force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements
qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un
certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait
conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait
bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint
aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les
sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi
il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où
était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent
une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards,
Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à
leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages
firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et,
quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte,
et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce
massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne
soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et
ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes.
Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son
bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et,
avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on
peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut
augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que
son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce
renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner
Haverland dans sa dangereuse expédition.
Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot
indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus
guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive
qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long
de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de
l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la
main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande
consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se
pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de
l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se
brisait contre les rames, et les branches du rivage.
«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête.
Nous auraient-ils entendus?
--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que
les autres.
--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis.
--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai.
--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus
ou entendus.
--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis
une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques
pas.
--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas
courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions
dans le piége que nous voulions leur tendre.
--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge.
Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la
rivière et il arrêta le canot.
«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles....
--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix
basse.
Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque
chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point
lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui
confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que
la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière,
qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant.
«Au nom du....
--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu
d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts?
--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût
les entendre.
--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que
vous verrez votre but. En avant!»
Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs
firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot
bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper
l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement
trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et
les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les
guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par
enchantement.
[Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.]
«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant!
qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.»
Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les
rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il
s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en
avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs
ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard.
Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la
rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement
perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu
ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs
propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs.
«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge.
Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.
«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en
retenant son souffle. Là? écoutez encore?»
Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus
faible.
«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.»
Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un
moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune
s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent
avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière
presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps
ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement
quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils
voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils
glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car
ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge.
En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les
autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive.
Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui
avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus
nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une
véritable brise qui le balayait assez rapidement.
Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que
l’ennemi aborderait de ce côté.
Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle
s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante
était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un
œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de
pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la
déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par
leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle
sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour
cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment
pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt.
«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont
partis, et nous pourrions tout aussi bien....
--C’est une rude déception, ajouta Graham.
--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il
faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose
cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer
pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons
aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit
être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de
rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au
premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage,
reposons-nous et parlons de nos affaires.»
Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et
ils mirent pied à terre.
X
DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.
Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi
pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que,
pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête
du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier
avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait
rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta
une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était
terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa
froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous
les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé
leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin.
Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs
visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées;
tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient
livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait
parfaitement calme.
Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant
lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu.
«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!»
En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec
le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les
autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser
la colère qui bouillait dans leurs veines.
Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de
nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux
semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses
mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe
du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il
était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main,
rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture
prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance
qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu
lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le
désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il
était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne
méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il
restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait
succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien
saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth
comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était
d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait.
Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages
commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur
camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du
départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham
jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le
tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut
alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les
Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif
désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur
chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se
contentèrent de lui lancer des regards significatifs.
Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce
fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu
savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que
les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham
et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu
qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et
l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur
ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était
la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux
ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie
sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques
légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la
troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait
attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur
fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on
comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour
conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en
arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps
principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien
lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment
dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle
était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina.
Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à
se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs
intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il
n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins
qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il
se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et
de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils
donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de
cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait
s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à
leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de
l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose
de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se
déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables
cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une
tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers
l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent
enterrés avec lui.
[Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.]
On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances
de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement
souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps
la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce
qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus
grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles
des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons
brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de
ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant
d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la
chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible
à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il
trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre
qui murmuraient doucement à travers cette solitude.
«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint
grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon.
--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer?
--Pouah! Marche plus vite.»
Et un rude horion accompagna ces paroles.
«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si
tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.»
Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait
obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il
était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se
décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait
la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit
dessus et se mit à siffler.
«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage
en lui donnant un coup terrible.
--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette
façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en
souvenir!»
Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque
le chef intervint.
«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de
repos.»
Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et
Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se
l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque
horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le
laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le
chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à
discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir;
mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne
pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment.
Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et
d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit
le sien sur son épaule et partit en avant.
Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes;
vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis
par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en
amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son
compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui.
Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée
que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec
elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la
captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour
décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances.
XI
TOUJOURS EN CHASSE.
«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en
débarquant.
--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland.
--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que
je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste.
--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham.
--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le
long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je
remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué
bien loin d’ici.»
Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland
cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement
les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage
argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées
d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils
eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la
piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais
leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils
furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté
de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet
du vieux chasseur frappa leurs oreilles.
«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham.
--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous.
--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du
chasseur.
--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et,
selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici.
--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre?
--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains
signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut
tarder beaucoup, d’ailleurs.
--Encore quelques heures!
--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?»
Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et
causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du
jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit
affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on
était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages
pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina
ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre
avant la chute du jour.
Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la
poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le
corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas
être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce
but.
La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc
la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham
étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait
que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et
ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait
aveuglément.
Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant,
connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les
sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés.
«Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court.
--Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland.
--L’endroit où ils ont campé!»
Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de
leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland
le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore
rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons
brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp
d’Indiens abandonné.
«Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda
Graham.
--Il n’y a pas trois heures.
--Alors, nous devons être tout près d’eux.
--Je le pense.
--Hâtons-nous donc.
--Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour;
et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront
naturellement pris leur temps.
--C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps,
je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que,
cette fois, ils ne nous échapperont pas.
--Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à
plusieurs pas autour du camp.
--Quoi donc?
--Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?»
Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec
empressement.
«Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua
Graham.
--Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge.
--Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous
guider.
--C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien
important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent
pendant ce temps.»