n’étaient pas dans le sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, mais
ils le cherchaient évidemment. Haldidge et Seth sentaient que les
sauvages ne les savaient pas si rapprochés d’eux; et cependant ils
avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement découverts.
Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement silencieusement,
qu’Haldidge lui-même, qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il mit
sa bouche sur l’oreille d’Haverland et lui dit:
«Sauvez-vous avec votre fille aussi vite que l’éclair, car nous serons
découverts dans une minute.»
Haverland emporta dans ses bras vigoureux Ina, qui n’avait pas besoin
d’avertissement, et marcha résolûment en avant. Il leur était impossible
de ne pas faire de bruit, quand les buissons humides s’accrochaient à
eux. Les sauvages les entendirent et s’avancèrent prudemment. Ils
soupçonnaient évidemment que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas
que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut averti du danger par un
sauvage qui se heurta brusquement contre lui.
«Je vous demande pardon, je ne vous voyais pas, s’écria-t-il, tandis
qu’ils se rejetaient tous les deux en arrière; que le diable vous
emporte! je désire seulement vous voir une minute.»
Seth, Haldidge et Graham se défendirent alors contre cinq ou six
Indiens. Si un brillant éclair eût illuminé la scène en ce moment, il
est probable que tous auraient ri franchement de leur attitude et de
leurs mouvements. Les Indiens, en voyant qu’ils étaient si près de leurs
ennemis les plus mortels, bondirent immédiatement de plusieurs pieds en
arrière, pour éviter une collision trop brusque avec eux. Les trois
blancs firent précisément la même chose, chacun à sa manière; Seth sauta
d’un côté et s’accroupit par terre, selon son habitude, comme une
véritable panthère; sa carabine dans la main gauche et son couteau dans
la droite, il attendit qu’il pût être sûr de l’endroit précis où était
un des sauvages avant de sauter sur lui.
Il serait fastidieux de raconter les ruses et les stratagèmes employés
par les deux troupes ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone atteignirent
une fois, au même moment, les bords opposés de l’Ohio, et tous les deux
croyaient qu’il y avait une autre personne sur l’autre bord. Ces deux
vieux chasseurs, qui se connaissaient depuis longtemps, passèrent plus
de vingt-quatre heures avant de découvrir qu’ils étaient amis. Pendant
près de deux heures, les Mohawks et les blancs se battirent les uns
contre les autres avec l’habileté la plus consommée. Tantôt ils
reculaient et tantôt ils avançaient; ils allaient tantôt à droite et
tantôt à gauche; chaque troupe s’efforça d’entraîner l’autre dans
quelque piége, qui était habilement évité; enfin, jugeant qu’Haverland
était en sûreté, Seth résolut de se retirer, et il partit prudemment;
dix minutes après, il était sur la limite de la vallée.
Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna aussi et précisément dans la
même direction. Graham adopta bientôt la même marche. Ils sortirent de
la dangereuse vallée à vingt pas l’un de l’autre; il s’écoula quelque
temps avant qu’ils pussent se retrouver ensemble; mais, enfin, ils se
réunirent assez facilement, chacun soupçonnant l’identité de l’autre.
«Maintenant, mes amis, murmura Seth, je pense que nous sommes sortis de
la vallée de la mort; il faut prendre le large, c’est l’opinion
particulière de Seth Jones.
--Mais comment retrouver Haverland? demanda Graham.
--Je crois qu’il doit être par ici, répondit l’autre.
--Cherchons, alors, et nous trouverons! car le jour ne peut être bien
loin, et je me demande si les Indiens sauront que nous sommes partis;
et, certainement ils l’apprendront à bon marché.»
Au moment où la lumière du jour se montrait à l’orient, ils arrivèrent
auprès d’Haverland et reprirent leur voyage; ils ne s’arrêtèrent pas
pour déjeuner, car ils étaient trop désireux d’avancer. Une heure après,
environ, ils étaient sur une espèce de sentier tracé par des animaux
sauvages; la terre était si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes,
et il était facile d’y marcher.
Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, avaient trop d’expérience
pour se relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent les mêmes fonctions
qu’auparavant; le premier se chargea de conduire ses compagnons à
travers le pays désert, et le dernier de les protéger contre les dangers
qui pourraient survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel ils se
dirigeaient avec tant d’anxiété était encore à plusieurs journées de
marche; et, pour l’atteindre, ils devaient traverser une rivière d’une
largeur considérable. Seth atteignit cette rivière à midi.
«Vraiment! j’oubliais cela! s’écria-t-il. Je me demande si la jeune
fille sait nager? Si elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour
traverser la rivière? Je pense qu’il faudra la placer sur un morceau de
bois, et qu’alors la brise la poussera; quant aux hommes, ils savent
nager, tout naturellement.»
Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient conseil sur le bord de la
rivière.
Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un radeau le plus vite possible;
découvrir des matériaux pour le construire, tel était l’ordre du jour,
et c’était un travail d’une énorme difficulté; ils n’avaient pas
d’autres outils que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient pas
grand’chose. On cassa de grandes branches pourries aux arbres
qu’Haverland réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les autres
ramassaient le bois.
Haldidge remonta la rivière, et Seth et Graham la descendirent; celui-ci
remarqua bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri qui se trouvait
en partie dans l’eau.
«Voilà justement notre affaire! C’est cela! c’est un radeau tout fait,
une peine de moins; lançons-le de suite et mettons-le à flot sur place!»
dit-il joyeusement.
Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour le pousser dans l’eau,
lorsque Seth s’éloigna subitement et se mit à le regarder.
«Allons, aidez-moi, dit Graham.
--Graham, je pense que je ne prendrai pas ce tronc; je ne crois pas
qu’il fasse notre affaire.
--Pourquoi pas? Au nom du sens commun, donnez-moi une raison.
--Laissez ce tronc, m’entendez-vous?»
Graham leva la tête et tressaillit en voyant la figure de Seth; ses yeux
lançaient des flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui s’il osait
dire encore un mot.
«Venez avec moi!» commanda Seth d’une voix que la colère rendait rude.
Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. Graham ramassa sa carabine et
ne perdit pas de temps à lui obéir. Mais il se demandait avec étonnement
si Seth était devenu tout à coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque
distance, puis se hâta bientôt de revenir près de lui. Voyant que son
visage avait repris son expression habituelle, il se décida à lui
demander ce qu’il avait à lui dire.
«N’avez-vous pas remarqué que ce tronc d’arbre était creux?
--Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné de près.
--Eh bien! si vous l’aviez examiné de près ou même de loin, et si vous
aviez regardé dans ce tronc, vous y auriez vu un grand Mohawk blotti
proprement et gentiment.
--Est-ce possible! Comment avez-vous pu le voir?
--Lorsque je vis que le tronc était creux, je soupçonnai qu’il pouvait y
avoir dedans une chose ou une autre, et je ne voulais pas l’emporter
tant que je ne saurais pas ce qu’il contenait. Lorsque j’y regardai de
plus près, je vis qu’il y avait certainement quelque chose, car la façon
dont l’écorce était grattée à l’entrée me l’indiquait assez clairement;
je ne devais pas, vous comprenez, me baisser assez pour regarder dedans,
car aussitôt le Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à la figure.
Aussi, je laissai tomber mon bonnet, et, en me baissant pour le
ramasser, j’ai vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait jour; oui,
je l’ai vu. Je me mis alors à discuter la question; et, après une longue
discussion pour et contre, j’arrivai à conclure que, puisque j’avais vu
le pied d’un Indien, si je voulais remonter plus haut, je trouverais
certainement l’Indien lui-même; et, en outre, que s’il y avait un Indien
dans cet endroit, je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup dans les
environs. Si je n’avais pas eu l’air un peu décidé, vous n’auriez pas
lâché ce tronc si vite, eh?
--Non! Vous m’alarmez réellement; mais, que faut-il faire?
--Les coquins rôdent autour du bois et nous dressent encore quelque
embûche. Ils ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat qui gratte dans
son trou, et ils sont trop lâches pour montrer leurs visages avant
d’être sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne supposent que nous
nous sommes échappés.
--Le dirons-nous à Haverland?
--Non; j’en informerai Haldidge, s’il ne l’a pas déjà découvert
lui-même. Il faut faire le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à
ce qu’il soit fini, comme si nous croyions que tout va bien. Taisez-vous
maintenant, ou Alfred remarquera que nous causons.»
Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils changèrent subitement de
conversation.
«Pas de bois! dit Haverland en levant les yeux.
--Il est un peu rare aussi où nous sommes allés, répondit Graham.
--Ne vous aiderai-je pas? demanda malicieusement Ina.
--Je pense que nous n’aurons pas besoin de votre aide, car Haldidge
semble déjà en avoir assez.»
Le chasseur arrivait en ce moment et pliait sous le poids de deux
pesantes branches qui furent immédiatement attachées ensemble; mais on
vit bientôt que le radeau était trop faible et trop léger, et qu’il
fallait plus de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. Haldidge
s’enfonça donc de nouveau dans la forêt. Seth marcha à ses côtés pendant
quelques yards, et il lui dit:
«Comprenez-vous?
--Quoi? demanda le chasseur étonné.
--Là-bas! répondit Seth en levant son pouce par-dessus ses épaules pour
indiquer le tronc.
--Des Peaux-Rouges?
--J’en suis presque certain.
--Je les sentais depuis un moment; vous ferez bien de retourner et de
veiller sur Haverland, je ramasserai assez de bois et je saurai éviter
le danger.
--Non, ils vont essayer quelque ruse; veillez sur vous!»
Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur ses talons et rejoignit
Haverland. Graham était à quelque distance et coupait de l’osier que le
bûcheron employait activement. Lorsque Seth arriva, il aperçut Ina qui
était assise à terre à quelques pas de son père; son attention semblait
entièrement absorbée par quelque chose qui était sur la rivière. Seth la
surveilla de près.
«N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas?» demanda-t-elle.
[Illustration: «N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas?» demanda-t-elle.]
Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, et ce ne fut pas sans
étonnement qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même tronc d’arbre
pour lequel il s’était disputé avec Graham. Cette découverte éveilla ses
soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge.
«Qu’y a-t-il?» demanda le chasseur quand il arriva.
Seth, au lieu de répondre, fit un signe de tête en montrant la rivière;
et il ajouta ensuite:
«Ne laissez pas voir que vous les surveillez, car vous pourriez les
effrayer!»
Haldidge se retourna cependant, et il regarda longtemps et attentivement
l’objet suspect.
«Qu’en pensez-vous?
--Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles dont j’aie jamais entendu
parler, s’ils croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là puisse nous
tromper.
--Que voulez-vous dire? demanda Haverland.
--Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé dans l’eau, eh bien! il y a
derrière quatre ou cinq Mohawks qui attendent que nous lancions notre
radeau.
--Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un arbre ou une grosse bûche qui
flotte sur l’eau, dit le bûcheron.
--Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur et en pesant sur les mots, et il
est tout naturel, sans doute, qu’une bûche toute seule puisse remonter
ainsi le courant, n’est-ce pas?
--Est-ce qu’elle s’approche? demanda Graham.
--Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose que c’est une rude
besogne pour ces individus de remonter le courant. Ah! pardieu! je
comprends leur jeu. Regardez, ne voyez-vous pas que le tronc d’arbre est
plus loin du bord que tout à l’heure? Ils vont se rapprocher du milieu
de l’eau autant qu’ils pourront le faire, et si près de nous que,
lorsque nous voudrons traverser, le courant nous portera en plein contre
eux; et alors ils se livreront à toute leur colère pour nous dévorer.
C’est certain, c’est aussi sûr que vous existez!
--Nous pourrions bien aviser de suite à cela, dit Haldidge. Le plan des
Indiens est sans nul doute celui que Seth leur prête. En traversant la
rivière, nous ne pourrons empêcher le radeau d’être poussé par le
courant, et ils essayeront de se placer de manière à se rencontrer avec
nous; mais ils ne nous attaqueront pas avant que nous ne soyons dans
l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de travailler au radeau sans rien
craindre, Alfred, tandis que Seth et moi nous allons faire une
reconnaissance. Venez, Graham, vous pouvez nous accompagner. Entrons
dans le bois séparément, et nous nous réunirons aussitôt que nous serons
hors de vue; agissons comme si nous ne soupçonnions rien, et je parie ma
carabine contre votre chapeau que nous déjouerons ces lâches.»
Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, et se réunirent après
avoir fait quelques pas.
«Maintenant, murmura Seth, vous allez rire; suivez-moi de près, mes
amis, et tenez-vous à couvert!»
Ils s’avancèrent alors dans une direction parallèle au courant de la
rivière, en usant d’une prudence extrême, car il était plus que probable
qu’il y avait des éclaireurs Indiens dans le bois, et ils se tinrent
éloignés de la rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils étaient
au-dessous du tronc d’arbre suspect; ils commencèrent alors à s’en
approcher. A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré aurait été
fatal. Heureusement qu’une espèce d’herbe, dont les racines croissaient
dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance considérable. A
travers ces hautes herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière des
serpents, en rampant sur le sol. Seth, comme d’habitude, était le
premier, et Graham fut étonné de le voir positivement glisser sur la
terre sans faire aucun effort.
En un instant ils furent au bord de la rivière; ils levèrent alors
lentement la tête et regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction de
la rivière; le tronc était un peu au-dessus, mais d’Indiens pas de
trace, et le tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu du courant.
«Y aurait-il quelque chose là-dessous? murmura Graham.
--Chut! Taisez-vous, regardez, et vous allez voir!» lui dit Seth.
Un moment après, le tronc, en apparence sans aucune aide humaine,
changea légèrement de position, et Graham vit briller quelque chose à
son extrémité. Il ne pouvait comprendre ce que cela signifiait, et il se
retourna pour interroger Haldidge. Ce dernier avait son œil pénétrant
fixé dans cette direction, et l’on voyait un sourire de triomphe sur ses
lèvres. Il fit signe à Graham de garder le silence.
Comme notre héros tournait de nouveau ses regards vers la rivière, il
s’aperçut que le tronc était encore plus loin dans le courant, et il vit
quelque chose comme du métal poli qui brillait encore plus
merveilleusement qu’auparavant. Il regarda attentivement, et, au bout
d’un instant, il reconnut que plusieurs carabines s’appuyaient sur le
tronc d’arbre.
Tandis qu’il regardait et se demandait où les propriétaires de ces armes
pouvaient être cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre du côté où le
tronc était tourné vers eux, et la face bronzée d’un Indien leur
apparut. Il se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors de l’eau;
alors il resta immobile pendant un instant et regarda Haverland
par-dessus le tronc. Il parut satisfait et se replongea de nouveau: mais
Graham remarqua qu’il ne disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait
s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du tronc que tout le monde aurait
supposé qu’il en faisait partie; sa tête ressemblait parfaitement à un
gros nœud dans le bois de l’arbre. Graham remarqua aussi qu’il y voyait
deux autres protubérances exactement semblables à la première. La
conclusion était facile. Il y avait trois Mohawks bien armés cachés
derrière le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se
glisser inaperçus vers les fugitifs.
[Illustration: Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le
tronc.]
«Juste chacun le nôtre! aussi sûr que vous existez, dit Seth
triomphalement; que chacun de vous soit prêt à faire feu sur son homme.
Graham, ajustez celui qui est le plus près par ici; vous, le second,
Haldidge; et moi, j’abattrai le dernier de la belle manière.»
Les trois amis dirigèrent leurs instruments de mort vers les sauvages
sans soupçons. Ils visèrent longtemps et froidement.
«Allons, ensemble!... Feu!»
On entendit une terrible décharge; mais la carabine de Seth rata. Les
deux autres expédièrent leur homme. Deux hurlements d’agonie retentirent
dans les airs, et l’un des sauvages bondit hors de l’eau presque à la
moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite comme un plomb au fond de la
rivière; l’autre se débattit et se tint au tronc pendant un moment, puis
il lâcha prise et disparut sous l’eau.
«Tonnerre et éclairs! s’écria Seth en sautant sur ses pieds; passez-moi
votre carabine, Graham! Il y a quelque chose dans la mienne, et cet
autre démon va échapper! Vite, vite, donnez-la par ici!»
Il prit la carabine et commença à la charger aussi rapidement que
possible, en tenant ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait alors avec
ardeur vers la rive.
«Est-ce que votre fusil est rechargé, Haldidge?
--Non, je me suis amusé à vous regarder et à suivre les mouvements de
cet Indien, pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai pas pensé à le
recharger.
--Rechargez, car si ce fusil allait rater aussi! Par le ciel! qu’il ne
s’échappe pas maintenant!»
L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, sortait tranquillement de
l’eau et marchait à travers le bois.
«Maintenant, mon bel ami, vois si tu peux éviter cela!»
Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha la détente de son arme;
mais, à son grand chagrin, la poudre brûla dans le bassinet sans faire
feu.
Avant qu’Haldidge eût fini de recharger son fusil et que Seth eût pu
même reprendre le sien, l’Indien avait disparu dans le bois.
«Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils? se demanda Seth
véritablement en colère; voici la seconde fois que j’y suis pris! Eh!
qu’est-ce maintenant que cela?»
Une carabine, tirée de l’autre côté de la rivière, venait d’envoyer une
balle si près de lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses longs
cheveux blonds!
«Vrai! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il en se grattant la tête,
comme s’il était légèrement blessé.
--Prenez garde, pour l’amour de Dieu! Couchez-vous par terre! lui dit
Graham en le saisissant par le pan de son habit de chasse et en
l’attirant à lui.
--Je ne sais pas quelle est la meilleure manière, répondit
l’imperturbable Seth en se mettant à genoux, juste assez à temps pour
éviter un autre coup mieux ajusté encore. Il doit y avoir beaucoup de
ces démons par-là.»
Les coups de feu alarmèrent Haverland; il abandonna son ouvrage et
chercha un abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi s’était
tellement avancée, que l’obscurité commençait déjà à s’étendre sur l’eau
et sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser à traverser la
rivière sur le radeau, car, en l’essayant, c’était courir au-devant de
la mort. Leurs ennemis leur avaient donné un témoignage trop évident de
leur adresse à manier une carabine. Mais il leur fallait traverser la
rivière, et le seul moyen qui leur restât était de changer de place et
de construire un nouveau radeau, pour se diriger vers l’autre rive.
Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, et ils partirent
immédiatement. Le ciel annonçait un nouvel orage; plusieurs grondements
de tonnerre se faisaient entendre, mais les éclairs étaient si éloignés
qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. Le ciel était rempli de
gros nuages tumultueux qui rendaient l’obscurité complète et
impénétrable; et, comme aucun d’eux ne connaissait un pouce du terrain
sur lequel ils marchaient, on peut supposer que leur voyage n’était ni
bien rapide, ni bien agréable. Le bruit du tonnerre continuait toujours;
la pluie commença bientôt à tomber; les gouttes étaient grandes et
larges, comme on en voit souvent en été; elles résonnaient sur les
feuilles comme une pluie de balles.
«Seth, pouvez-vous voir devant vous? demanda Graham.
--Naturellement, je le puis; l’obscurité ne me fait rien, je puis voir
tout aussi bien pendant une nuit obscure que pendant le jour, et, qui
plus est, en ce moment je vois parfaitement. Je voudrais bien qu’il
m’arrivât de faire un faux pas ou même de trébucher!»
La phrase fut interrompue par la chute de celui qui la commençait; notre
ami Seth pirouetta la tête en avant, et tomba dedans ou par-dessus
quelque chose.
«Êtes-vous blessé, Seth? lui demanda Graham alarmé, et cependant à
moitié tenté de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater de rire
ceux qui étaient derrière lui.
--Blessé! s’écria l’infortuné en cherchant à se remettre sur ses pieds;
je crois que tous les os de mon corps sont brisés. Ma tête est fendue;
mes deux jambes sont démises; mon bras gauche est cassé au-dessus du
coude, et le droit contusionné partout.»
Malgré ces terribles blessures, celui qui disait les avoir se remuait
avec une étonnante agilité.
«Ah çà! dans quoi supposez-vous donc que je sois tombé? demanda-t-il
tout à coup.
--Dans une trappe ou dans un trou creusé dans le sol, répondit Graham;
mais je pense aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que nous
faisons, de tomber entre les mains des Mohawks!
--Vous n’avez pas supposé que je sois tombé, je pense, reprit Seth avec
colère. J’ai aperçu quelque chose, et je me suis avancé pour voir si
cela supporterait mon poids. De quoi riez-vous donc, je voudrais bien le
savoir?
--Dans quoi êtes-vous tombé? demanda Haverland.
--Ma foi! ce n’est rien moins que dans un bateau qui a été traîné
jusqu’ici par ces vermines, je suppose!»
Et c’était vrai! Il y avait devant eux un canot d’une très-grande
dimension, et personne autour, selon toute apparence. Rien ne pouvait
leur arriver de plus favorable. En examinant leur trouvaille, ils virent
que ce bateau était d’une longueur et d’une largeur extraordinaires, et
très-suffisant pour porter vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement
dans la rivière.
«Allons, sautez là dedans et partons,» dit Seth.
Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le bateau; Seth et Haldidge le
lancèrent dans la rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant qu’il
s’éloignait sur l’eau.
XIX
LE RETOUR.
Les blancs comprirent en un instant qu’ils avaient commis une grande
faute en lançant le bateau comme ils l’avaient fait. En premier lieu il
n’y avait pas de rames dans le canot, et ils ne pouvaient pas le
diriger. En outre, la rivière était aussi sombre que le Styx, et le ciel
et l’atmosphère étaient noirs comme de l’encre. Ils n’avaient pas la
plus petite idée de l’endroit où ils allaient; rencontreraient-ils
quelque chute, descendraient-ils quelque rapide, ou seraient-ils jetés
sur un bord hospitalier? ils n’en savaient rien.
«Je me demande lequel est le plus nigaud, Haldidge, de vous ou de moi,
pour être partis ainsi dans ce canot, que nous leur avons emprunté pour
un petit moment?»
En disant cela, Seth s’avança vers la proue où il s’assit, non pas sur
la planche, comme il s’y attendait, mais sur quelque chose de doux, qui
poussa un grognement que tout le monde entendit aussi bien que lui.
«Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous moi? s’écria Seth en baissant la
main et en tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, aussi vrai
que je m’appelle Seth Jones! Ah! mon singe à tête cuivrée!»
C’était comme il le disait. Un Indien était couché là sur le dos, les
pieds appuyés sur le bord du canot; et Seth, sans soupçonner sa
présence, s’était assis en plein sur son estomac. Comme on peut bien le
supposer, la chose n’était nullement du goût du sauvage, et il fit
plusieurs efforts violents pour s’en débarrasser.
«Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis convaincu que je ne puis
trouver un siége plus confortable.»
Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout effort et resta
parfaitement calme et immobile.