Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait

voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en

découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un

malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris

par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un

Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut

impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et

incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les

environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi

un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement

prudent et soupçonneux.

Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour

ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine

d’Haldidge.

Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction,

et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait

se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit

précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait

un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à

celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et

de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire

que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y

fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le

motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer.

Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa

propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant

presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le

côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol.

Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un

traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout

l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace

découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau.

La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques

craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils

gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au

spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut

convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils

parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils

disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine

qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas

été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût

découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine

d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour

le même objet.

Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses

évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient

été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la

plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre

eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être

nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas.

Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et

menaçants entouraient la petite bande des blancs.

XVI

ÉPREUVES.

Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge,

comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et

empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à

aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant

trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de

sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la

piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à

un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance

continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les

environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas

où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des

marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles

ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis.

Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon

suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en

arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient

assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air

d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était

Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour

s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus

loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions.

Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet

endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte

qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire

voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros

tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près

d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce

qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour

la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une

conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard.

Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec

Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un

long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre;

il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il

avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de

ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce

tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il

lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens

conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il

vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y

fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à

écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui

permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter

qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière.

Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les

Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi

immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les

feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient

sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une

demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour

aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même

tronc d’arbre.

Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si

guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de

tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il

comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient

pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient

tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils

discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en

éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît

le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât.

En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se

baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité

et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il

respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna,

et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite

fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et

reprit part à la conversation.

Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé;

il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte

que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était

dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs

pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage,

il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.

Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il

tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il

comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au

fond du tronc!

Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du

chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort;

elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il

lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était

mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait

dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide.

Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier

avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce

n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible

reptile.

Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son

horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de

feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait

son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme

irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se

rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un

éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal

et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance

invisible.

Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un

pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à

une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun

effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle

produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons.

Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir

indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le

lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il

ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire.

Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à

cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme,

et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible

de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde

extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre

sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se

voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile

de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que

l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un

reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait

alors sur le chasseur.

En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa

le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira

longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses

mains, sur lesquelles il appuyait son menton.

Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué!

Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité

et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent

et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme

subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui

enveloppait Haldidge.

Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait

qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent

paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre

encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne

remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis

qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas;

l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort,

paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se

plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et

s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les

Indiens.

Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à

agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine

distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus

distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant

plus tard, il n’entendit plus rien.

Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de

confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque

certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y

tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût

être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en

arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un

moment à l’autre.

Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa

cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il

regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En

proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à

travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva

enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le

lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait

lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne

soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa

carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu.

Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant:

«Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!»

En une minute les blancs furent invisibles.

XVII

DANGERS.

Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui

les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et

s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité,

qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle.

«Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle.

--Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!»

Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur,

sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout

ennemi, si formidable qu’il fût.

Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les

deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été

bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique

du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle.

Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles.

Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence

était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration

ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir

formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler.

«A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge?

--A former quelque complot diabolique, je pense.

--Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter.

--Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite.

--Avez-vous quelque idée de leur nombre?

--Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient

autour de nous.

--Il y en a un de moins maintenant, en tous cas!

--Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de

peine.

--Où sont allés Alfred et sa fille?

--Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher

d’eux?

--Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns

et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions

ensemble.

--J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas,

Haverland ne serait-il pas en grand danger?

--Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée

de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement

découvrir leurs machinations.

--Où est donc Seth?

--Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement.

--Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils

étaient là longtemps avant de faire feu?

--Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une

heure ou deux.

--Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque?

--Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même

qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part

en avant, et ils voulaient nous y faire tomber.

--Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près?

--Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je

pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils

se seraient décidés à nous attaquer.

--Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet.

--Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou

pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique,

avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus

drôle que j’aie jamais vu!

--Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque

comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage

qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé;

d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une

façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami

véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa

famille est aussi efficace qu’il est singulier.

--Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains

des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés?

--Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais

je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un

danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute.

--Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.»

Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une

animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se

faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en

causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler,

puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le

milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la

nuit dans ces parages.

«J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham.

--Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne

pouvions le voir venir.

--Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace.

--Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin.

--Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham.

--Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.»

Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger

bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son

regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui.

«D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné.

--Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh?

--Nous avons découvert que nous avions des voisins.

--Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins.

--Que voulez-vous dire?

--Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!»

Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi.

«Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a

rien.»

Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il

n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se

réunirent autour de lui.

«N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait

encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait

avoir été si périlleux une minute auparavant.

--Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les

uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne

resterais pas ici.

--La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous

allons faire, où et comment nous allons la passer.

--Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina.

--Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point,

répondit-elle vivement.

--Très-bien!»

En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le

cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses

mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit

à Ina.

«Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de

ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte,

nous mériterons des bonnets de nuit rouges!

[Illustration: «Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés.»]

--Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont

dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland.

--Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent

essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous

ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade,

nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et

saufs. Et il ne doit pas y avoir de _si_ là-dessus, il faut que nous

traversions cette embuscade cette nuit même.»

XVIII

HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT.

Une nuit obscure et triste tombait lentement sur la forêt; on

n’entendait rien que le souffle mélancolique du vent à travers le sommet

des arbres, ou parfois le hurlement d’un loup dans le lointain, ou

encore le cri plus rapproché de la panthère. Des nuages épais et

tumultueux erraient dans le ciel et rendaient la nuit noire comme de

l’encre.

Par moments, le grondement lointain du tonnerre résonnait faiblement

dans les airs, et une langue de feu, semblable à un torrent de sang,

s’agitait un moment sur le bord de la nuée chargée d’orage; de gros

nuages, devenant de plus en plus noirs et plus terribles, semblaient se

concentrer à l’occident, et former, en s’entassant les uns sur les

autres, un vieux château crénelé. Le tonnerre devenait plus violent et

il gronda bientôt comme le roulement d’un chariot sur la voûte des

cieux; des torrents rougeâtres de feu liquide couraient le long des

sombres murailles du château des Tempêtes. De temps en temps le subtil

élément s’enflammait avec un jet éblouissant, les éclairs brillaient, la

foudre éclatait.

«Tenez-vous près de moi et marchez lestement, car il y a assez d’éclairs

pour nous conduire.»

Seth avait entièrement reconnu la vallée. C’était là, dans cette espèce

d’entonnoir, que les Indiens pensaient entourer et prendre les fugitifs,

quand la mort d’un des leurs, trop audacieux, leur fit soupçonner que

leurs intentions étaient découvertes.

La petite troupe mit des heures pour traverser la vallée. Seth

s’arrêtait souvent en murmurant un «chut!» presque imperceptible; et

alors ses compagnons, pendant plusieurs minutes pleines d’inquiétude,

écoutaient avidement si le danger ne les menaçait pas; puis ils

reprenaient leur marche pénible et lente.

Il y avait au moins trois heures que nos fugitifs avaient repris leur

course, et Seth pensait déjà qu’ils devaient être à peu près hors

d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se trouvait dans le sentier même

qu’il s’était efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut extrêmement

effrayé et changea de suite de direction.

«Chut! à terre!» murmura-t-il en tournant la tête.

Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils se laissèrent choir

sur le sol. Ils entendirent alors marcher dans les environs. L’obscurité

était trop grande pour leur permettre de discerner quelque chose, mais

ils comprirent que leurs ennemis étaient si près qu’ils auraient pu les

toucher en étendant la main.

La captive des Mohawks · 第 7 / 9 段