans tous

les creux de son visage, sur les ailes du nez, dans la fossette du

menton, aux coins des yeux.

Quand elle se leva, elle répandit une odeur si violente que j'eus une

sensation de migraine.

Et on se mit à table pour souper. Paul était devenu d'une humeur

exécrable. Je n'en pouvais tirer que des paroles de blâme, des

appréciations irritées ou des compliments désagréables.

Mlle Francesca mangeait comme un gouffre. Dès qu'elle eut achevé son

repas, elle s'assoupit sur le canapé. Cependant, je voyais venir avec

inquiétude l'heure décisive de la répartition des logements. Je me

résolus à brusquer les choses, et m'asseyant auprès de l'Italienne, je

lui baisai la main avec galanterie.

Elle entr'ouvrit ses yeux fatigués, me jeta entre ses paupières

soulevées un regard endormi et toujours mécontent.

Je lui dis: «Puisque nous n'avons que deux chambres, voulez-vous me

permettre d'aller avec vous dans la vôtre?»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09 · 第 25 / 91 题