Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la

force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements

qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un

certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait

conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait

bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint

aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les

sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi

il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où

était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent

une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards,

Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à

leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages

firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et,

quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte,

et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce

massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne

soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et

ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes.

Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son

bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et,

avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on

peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut

augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que

son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce

renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner

Haverland dans sa dangereuse expédition.

Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot

indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus

guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive

qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long

de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de

l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la

main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande

consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se

pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de

l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se

brisait contre les rames, et les branches du rivage.

«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête.

Nous auraient-ils entendus?

--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que

les autres.

--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis.

--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai.

--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus

ou entendus.

--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis

une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques

pas.

--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas

courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions

dans le piége que nous voulions leur tendre.

--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge.

Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la

rivière et il arrêta le canot.

«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles....

--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix

basse.

Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque

chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point

lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui

confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que

la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière,

qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant.

«Au nom du....

--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu

d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts?

--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût

les entendre.

--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que

vous verrez votre but. En avant!»

Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs

firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot

bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper

l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement

trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et

les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les

guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par

enchantement.

[Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.]

«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant!

qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.»

Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les

rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il

s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en

avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs

ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard.

Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la

rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement

perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu

ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs

propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs.

«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge.

Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.

«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en

retenant son souffle. Là? écoutez encore?»

Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus

faible.

«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.»

Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un

moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune

s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent

avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière

presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps

ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement

quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils

voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils

glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car

ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge.

En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les

autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive.

Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui

avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus

nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une

véritable brise qui le balayait assez rapidement.

Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que

l’ennemi aborderait de ce côté.

Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle

s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante

était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un

œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de

pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la

déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par

leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle

sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour

cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment

pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt.

«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont

partis, et nous pourrions tout aussi bien....

--C’est une rude déception, ajouta Graham.

--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il

faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose

cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer

pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons

aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit

être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de

rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au

premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage,

reposons-nous et parlons de nos affaires.»

Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et

ils mirent pied à terre.

X

DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.

Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi

pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que,

pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête

du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier

avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait

rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta

une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était

terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa

froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous

les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé

leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin.

Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs

visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées;

tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient

livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait

parfaitement calme.

Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant

lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu.

«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!»

En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec

le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les

autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser

la colère qui bouillait dans leurs veines.

Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de

nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux

semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses

mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe

du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il

était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main,

rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture

prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance

qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu

lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le

désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il

était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne

méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il

restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait

succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien

saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth

comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était

d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait.

Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages

commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur

camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du

départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham

jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le

tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut

alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les

Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif

désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur

chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se

contentèrent de lui lancer des regards significatifs.

Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce

fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu

savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que

les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham

et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu

qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et

l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur

ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était

la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux

ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie

sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques

légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la

troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait

attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur

fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on

comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour

conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en

arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps

principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien

lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment

dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle

était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina.

Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à

se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs

intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il

n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins

qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il

se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et

de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils

donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de

cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait

s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à

leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de

l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose

de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se

déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables

cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une

tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers

l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent

enterrés avec lui.

[Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.]

On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances

de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement

souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps

la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce

qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus

grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles

des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons

brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de

ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant

d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la

chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible

à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il

trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre

qui murmuraient doucement à travers cette solitude.

«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint

grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon.

--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer?

--Pouah! Marche plus vite.»

Et un rude horion accompagna ces paroles.

«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si

tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.»

Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait

obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il

était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se

décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait

la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit

dessus et se mit à siffler.

«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage

en lui donnant un coup terrible.

--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette

façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en

souvenir!»

Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque

le chef intervint.

«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de

repos.»

Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et

Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se

l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque

horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le

laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le

chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à

discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir;

mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne

pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment.

Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et

d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit

le sien sur son épaule et partit en avant.

Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes;

vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis

par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en

amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son

compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui.

Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée

que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec

elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la

captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour

décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances.

XI

TOUJOURS EN CHASSE.

«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en

débarquant.

--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland.

--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que

je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste.

--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham.

--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le

long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je

remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué

bien loin d’ici.»

Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland

cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement

les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage

argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées

d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils

eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la

piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais

leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils

furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté

de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet

du vieux chasseur frappa leurs oreilles.

«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham.

--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous.

--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du

chasseur.

--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et,

selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici.

--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre?

--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains

signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut

tarder beaucoup, d’ailleurs.

--Encore quelques heures!

--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?»

Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et

causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du

jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit

affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on

était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages

pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina

ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre

avant la chute du jour.

Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la

poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le

corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas

être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce

but.

La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc

la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham

étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait

que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et

ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait

aveuglément.

Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant,

connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les

sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés.

«Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court.

--Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland.

--L’endroit où ils ont campé!»

Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de

leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland

le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore

rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons

brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp

d’Indiens abandonné.

«Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda

Graham.

--Il n’y a pas trois heures.

--Alors, nous devons être tout près d’eux.

--Je le pense.

--Hâtons-nous donc.

--Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour;

et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront

naturellement pris leur temps.

--C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps,

je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que,

cette fois, ils ne nous échapperont pas.

--Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à

plusieurs pas autour du camp.

--Quoi donc?

--Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?»

Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec

empressement.

«Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua

Graham.

--Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge.

--Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous

guider.

--C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien

important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent

pendant ce temps.»

La captive des Mohawks · 第 4 / 9 段