temps!
--Hum!» grommela l’Indien.
Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect
sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth.
«Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai
encore écrire quand ce sera sec.»
Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs
revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il
avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le
caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il
écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était
partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi
distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage
indigné s’était permis.
Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un
prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande,
cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui
n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et
les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste
distincte et visible.
Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture.
Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle
appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage
chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui
l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce
que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner.
Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la
conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les
quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur
complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier
commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème
n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient
d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien;
et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de
nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard
sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le
pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et
produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer.
Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils
exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus
l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que
les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et
pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur
leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber
sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien
seraient décidés.
La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille
au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les
sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler
leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent
probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas!
qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement
ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient
qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour
l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent
obligés de faire halte pour la nuit.
Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle
de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui
vont suivre.
Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié
couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle
n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A
chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et
préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement
attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à
sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine
de pas en arrière pour veiller sur la piste.
Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche
de l’ennemi.
XIV
DANS LE CAMP ENNEMI.
Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis
s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce
qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car,
en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où
étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun
secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les
Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement.
Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était
important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui
manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et
recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement
en avant.
Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent.
Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger
soupçon de son approche.
La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il
s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en
avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière.
Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au
milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils
auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des
broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le
chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la
lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva
un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la
façon dont il allait agir.
Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il
arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer.
Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se
dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une
panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse,
et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur
jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait
pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi.
Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun
signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses
compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les
Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient
besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible
besogne.
Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était
de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le
camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques
minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se
rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à
la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et
il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait
tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le
suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte
au premier signal.
S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver
dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour
délivrer Seth et massacrer les autres ennemis.
Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être
reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se
levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas,
ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança
vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth,
tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes.
«Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth.
Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra
ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence.
«Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds,
ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons,
fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.»
Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et,
en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la
courroie qui les attachait.
«Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te
déranger, vieux païen peinturluré!»
Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait
plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur
le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue
indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le
massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui
vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre
excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger
stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce
ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une
seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du
whipporwil se fit entendre tout près du camp.
Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour
fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur
enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand
celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son
étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le
frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance.
Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près
d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les
bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait
effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se
précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages.
Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il
n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se
sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures
mortelles et une haine implacable.
[Illustration: Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans
l’estomac.]
Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure
digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète.
Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui
s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte
auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de
poursuivre les blancs.
Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela
ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger
à se séparer.
«Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir
meilleures.
--Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante.
Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne
comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut
qu’elle était dans des bras amis.
«Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle.
--Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son
cœur.
--Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté?
--Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère!
--Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent?
--Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta
délivrance, et....
--Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit!
interrompit le chasseur.
--Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni....
--Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez
comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse.
--Vous et qui?... demanda vivement Ina.
--M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour
vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?»
Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle.
«Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et
aimable.
--Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en
plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant
avec tendresse.
--Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je
m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps
d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez
observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez
chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire?
--Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire
dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable.
--J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je
remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point
d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur
est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre,
nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir
de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible.
--Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer
en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas
encore bien loin.
--C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.»
Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure.
Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à
parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni
s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne
s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient
bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant
qu’ils entreverraient la chance de la reprendre.
Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par
quelques sauvages.
XV
PLANS ET MANŒUVRES.
Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom,
continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en
temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre,
ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent
étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se
penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à
travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage
pouvaient seuls découvrir un passage.
Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et
revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma
aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit
rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un
déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand
besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se
reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le
gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune
fille dormait d’un profond sommeil.
Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs
raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette
résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et
semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même
ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les
moyens de le faire.
«Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes,
je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant
d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens!
--Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là
me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces
Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le
tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela!
--Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland.
--J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour.
--Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous?
--Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons
prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller
au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras?
--Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande
vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous
devrait aller en avant comme éclaireur?
--Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous
partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous
devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui
se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté.
--Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham.
--Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait
diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous
attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin
d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce
qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront
quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire
aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs
infernales machinations.»
Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la
route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de
prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent
pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher
rapidement pendant la journée.
Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient
naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini
et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de
combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette
vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de
frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait
aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge,
placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et
arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les
cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas
en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à
lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même
surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière
sécurité de la bande.
Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina
était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne
n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de
causer, excepté pour échanger quelques mots.
Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus
périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures.
Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs
devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge
sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de
buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que
suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être
humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de
son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet
perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait
un signal à ceux qui étaient à l’arrière.
Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons;
mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout
à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade,
qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de
reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir.
Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac
assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant,
en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement
recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante;
mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si
bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la
voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille
de longueur.
Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque
endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si
un seul point échappa à son œil pénétrant.
Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards
furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère
colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami.
Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement
attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua
beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce
n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à
ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le
dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste
pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son
intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant.
En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice
suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se
voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était
si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée
pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par
reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée
sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita
plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses.
Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à
tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et
prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement.
Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant
plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il
jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le
petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était
arrivé.
Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur.
Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle
avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée
retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était,
Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire
frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper.
Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs
et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les
mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le
reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était
celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur
bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause.
[Illustration: De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses
traits.]
«Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une
personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera
la dernière!... Serait-ce un blanc?»