Et j'entrai d'un pas ferme dans la chambre de Francesca.
Je demeurai sur la porte, surpris, émerveillé. Elle dormait déjà, toute
nue, sur le lit. Le sommeil l'avait surprise comme elle venait de se
dévêtir; et elle reposait dans la pose charmante de la grande femme du
Titien.
Elle semblait s'être couchée par lassitude, pour ôter ses bas, car ils
étaient restés sur le drap; puis elle avait pensé à quelque chose, sans
doute à quelque chose d'agréable, car elle avait attendu un peu avant de
se relever, pour laisser s'achever sa rêverie, puis, fermant doucement
les yeux, elle avait perdu connaissance. Une chemise de nuit, brodée au
col, achetée toute faite dans un magasin de confection, luxe de
débutante, gisait sur une chaise.
Elle était charmante, jeune, ferme et fraîche.
Quoi de plus joli qu'une femme endormie? Ce corps, dont tous les
contours sont doux, dont toutes les courbes séduisent, dont toutes les
molles saillies troublent le cœur, semble fait pour l'immobilité du
lit. Cette ligne onduleuse qui se creuse au flanc, se soulève à la
hanche, puis descend la pente légère et gracieuse de la jambe pour finir
si coquettement au bout du pied ne se dessine vraiment avec tout son
charme exquis, qu'allongée sur les draps d'une couche.
J'allais oublier, en une seconde, les conseils prudents de mon camarade;
mais, soudain, m'étant tourné vers la toilette, je vis toutes choses
dans l'état où je les avais laissées; et je m'assis, tout à fait
anxieux, torturé par l'irrésolution.
Certes, je suis resté là longtemps, fort longtemps, une heure peut-être,
sans me décider à rien, ni à l'audace ni à la fuite. La retraite
d'ailleurs m'était impossible, et il me fallait soit passer la nuit sur
un siège, soit me coucher à mon tour, à mes risques et périls.
Quant à dormir ici ou là, je n'y devais pas songer, j'avais la tête trop
agitée et les yeux trop occupés.
Je remuais sans cesse, vibrant, enfiévré, mal à l'aise, énervé à
l'excès. Puis je me fis un raisonnement de capitulard: «Ça ne m'engage à
rien de me coucher. Je serai toujours mieux, pour me reposer, sur un
matelas que sur une chaise.»
Et je me déshabillai lentement; puis passant par-dessus la dormeuse, je
m'étendis contre la muraille, en offrant le dos à la tentation.
Et je demeurai encore longtemps, fort longtemps sans dormir.
Mais, tout à coup, ma voisine se réveilla. Elle ouvrit des yeux étonnés
et toujours mécontents, puis s'étant aperçue qu'elle était nue, elle se
leva et passa tranquillement sa chemise de nuit, avec autant
d'indifférence que si je n'avais pas été là.
Alors... ma foi... je profitai de la circonstance, sans qu'elle parût
d'ailleurs s'en soucier le moins du monde. Et elle se rendormit
placidement, la tête posée sur son bras droit.
Et je me mis à méditer sur l'imprudence et la faiblesse humaines. Puis
je m'assoupis enfin.
Elle s'habilla de bonne heure, en femme habituée aux travaux du matin.
Le mouvement qu'elle fit en se levant m'éveilla; et je la guettai entre
mes paupières à demi closes.
Elle allait, venait, sans se presser, comme étonnée de n'avoir rien à
faire. Puis elle se décida à se rapprocher de la table de toilette et
elle vida, en une minute, tout ce qui restait de parfums dans mes
flacons. Elle usa aussi de l'eau, il est vrai, mais peu.
Puis quand elle se fut complètement vêtue, elle se rassit sur sa malle,
et, un genou dans ses mains, elle demeura songeuse.