chasseur ouvrait la marche comme auparavant. Ils marchèrent sans
s’arrêter jusque vers midi; et, comme ils comprenaient qu’ils gagnaient
rapidement du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés d’avancer
avec la plus grande prudence. Le craquement d’une branche ou la chute
d’une feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs pas. Ils
n’échangeaient que quelques mots et à voix basse. Haldidge était à une
douzaine de pas en avant, et les yeux de ses compagnons étaient
constamment attachés sur lui, lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement
et lever la main comme pour leur dire de ne pas avancer. Ils
s’arrêtèrent, tandis que le chasseur se baissait et examinait l’herbe
tout autour de lui. Un instant lui suffit. Il se retourna et fit signe à
ses deux compagnons d’avancer.
«Juste ce que je craignais! dit-il tristement à mi-voix.
--Qu’est-ce que c’est? demanda Haverland d’un air inquiet.
--Les deux pistes se rejoignent ici! répondit-il.
--Ne vous trompez-vous pas?» reprit Haverland.
Il savait que le chasseur était pour ainsi dire infaillible, et
cependant il voulait douter encore, il aimait à se rattacher à la
moindre espérance qui lui était offerte.
«Non, je ne me trompe pas. Au lieu de trois Indiens, nous en avons
maintenant quarante à poursuivre.
--Les poursuivrons-nous?
--Les poursuivrons-nous?... Eh! oui, naturellement, nous les
poursuivrons! c’est le seul espoir que nous ayons de jamais revoir Ina!
--Je le sais, et cependant nous avons si peu de chances de réussir! Ils
doivent savoir que nous les poursuivons; et que pouvons-nous faire
contre des ennemis dix fois plus nombreux que nous?
--On ne peut rien dire maintenant. Allons, marchons toujours en avant.»
En disant cela, le chasseur se retourna et s’enfonça plus avant dans la
forêt. Graham et Haverland le suivaient silencieusement, et, quelques
instants après, les trois blancs s’avançaient à travers le bois épais
aussi prudemment et aussi silencieusement qu’auparavant.
Nos amis n’avaient encore rien mangé et ils commençaient à sentir les
tiraillements de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que peu
d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un autre
endroit où les sauvages avaient fait une halte. Si Haverland et Graham
gardaient encore quelques doutes sur ce que le chasseur leur avait dit,
ils durent être bientôt dissipés; car on voyait parfaitement que les
Indiens étaient très-nombreux lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet
endroit, seulement quelques heures auparavant, et il était évident
qu’ils n’avaient pris aucune précaution pour cacher les traces de leur
passage.
Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, mais ils ne
craignaient pas leurs ennemis; ils se moquaient des blancs, car
maintenant ils se sentaient les plus forts.
Sous certains rapports le chasseur n’en était pas fâché; il savait fort
bien qu’au point où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien espérer
que de la ruse et des stratagèmes, et il est très-probable que, pour
cette raison, les Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait rien
contre eux. Imprudents! ils ne faisaient pas attention qu’ils avaient un
ennemi dans leur camp!
Les blancs trouvèrent des restes considérables du repas des sauvages, et
ils en profitèrent pour satisfaire leurs besoins les plus pressants.
L’après-midi n’était pas trop avancée, ce qui les convainquit qu’ils
avaient déjà beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur désir le plus
ardent était d’atteindre les Indiens à la tombée de la nuit, mais cette
espérance fut encore trompée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent
à un endroit où la piste se divisait de nouveau.
Le chasseur lui-même ne comprenait rien à cela, et, pendant quelques
instants, nos amis se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient pas
attendus à cet incident, et ils ne trouvaient pas la plus petite raison
pour l’expliquer.
«Voilà quelque chose qui me surpasse! dit Haldidge en examinant de
nouveau la piste.
--Il doit y avoir quelque chose là-dessous! dit Haverland qui paraissait
tout chagrin.
--C’est quelque stratagème de ces démons, et nous devons nous
l’expliquer avant d’aller plus loin!
--Ils doivent avoir sur nous des idées différentes de celles que nous
pensions. Vous pouvez croire en toute certitude que ceci a été fait pour
nous dérouter; et, si nous devons jamais avoir besoin de nos facultés,
c’est bien en ce moment!»
Pendant cette conversation entrecoupée, le chasseur examinait
minutieusement la piste; Graham et Haverland le regardèrent pendant
quelques secondes en silence, et ce dernier lui dit enfin:
«Découvrez-vous quelque chose?
--Rien du tout, si ce n’est que la piste se partage ici; le principal
corps est allé en avant en ligne directe, tandis que la plus petite
bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes sont loin d’être aussi
nombreuses l’une que l’autre; car, autant que je puis en juger, la plus
petite ne doit pas compter plus de trois ou quatre hommes. Ils n’ont
fait aucun effort pour cacher leurs traces, et il y a là une machination
diabolique ou une preuve qu’ils ne s’inquiètent nullement de nous!
--Et très-probablement ce sont ces deux choses à la fois, dit Graham.
Ils font assez attention à nous pour prendre bien soin de rester hors de
notre portée, lorsqu’ils n’ont pas d’avantages sur nous; ils ont déjà
montré qu’ils étaient capables, non-seulement de former un plan, mais
encore de l’exécuter.
--Si nous pouvions seulement faire savoir à ce Seth Jones que nous
sommes si près de lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais
confiance, dit Haverland.
--Il est très-probable que si votre Jones pouvait nous informer de
l’endroit où il est et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins de
temps à attendre ici, reprit le chasseur avec un ton et un regard
significatifs.
--Mais nous perdons nos paroles et un temps précieux, dit Graham;
rassemblons nos trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut faire.
--Quant à moi, je vote pour que l’on suive la plus petite bande!
--Quelle est la raison qui motive votre avis? demanda Haverland.
--J’avoue que je ne puis donner beaucoup de raisons pour motiver ce que
j’avance; mais je crois qu’Ina est avec la plus petite bande.
--C’est très-peu probable! reprit Haverland.
--Et ce serait très-peu raisonnable, je l’avoue, dit le chasseur; mais
c’est assez drôle que la même idée me soit venue aussi.
--Eh bien! alors, donnez vos raisons!
--Je puis vous dire ce qui me paraît, à moi, un semblant de raison. J’ai
fait beaucoup de réflexions pendant ces dernières minutes, et je suis
presque arrivé à une conclusion. Je crois que la jeune fille est avec la
plus petite bande, et que les sauvages désirent que nous suivions la
troupe principale. Nous serions ainsi attirés dans un piége, et ils
n’auraient pas de peine à se débarrasser de nous.
--Il me semble très-peu probable que les sauvages courent ainsi le
risque de perdre leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à agir
ainsi, dit Haverland.
--Cela ne vous paraît pas probable; mais ce n’est pas la première fois,
si du moins il en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient obligés à
ouvrir les yeux. Je crois que ces Mohawks sont convaincus que nous ne
pourrons soupçonner qu’ils aient laissé partir la jeune fille avec deux
ou trois des leurs, tandis qu’ils étaient en nombre suffisant pour la
surveiller, la garder, et l’empêcher de tomber entre les mains d’une
douzaine d’hommes comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont confiée
à la plus petite bande; et, comme ils sont sûrs que nous les
poursuivrons, ils ont fait des préparatifs à quelque distance d’ici pour
nous faire tomber en leur pouvoir.
--C’est parfaitement bien raisonné, j’en conviens; mais voici quelque
chose qui me dit tout le contraire, répondit Graham en montrant un
nouveau morceau du vêtement d’Ina qui flottait à un buisson.
--Comment cela peut-il vous faire voir la chose sous un autre jour?
demanda le chasseur.
--Si vous voulez bien faire attention au buisson sur lequel j’ai pris
cette étoffe, vous verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par
conséquent, Ina doit être avec la troupe la plus nombreuse.
--Faites-moi seulement voir la branche où vous l’avez trouvé,» demanda
tranquillement Haldidge.
Graham la lui montra. Le chasseur se baissa et examina soigneusement le
buisson.
«Je suis convaincu maintenant, dit-il, que j’avais raison: ce chiffon a
été placé là exprès par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée de
nous tromper; nous devons chercher Ina dans l’autre direction.
--Haldidge! dit Haverland d’un ton animé, j’ai grande confiance dans
votre habileté et dans votre jugement; mais, en ce moment, je suis
étonné que vous agissiez d’une façon si capricieuse et si contraire à la
raison.
--Il ne me reste plus qu’un moyen pour trancher la difficulté;
voulez-vous l’employer?» demanda le chasseur en souriant.
Comme les deux autres y consentirent, il prit son couteau de chasse.
Après s’être reculé d’un pas ou deux, le chasseur le saisit entre le
pouce et l’index et le lança par-dessus sa tête.
Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe était tournée vers la piste de
la plus petite bande.
«C’est juste ce que je pensais!» s’écria le chasseur en souriant de
nouveau.
La question en litige étant réglée à la satisfaction de tous, nos trois
amis se dirigèrent sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait la
piste de la plus petite bande, avec laquelle Ina Haverland était partie.
XII
CORRESPONDANCE DE SETH.
Le chasseur avait raison. Le hasard qui avait dirigé la pointe du
couteau de chasse, non-seulement sauva la vie aux blancs, mais les
conduisit encore dans la bonne voie.
Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait quelque crainte sur
l’expédition qu’ils allaient entreprendre. Il ne pouvait croire que les
sauvages fussent bornés au point de confier à deux ou trois des leurs
une captive qui était en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient
qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait en appeler de l’arrêt
prononcé par le couteau de chasse, et il suivit, triste et silencieux,
les pas du vieux chasseur.
L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages qu’ils poursuivaient ne
pouvaient être éloignés. Leur piste était parfaitement visible, comme
s’ils n’avaient pris aucune précaution pour la cacher; mais, quoique
Haldidge fît tout son possible pour découvrir les traces du mocassin
délicat de la belle Ina, il ne put y parvenir et ne vit rien du tout,
et, en dépit des assurances qu’il avait manifestées au départ, il dut
bientôt éprouver quelques craintes lui-même.
Le chasseur, malgré la ruse consommée et l’adresse incroyable qu’il
avait déployées jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant fait
une triste erreur. Il s’était trompé sur le nombre de la petite bande;
au lieu de trois ou quatre Indiens, il y en avait six; et, comme leurs
pas étaient visibles par moments, il commença à croire qu’il avait
entrepris une affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. Cependant,
ce n’était pas le moment de s’arrêter ou de reculer; il marcha
résolûment en avant.
«Ah! encore des indices! s’écria-t-il en s’arrêtant subitement.
--Où sont-ils? demandèrent vivement ses compagnons.
--Examinez seulement ce buisson, s’il vous plaît, et dites-moi ce que
vous y voyez!»
Les deux amis regardèrent aussitôt; ils virent qu’une des branches des
rejetons qui croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait été cassée
et placée avec intention sur la piste.
«Je vois là quelque chose de favorable; c’est Ina qui aura fait cela
pour nous guider, dit Haverland.
--C’est exactement mon opinion, ajouta Graham.
--Vous êtes dans l’erreur sur un point; ce n’est pas Ina qui l’a fait.
--Ce n’est pas Ina? s’écrièrent les deux autres; et qui donc?
--Ah! voilà la question! Je suis d’avis que c’est ce blanc dont vous
m’avez parlé.
--Mais il est impossible qu’il soit aussi avec eux.
--Assurément, c’est impossible que les Indiens aient laissé les deux
prisonniers sous la garde de deux ou trois des leurs seulement!
--Deux ou trois! il y a bien six Mohawks de ce côté. Je n’ai pas encore
découvert la piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs fois des
preuves irréfutables qu’il y avait un blanc parmi eux. Si vous voulez
bien encore regarder cette branche, vous verrez qu’il n’est pas probable
que ce soit votre fille qui l’ait cassée! En premier lieu, je ne pense
pas qu’elle aurait pu le faire; car, remarquez, cette branche est
grosse, et lors même qu’elle l’aurait pu, cela lui eût pris trop de
temps, et on l’en aurait empêchée!
--Il est très-probable que Seth est parmi eux, quoique cela soit
très-singulier, pour ne pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange
caprice qui s’est emparé des Indiens?
--Et vous dites que vous ne voyez aucune trace d’Ina? demanda Graham.
--C’est vrai!
--Croyez-vous qu’elle soit avec eux?
--Je le crois!
--Où est sa piste, alors?
--Quelque part sur la terre, je suppose.
--Eh bien! alors, pourquoi ne l’avons-nous pas vue?
--Parce qu’elle a sans doute échappé à nos yeux.
--La belle explication, dit Graham en souriant; mais, si nous n’avons pu
jusqu’à présent la découvrir, est-il probable qu’elle soit parmi eux?
--Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez vous rappeler que ces cinq
ou six Mohawks marchent pêle-mêle et non pas à la file, comme c’est
généralement l’habitude indienne. Il est très-probable alors que la
jeune fille est la première, et que les traces que ses petits mocassins
ont pu faire ont été entièrement recouvertes par les larges pieds des
Indiens.
--Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas! dit Haverland avec un ton
qui indiquait qu’il lui restait encore des doutes.
--Ceci ne pourra être décidé que lorsque nous verrons ces lâches
Peaux-Rouges, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de pousser
toujours en avant!
--Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, et si nous arrivons à
leur feu de bivac ce soir, nous les expédierons lestement.
--Venez, alors!»
Le chasseur partit de nouveau en avant, mais avec plus de précautions et
de prudence que jamais. D’après les différents indices qu’il rencontra,
il eut des preuves certaines que les Indiens n’étaient pas bien loin en
avant.
Vers le coucher du soleil, les trois blancs arrivèrent à un petit cours
d’eau bondissant et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent un
instant pour étancher leur soif; puis le chasseur se leva et se remit en
route. Mais Graham se faisait un devoir de chercher à chaque halte
quelques signes qui pussent les guider, et il pria ses compagnons de
l’attendre encore un instant.
«Le temps est trop précieux, répondirent-ils, et vous ne trouverez rien
ici.
--Je.... je.... ne trouverai rien ici? eh! venez donc voir cela!»
Le chasseur traversa de nouveau les pierres du ruisseau, et, suivi par
Haverland, il s’approcha de Graham. Le jeune homme leur montrait une
large pierre plate qui était à ses pieds; on y voyait griffonné, avec
une espèce de craie, les mots suivants:
[Illustration: Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui
était à ses pieds.]
«_Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, et Ina est avec eux. Ils
ne soupçonnent pas que vous les poursuivez, et ils se hâtent de
regagner leur village. Je crois que nous camperons à deux ou trois
milles d’ici. Poussez le cri du whipporwil quand vous voudrez faire
l’affaire, et je comprendrai_,
«_Votre respectueux_
«SETH JONES.»
«Si je n’avais pas peur que ces démons ne nous entendissent, je voterais
trois vivats pour votre Jones! s’écria Haldidge; c’est un gaillard rusé,
après tout.
--Oh! vous pouvez être certain de cela, ajouta Graham; car le peu de
temps que je suis resté avec lui a suffi pour me faire voir ce qu’il
était.
--Voyons, reprit le chasseur en lisant encore une fois ce qui était
tracé sur la pierre, il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles
d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais nous avons encore du jour
pour une heure au moins; c’est suffisant pour nous guider. Il nous faut
avancer, car il n’y a pas de temps à perdre.
--Je me demande comment Jones est entré dans cette bande, dit Graham en
partant.
--Il y est, nous le savons, et c’est assez pour le moment; quand nous
aurons du temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur la cause et les
motifs. Tout va bien.
--Oui, mais une minute, mon ami Haldidge; décidons comment nous allons
marcher. Il faut maintenant prendre de grandes précautions.
--J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai eu jusqu’ici, pour que nous
n’allions pas les yeux fermés tomber dans un nid de frelons. Haverland,
vous pourrez faire le guet, tandis que vous, Graham, vous qui avez été
assez heureux pour deviner ce qu’aucun de nous n’avait découvert, vous
chercherez d’autres signes et d’autres indications; car il est probable
que Jones aura été assez habile pour nous donner encore quelques bons
avis.»
Chacun d’eux, comprenant son devoir, se prépara à le remplir le mieux
possible. La marche était nécessairement lente, car il fallait agir avec
la plus grande prudence.
Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite distance, lorsqu’il remarqua
son ombre sur la terre; il leva les yeux et vit, à son grand regret,
qu’une belle pleine lune brillait au ciel. C’était malheureux pour eux;
car, quoique la clarté de la lune pût leur permettre de suivre la piste
aussi facilement que celle du jour et les aider dans leur poursuite,
d’un autre côté, il était presque certain qu’elle ferait découvrir leur
approche par les Indiens.
«Psit! fit tout à coup Graham.
--Qu’y a-t-il donc? demanda le chasseur en se retournant prestement.
--Un nouveau mot d’ordre de Seth.»
Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. Graham était penché
au-dessus d’une pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques
lettres. La lumière de la lune, quoique assez brillante, était à peine
suffisante. A force de patience et de persévérance, ils parvinrent à
lire ce qui suit.
«_Soyez très-prudents. Les démons commencent à avoir des soupçons;
ils m’ont vu faire des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils
surveillent de près la jeune fille. Souvenez-vous du signal quand vous
vous approcherez de nous._
«_Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins avec grand
respect_,
«SETH JONES ESQ.»
Il était évident qu’ils étaient bien près des sauvages. Après une vive
discussion, qui ne dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge
marcherait en avant à une plus grande distance, et qu’il ferait signe à
ses compagnons quand il découvrirait le camp.
Ils avancèrent donc lentement, silencieusement et prudemment. Une
demi-heure plus tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et leva son
doigt en avant d’une manière significative.
On voyait un reflet rougeâtre sur la cime des arbres, et comme ils se
tenaient immobiles, ils aperçurent une lumière à travers le feuillage.
Un instant après, le chasseur était à côté d’eux.
«Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il à voix basse; veillez à vos
amorces, et préparez-vous à une chaude besogne.»
Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à combattre pour décider
enfin la question. Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient
engager une lutte à mort. La respiration du chasseur était courte et
saccadée, mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils avancèrent
résolûment.
XIII
EXPLICATIONS.
Le village des Mohawks était très-éloigné de l’endroit où s’élevait
jadis l’habitation du bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés
de leur pillage, n’avaient pu marcher que très-lentement; en outre,
comme ils pensaient que toute poursuite des blancs ne pourrait aboutir,
ils n’avaient aucune raison de se hâter. Cependant, lorsque le vieux
chef apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth parmi ses hommes, la
fuite de son compagnon, et ensuite le rapport de la petite bande qui
était avec Ina, il commença à avoir quelques doutes sur cette sécurité
apparente. Il lui vint à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse
troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il devait déployer la
plus grande adresse pour conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il
ne pouvait y avoir de doute, leur marche devait être plus rapide, ceux
qui étaient sur leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur de la
vengeance. Le butin qu’ils avaient fait retardait leur marche, et enfin
il comprit qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque.
Il choisit parmi les plus braves et les plus agiles six hommes, dont
deux avaient été les ennemis les plus acharnés de Graham lors de sa
terrible course, et il leur confia la garde d’Ina, avec l’ordre de se
rendre en toute hâte au village indien. Avant de les laisser partir, il
lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer aussi le blanc avec eux.
S’il restait avec la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa présence,
on avait quelque raison de le craindre, ne pourrait que leur nuire,
tandis que six sauvages bien armés et toujours sur le qui vive,
garderaient facilement un idiot sans armes et une femme sans défense.
Le chef, comme on le voit, était bien convaincu qu’ils étaient
poursuivis. Si donc il pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, leur
défaite était certaine, et il croyait qu’on pouvait y parvenir.
Réussit-il dans ses calculs? c’est ce que nous avons déjà montré. Les
six sauvages et les deux blancs confiés à leur garde se séparèrent de la
plus grande bande et s’éloignèrent rapidement dans la direction de
l’Ouest. Leur piste fut dissimulée de façon à faire croire qu’ils
n’étaient que trois, et nous avons vu que cette ruse induisit le
chasseur en erreur. Un morceau du vêtement d’Ina fut placé à dessein sur
un buisson qui se trouvait près de la piste de la plus grande troupe, et
le chef, plein d’espérance et de confiance, continua tranquillement son
chemin avec ses sombres compagnons.
Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha
rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique
Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement
sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa
le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans
armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les
égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses
remarques originales.
«Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien
savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air
railleur au sauvage qui était devant lui.
Ne recevant aucune réponse, il continua:
«Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu
sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il
vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un
mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien
assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté
à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!...
oui, monsieur, sur mon âme!»
Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou
deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer
s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient
pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait
assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais
leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le
soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de
s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le
bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement
brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais
ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre
froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une
garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones.
Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux
Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de
prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes.
Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt
il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages
remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur
le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il
écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous
avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas
aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se
dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air
bourru:
«Qu’est-ce que c’est que cela?
--Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth.
--Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant.